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L'interview de Louise Aubery

«L’enfermement dans l’apparence est le plus gros frein à l’accomplissement des femmes»

«L’enfermement dans l’apparence physique est le plus gros frein à l’accomplissement des femmes»

«On attend du body positivisme qu’il nous fasse aimer notre corps, mais il cherche juste à décomplexer et à normaliser des faits qui avaient été jugés «anormaux» jusqu’à présent. Le fait de voir des poils sur des femmes peut faire naître une réflexion chez chacun-e. Mais ça ne veut pas dire que l’on doit les aimer du jour au lendemain.» - Louise Aubery

© INSTAGRAM MYBETTERSELF

FEMINA Miroir, Miroir, dis-moi ce que je vaux vraiment (éd. Leduc) sort mardi 15 mars 2022 en librairies. Depuis plusieurs mois, vous partagez votre processus d’écriture via votre compte Instagram. Avez-vous réellement rédigé tout sur papier, et non à l’ordinateur?
Louise Aubery
Mais oui, complètement! Je trouve que les idées viennent plus facilement sur le papier, il y a un côté thérapeutique à l’écriture manuscrite. J’ai toujours brainstormé avec des feuilles, c’était le plus naturel pour moi. C’était une évidence, et bien plus pratique pour ma façon de faire.

À tout juste 24 ans, vous avez déjà créé votre plateforme, MyBetterSelf, la marque de lingerie inclusive Je ne sais quoi, le podcast InPower et la communauté GirlzInBiz. Cela ne met-il pas trop de pression sur vos abonnées?
Ce n’est absolument pas le but, il ne faudrait pas se comparer aux un-e-s et aux autres. Le besoin de s’accomplir à un certain niveau est devenu presque pathologique dans mon cas. Je ne choisis pas de mener autant de projets, j’en ai besoin pour me sentir exister. J’ai réussi à dissocier ma valeur du paraître, je suis en plein processus pour dissocier ma valeur du faire, et de ramener uniquement cette dernière à l’être. Personne ne devrait se prendre la tête par rapport à cela: pour ma part, j’aspire à être épanouie sans forcément avoir besoin de multiplier les projets. Jusqu’à récemment, je le vivais très bien, mais j’ai frôlé l’épuisement. J’essaie désormais de prioriser ce qui me procure le plus de plaisir.

Dans votre ouvrage, vous mettez constamment en avant des livres rédigés par d’autres, principalement des femmes. Pourquoi la sororité est-elle une valeur si importante à vos yeux?
On ne peut pas réussir à faire bouger les choses si on n’allie pas nos forces. Si le patriarcat a perduré durant des siècles, c’est parce que les hommes se sont placés à la tête de tous les pouvoirs. En s’entraidant, cela nous aidera à prendre confiance en nous et à élargir le nombre de role models (ndlr: personnalité dont l’exemple peut être imité par des tiers, notamment par des personnes plus jeunes).

À mes yeux, c’est très important: on ne peut pas se projeter tant que l’on n’a pas vu quelqu’un le faire. Il a fallu des femmes pour se dire que, nous aussi, on pouvait aller à l’Université, travailler pour la NASA, etc.

Selon vous, la rivalité féminine tient-elle de l’ordre du mythe? Ou existe-t-elle vraiment?
Ce n’est pas un mythe mais une réalité, c’est ce que l’on appelle la misogynie intériorisée. C’est un héritage patriarcal, puisque les femmes ont par tradition placé leur valeur dans la satisfaction du regard masculin. J’adore Disney, mais le but de la grande majorité des héroïnes, c’est d’être trouvée ou sauvée par un prince, d’être choisie. Cela crée, de facto, une rivalité entre les femmes. Ces comportements sont bien plus enfermants que libérateurs.

Vous avez lancé la campagne #OnVeutDuVrai pour célébrer la différence des corps sur Instagram en 2019. Les choses ont-elles évolué depuis?
Oui, complètement. J’ai vu beaucoup de changements. On vit dans une ère où les gens veulent davantage d’authenticité. #OnVeutDuVrai a participé à un mouvement de plus grande ampleur, on voit beaucoup d’initiatives sans filtres, sans retouches. Cela se ressent même dans des médias plus traditionnels. Depuis deux ou trois ans, Top Chef par exemple, s’est mis à montrer les coulisses de l’émission, les cadreurs, les ingénieurs du son. Les gens aiment voir ce qui se passe derrière, ils veulent s’assurer qu’il n’y a pas de mise en scène.

