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«J’ai des privilèges que je n’avais pas avant ma transition»

Jai des privileges que je navais pas avant ma transition

«Lorsque je me sens peu en confiance, quand je crains que les gens me mégenrent, je mets mon torse en valeur. En marcel, je suis tranquille.»

© Ricardo Caldas

Mon torse, c’est mon bouclier. Il me rassure et me rend fier. J’ai su que j’étais trans*, c’est-à-dire dans un parcours d’éloignement du genre assigné à ma naissance, lorsque j’ai vu le torse de l’artiste Chella Man sur Instagram. Je trouvais ça tellement beau. C’est ainsi que j’ai commencé les démarches pour une torsoplastie. C’était long et difficile. J’ai fait beaucoup de sport en préparation et je ne savais pas ce que l’opération allait donner.

Sur mon compte Instagram, j’ai documenté quotidiennement mon évolution physique. Ça me fait du bien de voir mon parcours. J’ai une vidéo du moment où on m’enlève pour la première fois le bandage après mon opération. Je m’en souviens: j’étais complètement drogué, j’ai touché ma poitrine et… c’était plat! Ces images m’émeuvent toujours. Aujourd’hui, je voue un culte à mon torse. Je le soigne énormément. Lorsque je me sens peu en confiance, quand je crains que les gens me mégenrent [c’est-à-dire s’adresser à une personne avec un genre dans lequel elle ne se reconnaît pas], je le mets en valeur. En marcel, je suis tranquille.

La mode comme un refuge

Ma mère m’a offert celui que je porte. L’étape de la torsoplastie a été dure pour elle, mais elle m’a soutenu. Le jour avant l’opération, elle m’a donné ce marcel: «Comme ça, tu pourras le porter à la sortie.». Désormais, je le mets dès que possible. Le marcel est une façon d’affirmer ma masculinité. En début de transition, j’ai dit que je ne ressemblerais jamais à un mec cis het [un homme hétérosexuel qui se reconnaît dans le genre attribué à sa naissance] basique. Je déteste cette caricature. Je voulais transitionner une fois que j’aurais connu d’autres types de masculinités.

Au fil de ma vie, j’ai rencontré des hommes à la masculinité différente de celle qu’on voit partout: mon père, mon meilleur ami, un personnage de série… je me suis imprégné de ces figures pour casser l’image du mec cis het que je ne suis pas. Les vêtements m’y ont aidé. Avec ma copine, nous échangeons nos fringues. Seulement, ce n’est pas aussi facile que ça. Je n’ose pas me promener en jupe dans la rue, car je risque d’être victime de violences. J’exprime alors ma masculinité sur Instagram, avec moins de danger.

Depuis ma transition, je réfléchis toujours à ce que je porte. Je prévois mes tenues en fonction des situations, de qui je vais rencontrer. Ma chevalière, par exemple, a une valeur sentimentale très forte. Elle appartenait à mon arrière-grand-père. Une tradition vaudoise veut qu’on offre une bague aux hommes pour leurs 20 ans. Mon père ne la portait pas et m’en a fait cadeau l’an passé. Depuis, elle ne me quitte plus.

Pour une image positive

J’étais super-jeune quand j’ai fait mon coming out lesbien à 14 ans, ce qui m’a permis de faire le tri parmi les gens LGBT-phobes autour de moi. Du coup, j’ai eu six ans pour me préparer au prochain: à 20 ans, j’ai fait mon coming out trans* et j’étais entouré de personnes bienveillantes, à commencer par mes parents. Deux coming out successifs, ça marque. Surtout que contrairement au deuxième, le premier s’était très mal passé. Deux, c’est au-delà du traumatisme, je suis fatigué. Je ne suis pas prêt pour le troisième, [il rit]!

Il ne faut pas mélanger identité de genre et relations sexuelles, mais dans mon cas, c’est à travers ma sexualité, mon expression du sexe, que j’ai compris que j’étais un mec. En fait, ce sont surtout les meufs avec qui je couchais qui me disaient: «T’es un mec!» Puis, une de mes amantes californienne, qui vit toujours à San Francisco, m’a dit un jour: «Passe à autre chose. Si t’es un mec, pourquoi tu ne fais pas la transition?» Elle m’a poussé à expérimenter sexuellement avec des sextoys, je me suis révélé. J’étais à la fois soulagé et terrorisé.

