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La première chose que j’ai ressentie, c’est un grand vide

Lorsque Gilbert est décédé, je me suis rendu compte de la solitude dans laquelle je vivais. Gilbert et moi faisions tout ensemble, on aimait aller manger au restaurant et, de temps en temps, nous partions en vacances en Espagne ou en France. J’avais très peu de temps libre car il souffrait d’un glaucome qui l’avait rendu aveugle.

Je ne pouvais donc pas le laisser seul très longtemps. Même pour faire les courses, il fallait que je me dépêche afin de rentrer et de m’assurer que tout s’était bien passé. Mais je ne m’en plaignais pas, on était heureux tous les deux, on discutait beaucoup, c’était un homme très drôle qui chantait du matin au soir. Seulement, quand il est parti, je me suis aperçue que toute ma vie s’était organisée autour de lui. Les rares connaissances que nous avions étaient ses amis, non les miens.

Je me suis retrouvée sans vie sociale

Malgré une famille très présente et l’église le dimanche matin, j’étais seule. Je n’avais pas d’activité me permettant de rencontrer des gens. Comme je ne voulais pas compter uniquement sur les miens et devenir une charge pour eux, j’ai compris qu’il me faudrait retrousser les manches afin de retrouver une vie à 76 ans.

Ce n’est pas la première fois que je dois relever un défi. A 46 ans, après vingt ans de mariage, mon premier mari m’a quittée pour une autre. Je me suis retrouvée seule avec quatre enfants à charge et un travail à cent pour cent, mon ex-mari ne versant pas un centime pour nous aider. Nous n’avons divorcé que bien plus tard car, à l’époque, ce statut n’était pas facile à assumer, surtout pour une femme. C’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai jamais réussi à parler de cette séparation à ma mère.

Les dîners de famille prenaient des allures de grande mascarade

Je présentais Gilbert comme un ami de la famille et faisais revenir mon mari qui, le temps d’une soirée, rendossait le rôle du bon père de famille. A cause de cette séparation, je n’ai jamais voulu nouer de vrai lien d’amitié avec mes collègues de travail, je tenais à rester très discrète sur ma situation. C’est aussi une des raisons pour lesquelles je me suis retrouvée sans avoir réellement d’amis après la mort de Gilbert.

Même si ça n’a pas été facile pour les enfants et moi, nous nous en sommes très bien sortis. J’ai toujours mis un point d’honneur à favoriser leur réussite et les ai poussés à faire de hautes études, ce dont je suis très fière. Je n’ai pas un caractère à me laisser abattre ou briser par un événement triste, cela vient peut-être de mon éducation campagnarde «à la dure», mais une chose est sûre, je n’ai jamais pris le temps de pleurer. Trente ans plus tard, tout comme à 46 ans, je ne me suis pas apitoyée sur mon sort et j’ai rejoint la fraternité des franciscains.

Cette fraternité s’est révélée une véritable aubaine pour moi, les discussions et les sujets qu’on y aborde m’ont permis de m’ouvrir sur le monde, de retrouver une curiosité et une soif d’apprendre. En plus de cet apport culturel indéniable, fréquenter ce milieu m’a permis de faire la connaissance de personnes formidables. L’une d’elles, Marie-France, m’a aiguillée vers L’Espace des solidarités de Neuchâtel, un espace chapeauté par Caritas.

Suite à la mort de mon ami, j’avais perdu l’appétit et l’envie de cuisiner

Manger seule face à mon assiette, était devenu une vraie corvée. L’Espace des solidarités m’a permis de redécouvrir le plaisir de manger. Pour de personnes qui, comme moi, ont un revenu très modeste et se retrouvent seule, ce lieu d’accueil peut, en effet, s’avérer vital: il permet de rencontrer des gens tout en partageant des repas qui ne coûtent que 5 francs.

Aujourd’hui, grâce à ces lieux de rencontre, je me suis reconstruit un cercle d’amis et j’ai de nouvelles activités. J’ai désormais rendez-vous trois fois par semaine à l’Espace. Je m’y plais tellement que Caritas m’a demandé de faire un discours pour présenter ce lieu d’échange lors d’une soirée. Un vrai changement pour moi qui suis née en 1932 dans la campagne du Jura bernois.

Si j’ai eu une enfance heureuse, après ce fut plus compliqué

Durant l’adolescence et même jusqu’à ce que je me marie, je n’étais pas libre de sortir comme cela se fait de nos jours. Et je n’étais pas une exception, les autres jeunes filles connaissaient le même sort. J’étais donc forcée de rester cloîtrée chez mes parents, ce qui était tout à fait normal, à l’époque. A 25 ans, je me suis mariée; mon mari et moi, nous nous sommes installés en ville, à Neuchâtel. Les enfants sont très vite arrivés et, avec eux, beaucoup de joies mais aussi certaines contraintes.

Avec le recul, j’avoue que je ne me suis jamais sentie aussi libre de toute ma vie. Je crois même que c’est seulement aujourd’hui que je découvre ce qu’est l’indépendance. C’est la première fois que je vis seule et que j’organise mes journées uniquement en fonction de moi et de mes envies. Quand Gilbert est décédé, plus rien ne me retenait dans notre ancien appartement. J’ai ressenti très vite l’envie de déménager, de me rapprocher du centre-ville pour profiter des différentes offres et possibilités.

Depuis, je me fais plaisir en allant au théâtre ou en participant à des conférences

Reste que, encore maintenant, quand je bois un verre avec une amie et qu’elle me propose de manger avec elle, je me mets à penser, comme par réflexe, qu’il faut que je rentre le plus vite possible. Quand je me souviens qu’en fait personne ne m’attend chez moi et que je n’ai aucune obligation, j’éprouve une étrange sensation et je ne peux pas m’empêcher de ressentir une certaine libération.

Aujourd’hui, je viens de fêter mes 80 ans, entourée de ma famille et de mes amis. Quatre ans après le décès de Gilbert, je profite pleinement de cette nouvelle vie.

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