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Je n’avais jamais ressenti jusqu’ici le besoin de revenir sur ce drame

Peut-être parce que, durant toutes ces années, j’ai eu trop de choses à réparer, physiquement ou psychiquement. J’avais surtout envie d’oublier. Mais le corps a sa propre mémoire. Il vous rappelle chaque jour ce que vous avez enduré. Et puis, il y a eu ce drame, à Sierre, en mars dernier. Ma propre histoire transposée dix-sept ans plus tard. J’ai été profondément touchée par l’accident et, en même temps, atterrée par le battage médiatique qui a suivi.

J’aurais voulu qu’on les laisse en paix

Je pensais aux victimes, à leurs familles. J’aurais aimé leur apporter mon réconfort. Leur dire qu’il allait leur falloir beaucoup de courage, que tout ça allait prendre du temps et que c’était normal. A l’hôpital, on soigne le corps. Mais l’esprit est parfois bien plus long à guérir.

Je suis moi-même la rescapée d’une catastrophe ferroviaire. C’était le 5 juillet 1995. J’avais 18 ans, la vie devant moi. Mes camarades et moi revenions de notre voyage de fin d’étude en Sicile. Le lendemain, nous devions recevoir nos diplômes à La Chaux-de-Fonds. L’ambiance était à la fête dans notre compartiment: jeux, musique… Et puis, le trou noir. Je me suis réveillée à côté des rails, dans les cris et les pleurs, les habits recouverts de sang et les jambes ayant doublé de volume. J’avais tellement mal que j’étais dans l’incapacité de bouger, comme si un bulldozer m’avait roulé dessus.

Je ne comprenais rien

Autour de moi, c’était la panique. J’ai été transportée dans un petit hôpital italien où j’ai appris, par bribes, que notre Intercity était entré en collision avec un train de service près de Domodossola. Je faisais partie des 50 blessés. Notre professeur, lui, avait perdu la vie. Un vrai cauchemar! J’allais forcément me réveiller. J’ai passé trois jours dans cet établissement, entourée d’un personnel soignant dépassé par les événements.

Je me souviens d’une opération sans anesthésie, de la brutalité des soins, de la douleur insoutenable… Je me souviens aussi des photographes qui ont surgi dans notre chambre, à moi et à une autre de mes camarades blessée, pour alimenter la presse à sensation.

Trois jours plus tard, j’ai été rapatriée en Suisse, au CHUV

J’étais soulagée de comprendre enfin ce qu’on allait faire de moi. J’y suis restée quatre mois, durant lesquels j’ai subi de nombreuses opérations. J’avais 14 fractures – «De véritables blessures de guerre», selon le chirurgien – et des plaies difficiles à guérir. Suite à une infection de MRSA (staphylocoques dorés multirésistants), j’ai même eu peur d’être amputée.

Cela a été une drôle de période. Alors que j’aurais dû commencer l’école d’infirmière, j’étais en traumatologie, avec comme vis-à-vis l’établissement dans lequel il était prévu que j’étudie. Heureusement, j’ai été très entourée par ma famille et mes ami(e)s. Dans ces moments, c’est précieux. Mais j’ai souffert du silence de certains professeurs ainsi que de mes camarades de classe.

J’imagine que cela devait être trop dur pour eux

Cette absence de solidarité m’a beaucoup affectée. Moi qui avais mal à l’âme, j’avais besoin de leur réconfort. J’ai par contre reçu le soutien inattendu de personnes généreuses avec lesquelles je n’avais pas eu de liens particuliers auparavant. Aujourd’hui encore, je pense que l’on découvre le cœur des gens dans ces moments-là. J’ai mis beaucoup de temps à réapprendre à marcher. Au début, il suffisait de dix minutes pour que je fatigue. Après deux ans, j’avais encore de la peine à marcher une heure de suite. Quatre ans plus tard, j’y arrivais enfin sans trop de douleurs.

Malgré les séquelles de l’accident, j’ai très vite voulu reprendre mes études: c’était vital pour moi de revenir à la normalité, de reprendre le fil là où il avait été rompu. J’ai ainsi alterné formations et opérations, ne bénéficiant d’aucun régime de faveur.

Cela m’a demandé beaucoup de temps et d’énergie

J’ai quand même continué parallèlement à aller au Conservatoire. Ma passion pour le violon, plus généralement pour la musique, m’a été d’un grand réconfort. Côté profession, certains ont été surpris que je veuille toujours faire ce métier d’infirmière, si physique, après ce que j’avais enduré. Mais je suis heureuse d’être allée jusqu’au bout: j’ai pu soigner et rencontrer des personnes extraordinaires qui ont été des modèles pour moi.

Dans cette société qui valorise à outrance la performance, la beauté du corps, il faut être très fort mentalement pour être différents des autres. Aujourd’hui encore, je suis reconnaissante de pouvoir être debout et de me déplacer librement, sans dépendre d’autrui.

J’ai longtemps eu honte de ce que j’avais vécu

Honte de mes cicatrices, culpabilisant d’avoir tant de peine à me remettre. Alors que j’aspirais de toutes mes forces à oublier, le regard des autres, leurs questions, tout me ramenait au drame. J’avais l’impression d’être une extraterrestre. Il m’a fallu du temps pour comprendre que j’étais restée trop longtemps seule avec mes souvenirs.

Aujourd’hui, j’ai le bonheur d’être maman de trois enfants. Il ne se passe pas un jour sans que je mesure ma chance. Un tel accident, ça change complètement le sens des valeurs. Si j’ai dû renoncer à beaucoup de choses, si les douleurs physiques sont omniprésentes, j’ai gagné en intensité. Chaque jour qui passe, je le vis comme si c’était le dernier. Reste que, avec l’arrivée des enfants, d’anciennes peurs ont ressurgi. Quand je roule sur une autoroute et qu’ils sont avec moi, j’imagine le pire. Et je ne parle pas des retours de vacances: quand on rentre sains et saufs à la maison, je suis soulagée, presque étonnée.

Je suis fatiguée de ces vieilles peurs. J’ai réalisé que si je voulais être plus sereine, j’allais devoir travailler surmoi. Je veux passer à autre chose. Il m’aura fallu des années. Mais, entourée des gens que j’aime, je crois que je suis enfin prête.

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