En réalité, je ne voulais pas transitionner, j’avais une image tellement négative des personnes trans* en général. Je pense que 90% de la population a cette image négative de personnes malheureuses, moches, qui ne réussiront jamais rien. C’est un champ lexical extrêmement fort qui crée des freins à la transition. Sur mon compte Instagram, mon objectif est de créer une représentation positive des personnes trans*. Je reçois des centaines de messages de personnes qui me demandent comment je fais pour être heureux, pour être aimé, et qui pensent qu’elles ne seront jamais aimées par quelqu’un d’autre, qu’elles n’auront jamais de relations sexuelles. Mais au fait, pourquoi? Il y a beaucoup de travail à accomplir autour de ces questions et je suis très heureux de constater la portée de mon militantisme à cet effet sur mon compte, que plus de 16 000 personnes suivent.

«Les personnes trans* sont des atouts pour les luttes féministes. Peu de gens peuvent expliquer comme nous ce qu’est le sexisme.»

On m’écoute

Tout au long de ma transition, je faisais un check-up chaque semaine: je m’enregistrais et je prenais des photos de moi. La voix change rapidement, chaque jour un peu plus. Maintenant, quand je réécoute ma voix pré-testostérone, on dirait un moineau [il sourit]! J’aime trop ma voix grave. J’ai mué, comme un adolescent! Maintenant, au téléphone, on ne me dit plus «madame», mais uniquement «monsieur».

Malheureusement, on sait que les voix graves sont plus écoutées que les voix aiguës. Je le constate tous les jours, notamment en cours, car je termine des études en Relations internationale en histoire à l’Université de Genève et m’apprête à rendre mon projet de Bachelor. Dans les séminaires où nous sommes dix, les profs agissent différemment depuis ma transition. Quand je parle, mes idées sont prises en compte, on écoute ce que je dis. Avant, c’était plutôt: «Ah ouais, revoilà la militante…»

Maintenant, quand je me retrouve dans une situation où il n’y a que des hommes qui parlent, je le soulève. Les gens s’en étonnent, car ils ne s’attendent pas à ce qu’un autre homme dise ça. On préfère laisser ça aux meufs, on considère que c’est un combat féministe. Ça m’énerve beaucoup. Tandis qu’entre hommes, pas de souci, je t’invite à boire un verre et je t’offre le poste qu’il faut. C’est le male gaze [le fait que la culture visuelle dominante soit masculine dans les médias, la photographie, le cinéma, etc.].

Les privilèges, encore!

Beaucoup d’hommes refusent de reconnaître qu’ils ont des privilèges, j’ai l’impression qu’ils craignent que cela invaliderait leur succès. Depuis ma transition, des exemples de privilèges qui s’empilent, j’en ai mille!

Un exemple marrant, c’est la concierge de l’immeuble dans lequel nous vivons avec ma copine. Elle sonnait à 8 h du matin chez nous pour des questions de buanderie en disant: «Elle est où la dame qui fait la lessive?» Elle gueulait sur ma copine qui lui répondait: «Ce n’est pas parce que je suis une fille que je fais la lessive!» Quand je l’ai entendue, j’y suis allé. Quand elle m’a vu, elle a dit: «Ah, pardon Monsieur.» Depuis, c’est moi qui parle à la concierge.

Ou alors la prise d’Uber, maintenant c’est limite si les mecs ne me demandent pas si j’ai bien couché avec une meuf et si c’était cool. Complicité entre mecs. Par contre, quand j’étais perçue comme une meuf, je me suis fait agresser dans un Uber. Je m’étais installé devant en pensant qu’on allait rigoler. J’avais à peine 18 ans. Le mec m’allume une clope et commence à me poser des questions sur ma sexualité. Moi, comme j’étais à l’époque, je lui disais: «Ben ouais, je suis lesbienne, c’est quoi le problème!» Il m’a répondu: «Ah, mais c’est parce que t’as jamais essayé avec un gars, on va le faire maintenant.» Il a verrouillé les portes, a mis sa main sur ma cuisse, j’étais tétanisé. J’ai gueulé: «Maintenant tu arrêtes!» et il m’a laissé partir.

Aujourd’hui, je ne comprends pas qu’il y ait une telle solidarité entre les mecs alors que ce sont les femmes qui souffrent du patriarcat.

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