Certain-e-s affirment que le body positivisme ne serait rien d’autre qu’une nouvelle injonction, un nouveau diktat. Que conseillez-vous aux personnes qui n'assumeraient pas leurs poils ou leurs bourrelets?
Je pense que l’on se trompe de combat. On attend du body positivisme qu’il nous fasse aimer notre corps, mais il cherche juste à décomplexer et à normaliser des faits qui avaient été jugés «anormaux» jusqu’à présent. Le fait de voir des poils sur des femmes peut faire naître une réflexion chez chacun-e. Mais ça ne veut pas dire que l’on doit les aimer du jour au lendemain. On se crée ainsi une culpabilité inutile. Je ne crois pas du tout au fait de basher les femmes qui continuent de s’épiler, ça n’a aucun sens. Je ne juge plus les comportements. L’amour de soi n’arrive pas du jour au lendemain: ce n’est pas parce que l’on a vu trois photos de bourrelets que l’on va aimer les siens. Cela demande plus de réflexions, de lectures. J’aimerais que l’on puisse atteindre l’égalité des libertés, l’égalité des choix, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui.

Pourquoi, selon vous, l’expression «prendre soin de soi» devrait-elle être bannie?
Elle n’est pas à bannir si on en revient au soi. Mais aujourd’hui, on l’utilise principalement en lien avec l’apparence physique. Le selfcare, ça se résume à mettre des concombres sur les yeux, utiliser des techniques douloureuses pour en finir avec sa cellulite ou se tartiner de crèmes. On en vient presque à se dire que l’on a pris soin de nous quand on s’est offert un bain et que l’on a fait un masque. On est tellement dans l’apparence physique que l’on néglige complètement le vrai soi: ce qu’on aime faire, qui on est vraiment, de qui on souhaite s’entourer, etc. De vraies questions qu’une crème ne peut pas résoudre! Prendre soin de soi ne devrait pas être synonyme de prendre soin de son apparence physique. C’est révélateur du fait qu’une femme est, encore aujourd’hui, associée à son enveloppe plutôt qu’à son être.

Vous écrivez qu’une femme a appris, au fil du temps, à toujours se faire passer après les autres. Auriez-vous des conseils pour inverser la donne et oser s’affirmer?
Dans mon cas, le fait d’avoir une sœur jumelle m’a peut-être incitée très tôt à ne pas m’oublier. On est tellement perçues comme un lot, j’avais cette volonté de m’affirmer en tant qu’individu. Mais c’est effectivement dur de se faire passer en premier, on n’en a pas l’habitude dans notre société. Ce qui m’a aidé, c’est d’en prendre conscience, j’ai beaucoup lu sur le sujet. Je ne crois pas au déclic qui se fait du jour au lendemain, c’est un cheminement. J’étais tombée sur cette phrase marquante: «Vous n'obtenez pas de point supplémentaire dans cette vie pour souffrir». Le sacrifice ne paie pas! Il n’y a rien de noble à s’oublier.

On a poussé la femme à être celle qui choisit le plus mauvais morceau du poulet, comme le dit Virginia Woolf. Ce n’est pas noble, c’est juste stupide!

Pourquoi la puissance des femmes effraie-t-elle encore aujourd’hui?
Parce qu’elle est aux antipodes de ce qu’on a érigé comme étant la féminité, on en a peur. Tant qu’on ne redéfinira pas ce qu’est la féminité, la puissance des femmes continuera d’être crainte. La figure de la sorcière en est le parfait exemple: elle a été diabolisée. À l’époque, une sorcière était une femme qui avait choisi de ne pas performer la féminité: elle n’avait pas forcément d’enfants, n’était pas mariée, était libre et avait de l’influence. Elle ne remplissait pas son rôle de femme. On l’a diabolisée pour ne surtout pas donner envie aux autres femmes d’agir comme elle. La chasse aux sorcières a été une véritable hécatombe. Elles ont été exterminées alors qu’elles ne faisaient rien de mal, elles étaient juste puissantes. Aujourd’hui encore, une femme qui accède au pouvoir est forcément insensible, très froide. Ou alors elles sont décrédibilisées car elles sont féminines, à l’instar de Cécile Duflot qui s’était fait siffler pour être arrivée à l’Assemblée nationale en jupe en 2012. Elles ne peuvent jamais gagner, quoi qu’elles fassent.

