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«J’ai battu le record du monde féminin d’apnée»

Alenka Artnik apnee Corinne Sporrer

«Je ne suis pas dans une recherche de l'extrême, j’aime l’équilibre, je ne suis pas une junkie de l’adrénaline.»

© Corinne Sporrer

Adolescente, je parvenais à peine à retenir ma respiration plus d’une centaine de secondes. Désormais, à presque 40 ans, je peux arrêter de respirer pendant six minutes et demie. Ma concurrente, Alessia Zecchini, et moi avons toutes deux repoussé les limites à 113 m en 2019, avec un record mondial partagé à deux. Après ça, il était clair que 2020 serait l’année où je reprendrais la tête du classement en solo avec 100 cm supplémentaires.

L’entraînement avait commencé aux Philippines, mais quelques semaines plus tard, la pandémie était déclarée, avec ses vagues de confinement. Je me suis installée en Grèce d’abord, où les restrictions étaient à cette époque moins contraignantes, puis à Charm el-Cheikh, en Egypte, qui offrait des eaux plus chaudes. La configuration du site, la sécurité, l’ambiance, toutes les conditions favorables étaient alors réunies.

Née près de l'eau

Début novembre, lors d’une compétition dans la région, j’ai atteint 114 m et je suis revenue en 3'41''. La nuit précédente n’avait pourtant pas été idéale. Rendue un peu insomniaque par l’excitation, j’avais mal dormi, ce qui m’obligeait à compenser ce manque de relaxation par une concentration de tous les instants. Toutefois, je n’avais pas vraiment peur.

Etre seule au fond de l’océan est de loin la sensation que je préfère. Je me sens liée à lui depuis toute petite.

Mon premier souvenir, à 3 ou 4 ans, est d’ailleurs en lien avec l’eau. J’ai grandi dans une ville côtière de Slovénie, où il était normal de commencer à nager très tôt. Le sport était pour moi bien plus qu’un passe-temps, puisque, à la maison, les choses étaient assez compliquées. Il y avait des problèmes d’alcool, l’ambiance était pesante et j’avais besoin de m’évader. J’ai découvert l’apnée, à 30 ans, par l’intermédiaire d’un ami. Ce fut une révélation.

L’équilibre dans l’extrême

Lors de mon premier essai, dans une piscine de Ljubljana, j’ai senti pour la première fois que je pourrais enfin m’exprimer réellement via un sport. C’était un sentiment très fort, comme un cadeau que me faisait l’univers. J’ai commencé à m’entraîner régulièrement, puis à plonger en mer, perfectionnant l’aspect technique, travaillant la flexibilité du thorax, jusqu’à devenir apnéiste professionnelle à plein temps.

On entend parfois qu’il faut être un peu fou pour pratiquer une telle discipline. Ça peut être dangereux, si on le fait n’importe comment, mais les plongées qu’on réalise ont un protocole strict. Les descentes avec monopalme en poids constant ne sont pas comme se jeter dans le vide. On se prépare beaucoup, on répète les gestes des centaines de fois, on teste ses limites progressivement avant une performance. Je ne suis pas dans une recherche de l’extrême, j’aime l’équilibre, je ne suis pas une junkie de l’adrénaline.

Des poumons écrasés

Reste que la plongée dans ces conditions a toujours quelque chose d’exaltant et de spectaculaire. Dès le début, on est attaché au câble par un bracelet au poignet, afin de ne pas perdre son orientation. Il faut beaucoup de force et d’énergie pour descendre. Au fur et à mesure qu’on glisse le long du filin plongeant dans les profondeurs, il est nécessaire d’égaliser la pression dans les oreilles toutes les trois ou quatre secondes, en soufflant par le nez, bouché par une pince. Savoir qu’on aura assez d’air pour faire le voyage est une histoire d’expérience. Les nombreux entraînements me permettent d’analyser mes sensations, ma condition, ma confiance aussi, qui est un paramètre essentiel.

Vers 50 m environ, la pression est telle que les poumons sont écrasés. On se met alors à couler et il n’y a plus besoin de bouger. Le plus important est de se laisser aller, de se relaxer.

Une expérience spirituelle

Dans ces moments, je ferme les yeux. On ne pense plus à rien, car le simple fait de cogiter brûle de l’oxygène. Il faut tout mettre en pause et être dans le présent. Au fond, c’est seulement là que j’ouvre les yeux et tout est immensément bleu, sauf peut-être dans le Blue Hole, aux Bahamas, où les 100 m de profondeur vous accueillent dans une obscurité effrayante. Je me sens connectée à moi-même et à tout ce qu’il y a autour.

J’ai le sentiment d’appartenir à l’univers. Dans les profondeurs, il n’y a plus besoin de penser, de s’excuser, de rationaliser. C’est une puissante expérience de liberté, une expérience quasi spirituelle, car on se sent au cœur de l’océan. Evidemment, ça peut paraître paradoxal, car l’idée de se retrouver seul et sans aucun moyen de respirer à de telles profondeurs s’avère étouffante et anxiogène pour beaucoup.

En bas, personne ne peut vous secourir si les choses dégénèrent, pas de bouteille de secours. Toutefois, des caméras permettent aux personnes restées en haut de vérifier si tout se passe bien. Le juge garde le filin entre les mains et sent tout de suite quand quelque chose arrive. Si besoin, un système de poids permet de remonter le plongeur via le câble auquel il est attaché et les accidents sont rares.

Le retour, lui, peut être épuisant. Dès qu’on a saisi la carte au bout du câble, qui prouve qu’on a atteint cette profondeur, il faut remonter en nageant, car sinon, on continuerait de couler.

C’est un gros effort à fournir, d’autant que les jambes deviennent lactiques et donc moins performantes. Heureusement, en se rapprochant de la surface, les poumons se regonflent grâce à la pression qui s’amenuise et on remonte plus vite.

Le mètre qui change tout

A partir de 60 m, des plongeurs de sécurité nous attendent et nous suivent. Quinze mètres avant l’arrivée, on se sent comme aspiré vers le haut. A la surface, on ne dispose que de quinze secondes pour suivre un protocole obligatoire à l’homologation de la performance: il faut enlever la pince à nez et faire le signe OK avec la main. Un protocole que je compte bien revivre prochainement.

Dès février, je reprendrai ma préparation au Honduras. L’objectif est de participer cet été au Vertical Blue, aux Bahamas, qui est un peu le Wimbledon de l’apnée. J’adore mon style de vie et je me sens toujours très motivée. Je n’ai pas encore de famille et ça me permet aussi cette carrière. La nouvelle étape, j’espère, sera 115 m, mais descendre à une telle profondeur est très épuisant pour le corps. Ce n’est pas juste un mètre de plus, c’est aussi beaucoup de stress et mieux vaut ne pas trop se fixer sur un chiffre.

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