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«On veut déclasser les infirmières québécoises»

On veut declasser les infirmieres quebecoises

«On est venu nous chercher, nous avons obtenu un droit d’exercer, il est injustifiable de nous l’enlever.»

© Corinne Sporrer

Je suis arrivée en Suisse il y a vingt-sept ans. J’habitais Montréal, je faisais des études d’infirmière, c’est un métier que j’ai choisi et voulu. Le CHUV avait mandaté une agence de recrutement pour inciter les infirmières québécoises à venir travailler en Suisse. Il fallait simplement pratiquer six mois à la fin de nos études et on avait l’autorisation de traverser l’Atlantique. Tout était organisé par l’agence, les procédures étaient faciles et rapides. L’aventure m’a tentée. J’avais 24 ans, envie de voir le monde, de voyager. Je pensais rester une année en Suisse puis rentrer chez moi, mais je suis tombée amoureuse de la région. J’y suis restée, j’ai fondé une famille ici, je n’ai pas cessé de travailler, pour le CHUV ou pour d’autres établissements hospitaliers. J’ai officié pendant quatorze ans en oncologie et, actuellement, je travaille à l’hôpital de Morges, dans tous les services, quand on a besoin de moi. Souvent, j’ai eu envie de rentrer. J’avais le mal du pays, ma famille québécoise me manquait, mais ma vie, je l’ai faite ici. J’ai obtenu la naturalisation il y a onze ans. L’histoire de ma vie est ordinaire, semblable à celle de mes compatriotes: l’amour d’un métier, un pari de jeunesse, un choix assumé à la maturité.

Et voilà qu’une ordonnance fédérale, entrée en vigueur en février 2020, oblige tous les employeurs à faire en sorte que les personnes travaillant dans la santé fassent une demande de reconnaissance de leurs diplômes à la Croix-Rouge. L’hôpital de Morges a réagi rapidement et m’a envoyé un courrier afin que je fasse les démarches imposées par la nouvelle ordonnance pour la reconnaissance de mon diplôme d’infirmière. Mais alors que je pensais me soumettre à une simple procédure administrative, la Croix-Rouge a décrété que ma formation correspondait à une fonction d’assistante de santé en soin communautaire.

Mon diplôme, mon travail, mes années d’expérience étaient tout d’un coup niés, effacés.

Soit j’acceptais ce déclassement, soit je me lançais dans une formation complémentaire d’une année et demie, pour un montant de 6000 francs, en même temps que mon activité professionnelle actuelle, soit je m’adressais au Tribunal fédéral pour contester la décision de la Croix-Rouge. Toutes les infirmières canadiennes sont concernées par cette ordonnance. Plusieurs de mes compatriotes se sont résignées et ont accepté de perdre leur statut ou se sont engagées dans la formation complémentaire. D’autres ont été tenues dans l’ignorance parce que leurs employeurs ont réagi trop tardivement.

Je trouve inadmissible qu’on nous jette de cette manière. Je travaille depuis vingt-sept ans dans des établissements hospitaliers et, d’un jour à l’autre, une ordonnance décide que je suis incompétente!

Situation injuste et blessante

Depuis quelques mois, nous nous sommes engagées dans la bataille, nous avons obtenu un délai jusqu’au 31 juillet 2021 pour faire reconnaître nos diplômes canadiens. Mais ça reste kafkaïen! La Croix-Rouge nous demande des papiers confirmant notre formation qui datent d’il y a trente ans, nous devons faire des demandes auprès des écoles canadiennes en espérant que leurs archives soient à jour, nous devons faire authentifier les documents devant notaire. Mes compatriotes qui ont un diplôme écrit en anglais doivent passer un examen de français, celles qui ont travaillé dans un laboratoire médical sont exclues des procédures.

Cette situation est non seulement administrativement pénible, mais humainement injuste et blessante. Quand, dans Le Temps, le directeur de la Croix-Rouge, Marc Bieri, affirme vouloir «protéger les patients mais aussi permettre aux gens de travailler au niveau de leurs compétences», ça fait mal. Il y a trente ans, on est venu nous chercher pour nos qualifications et aujourd’hui nous serions devenues dangereuses! Seules les Québécoises sont concernées par cette décision. On ne demande pas à tout le personnel hospitalier de recommencer une formation. Je refuse cette discrimination. Pour les nouvelles infirmières québécoises qui arrivent, je comprends qu’elles soient soumises aux nouvelles réglementations, mais on est venu nous chercher, nous avons obtenu un droit d’exercer, il est injustifiable de nous l’enlever!

Pour tout renseignement: groupe facebook: Québécois en Suisse Reconnaissance diplôme infirmier

On suit l'affaire: Le Conseil fédéral répond aux infirmières québécoises

Le conseiller national vaudois Jean-Pierre Grin avait posé une question au Conseil fédéral, lors de la dernière session parlementaire, sur le sort des infirmières canadiennes contraintes de faire reconnaître leur diplôme après trente ans de métier. Nous en avons parlé dans Femina, le 6 juin 2021. L’Exécutif répond qu’il a pris «connaissance d’un changement de pratique communiqué par l’autorité compétente pour la reconnaissance des qualifications professionnelles étrangères des professions non médicales de la santé, à savoir la Croix-Rouge suisse. (…) Le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) a pris la mesure de l’émotion suscitée par l’annonce de ce changement de pratique et a demandé à la Croix-Rouge suisse de suspendre son entrée en vigueur. (…) Le Conseil fédéral souhaite souligner qu’à aucun moment il n’a été question de retirer des reconnaissances délivrées. En revanche, les délais transitoires pour bénéficier de l’ancienne pratique sont apparus extrêmement courts. Afin de couvrir tous les cas de figure et pour apaiser la situation, le SEFRI va définir avec la Croix-Rouge de nouvelles modalités d’application du changement de pratique. L’autorité compétente les communiquera au plus tard à la fin du mois de juillet 2021.» A suivre. [GS]
(Texte ajouté le 23 juin 2021)

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