Vous consacrez tout un chapitre à l’échec. D'après votre expérience, comment s’y prendre pour arrêter de voir le fait d’échouer comme quelque chose de foncièrement négatif?
Tout dans la vie est une question d'entraînement: le cerveau doit aussi s'entraîner à échouer. Dans le livre, je partage un exercice qui m’a aidé: le 1er de chaque mois, je me fixe 4 défis dans lesquels je suis certaine d’échouer. Par exemple, au mois de janvier, j’avais noté des objectifs comme «Avoir Michelle Obama dans mon podcast» ou «Tourner une vidéo avec Anne-Sophie Pic». Des défis totalement irréalistes! J’essaie de les réaliser car je n’ai rien à perdre, j’ai par exemple contacté l’agence de presse de Michelle Obama. Ce qui est dingue, c’est que l’on s’attend à échouer, ça ne nous fait rien lorsque ça arrive, plus de peur que de mal. Et cela habitue ainsi notre cerveau à l’échec! On se rend compte que l’on se rapproche de nos buts, même si ça n’a pas marché cette fois-là. Et on n’est pas à l’abri d’une surprise: on peut parfois réussir, alors qu’on n’avait jamais pensé cela possible.

Quelles sont les choses, les actes, qui aident à prendre confiance en soi?
Ce n’est pas pareil pour tout le monde, mais ce qui personnellement m’a aidé, c’est de m’accomplir. Durant toute mon adolescence, j’ai pensé que je serais heureuse, que j’aurais enfin confiance en moi le jour où je me trouverais belle. Il a fallu que je me détache totalement de cela. Me dépasser, atteindre des objectifs, c’est vraiment ce qui m’a donné confiance en moi. Cela peut passer par le sport, un projet, des gens que l’on aide. Tout ce qui nous permet de nous sentir utile et de nous faire progresser. Personne n’a confiance en soi H24, il y a toujours des moments de doute, de stress. Mais dans mon exemple personnel, faire de la musculation et soulever un peu plus de charges chaque semaine, m’a fait réaliser que j’étais capable de faire des choses et que cela ne dépendait que de moi. C’est un sentiment totalement empowering! Tout ce qui nous pousse dans nos retranchements, nous pousse à sortir de notre zone de confort nous rend plus fort-e-s.

Comment s’y prendre pour cultiver l’amour de soi?
Ce qui est dangereux, c’est de faire reposer son amour de soi dans les mains de quelqu’un d’autre. Plusieurs choses peuvent aider à se donner de l’amour à soi-même, cela peut passer par exemple par du yoga, des voyages en solo, apprécier sa propre compagnie lors de longs moments seul-e. Il y a des pratiques comme celles-ci qui permettent de nous nourrir de l’intérieur. Être aimé-e par des proches devrait être considéré comme un bonus, pas comme notre seule raison de vivre.

Vous insistez sur le fait que chacun-e devrait prendre le pouvoir sur sa vie. Toutefois, nous ne sommes pas toutes-tous égales-égaux, choisir n’est pas toujours une option. Faire reposer nos échecs et nos réussites sur notre seule force de décision n’a-t-il pas ses limites?
Il y a des privilèges dans notre société, c’est une réalité. Mais le fait que ce soit plus facile pour certaines personnes n’empêche pas que cela soit tout de même possible pour d’autres. Beaucoup de femmes le montrent aujourd’hui, à l’instar de l’autrice Roxane Gay, une femme noire queer et obèse, qui ne part pas avec beaucoup d’avantages dans la vie. Les roles models sont une fois de plus essentiels pour nous montrer que cela est possible. Toutes et tous, nous avons une marge de manœuvre.

Dans votre conclusion, vous écrivez: «Ce que je souhaite, c’est que ce livre vous ouvre les yeux». Quelle est pour vous LA chose dont les femmes devraient prendre conscience en 2022?
Il y en a tellement… Mais celle qui me vient à l’esprit, parce que je sais que c’est encore tellement le cas pour de nombreuses femmes, c’est que notre valeur ne repose pas dans notre apparence physique. On est tellement éduquées avec cette idée, on ne cesse d’être complimentées lorsque l’on est jolies, ce qui nous pousse à penser que quand on ne l’est pas, c’est qu’il y a un problème. L’enfermement dans l’apparence physique est aujourd’hui le plus gros frein à l’accomplissement des femmes. Cela nous fait dépenser tellement de temps, d’énergie, d’argent. Le jour où l’on réalise cela, on se libère d’un grand poids, on met notre énergie à bon escient, dans quelque chose qui nous nourrit vraiment.

Louise Aubery, Miroir, Miroir, dis-moi ce que je vaux vraiment, (éd. Leduc).

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