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«Après 18 ans d’anorexie-boulimie, j’ai faim de vie»

Vecu Anne anorexie boulimie témoignage

Après 18 ans d'anorexie-boulimie, Anne est aujourd'hui heureuse et comblée.

© Corinne Sporrer

L’anorexie-boulimie est une maladie psychiatrique dont on n’ose parler. Une pathologie violente et dévastatrice pour soi-même, pour son entourage. Mais on peut s’en sortir. Parce que même si on a passé une bonne partie de sa vie dans la souffrance, la honte, le dégoût et le mensonge, il y a un après.

Et cet après peut être franchement magnifique. Je le sais, je le vis!

Pourquoi suis-je tombée là-dedans à 18-19 ans? Je n’en sais trop rien. J’ai 46 ans et maintenant que j’ai gagné le combat contre la mélancolie, le vomissement, l’obnubilation par mon poids et par la nourriture, je me dis que tout ça était probablement dû à l’envie de retrouver ma place d’enfant choyée et insouciante ainsi qu’à la peur d’affronter une réalité à laquelle je n’avais pas été préparée. Petite dernière d’une fratrie de trois, j’ai grandi entourée d’amour et j’ai eu ce qu’on peut appeler une vie parfaite, avec des parents exigeants mais ouverts, attentifs et qui ont fait en sorte que je puisse choisir librement ma voie.

J’ai toujours été fascinée par la chirurgie. On peut même parler de vocation. Du coup, j’ai commencé médecine. Très déterminée, quand je me fixe un objectif, je me donne les moyens de l’atteindre, si bien que la première année s’est révélée très lourde en termes d’énergie et d’investissement. Mais je tenais bon. Je devais réussir.

C’est en deuxième année que tout a basculé. Il n’y a pas eu d’événement déclencheur et je n’ai rien vécu de traumatisant qui pourrait l’expliquer, mais j’ai commencé à avoir des minicrises de boulimie.

Ça me culpabilisait tellement que j’ai cru trouver la solution dans le vomissement. Et voilà comment, petit à petit, j’ai dérapé, comment la maladie s’est installée.

Un processus insidieux et sournois

J’avais la certitude de tout contrôler – ce qui n’était bien sûr pas le cas, puisque le trouble avait pris possession de moi. Ce processus est très lent, insidieux et sournois, très vite avilissant. Comme j’avais honte de moi tout entière et de ce comportement quelque peu animal, je me cachais, je ne disais rien, je m’enfonçais. Seule. Enlisée dans des prises alimentaires délirantes, vomies, comme je me serais vomie moi-même.

Mes parents et mes sœurs ne savaient plus que faire, ils étaient complètement démunis. Anéantis. Je les dévastais en me dévastant, mais je restais dans le déni.

En 3e année, j’ai tout de même été obligée d’admettre la réalité de la maladie. Je ne pesais plus que 32 kilos et mon quotidien était devenu vraiment difficile à gérer. D’une part parce que je ne pensais qu’à me remplir puis à me vider, obsessionnellement; d’autre part parce qu’à cause de ce que je m’infligeais, je faisais des malaises, je perdais connaissance pendant les cours et ma concentration devenait de plus en plus capricieuse. J’étais dans un tel état de déchéance que j’ai été prise en charge médicalement: psychiatres, hôpital de jour pour le suivi des repas, isolements. C’était terrible, agressif, douloureux et inutile… parce que les traitements proposés se heurtaient, au fond, à ma non-volonté d’en sortir. D’une certaine manière, j’étais bien avec ma maladie, j’avais l’impression de la gérer. J’aimais être diaphane, fragile. On s’occupait de moi.

En fait, comme quasi toutes les anorexiques, j’ai passé mon temps à mentir et à berner les psys – et notamment un des grands pontes de ce type de pathologie, que j’embobinais à longueur de séance. Je sais qu’il voyait que je le prenais pour un imbécile, mais je lui disais ce qu’il voulait entendre: «Oui, je suis consciente de ce que j’ai. Oui, j’ai enfin compris. Je vais me prendre en main…» Bref, je mentais pour éviter l’hospitalisation, l’isolement total, les repas pris dans le silence et sous surveillance accusatrice.

Ça a duré tout au long de mes années d’études. Péniblement. Et puis est arrivé le moment de la formation chirurgicale proprement dite. J’avais obtenu un poste à Genève et je savais que si je voulais tenir le coup, résister aux horaires fous de la vie d’interne et faire mes preuves, il fallait que je reprenne des forces physiques et, donc, du poids. J’ai eu la chance d’avoir cette volonté absolue de devenir chirurgien. Vouloir y arriver m’a suffisamment portée pour que je fasse le nécessaire. Toutefois, même si je cachais bien mon jeu et passais pour quelqu’un de pétillant et de souriant, j’étais vraiment malade, seule dans une ville que je ne connaissais pas et, qui plus est, dans un service très compétitif. Grâce à ma passion et aux patients dont je m’occupais – ils me maintenaient à flot sans le savoir –, j’ai réussi.

Ma fille m’a sorti de l’égocentrisme

Vers 35 ans, horloge biologique oblige, j’ai voulu un enfant. Au vu de ce que je faisais subir à mon corps, rien ne s’est passé simplement – et c’est un euphémisme. Mais elle est née… il n’y a pas eu de déclic brutal, de miracle. Pourtant, tout doucement, les choses ont commencé à rentrer dans l’ordre.

J’étais tellement accaparée par elle, occupée à l’aimer, que j’ai commencé à m’oublier, à sortir de l’égocentrisme de la maladie et j’ai repris goût à la vie.

Depuis, j’ai rencontré mon compagnon actuel, avec qui j’ai deux autres filles. J’essaie d’exercer la chirurgie au plus près de mes valeurs, ce qui s’est aussi révélé complexe, car j’ai été la cible d’hostilités déroutantes. Alors, comme un cri de rage, j’ai rédigé un témoignage qui vient d’être publié*. C’est ma manière de dire: «Vous voulez entreprendre le combat? Ce combat, je l’ai mené et je vais vous le raconter»; mais surtout de parler ouvertement de cette pathologie taboue; d’enjoindre les patients qui en souffrent de ne plus mentir pour qu’on puisse peut-être avancer sur le traitement; et puis de montrer que, si je reste marquée pour toujours, aujourd’hui je suis heureuse, je suis là où je veux être…

* Suicide caustique, Anne Carecchio, Ed. Slatkine

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