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Portrait inspirant

Une soirée avec la guette de Lausanne

On vous raconte notre soiree avec Cassandre Berdoz premiere guette de Lausanne

«Je suis très honorée, et j’essaie de rendre fières toutes les femmes, en criant pour celles qui ne le peuvent pas.» - Cassandre Berdoz, première guette auxiliaire de Lauanne

© Noura Gauper / Ville de Lausanne

21 h 30

La nuit a déjà englouti la ville lorsque Cassandre Berdoz apparaît au pied de la cathédrale Notre-Dame. Gracieuse silhouette vêtue de noir, elle fouille dans son sac à l’affût d’un objet dont elle a rêvé durant des années: la clé permettant d’ouvrir la petite porte rouge, entrée privilégiée du monument. Le pas décidé, elle s’engouffre dans le corridor, enclenche les lumières et gravit avec aisance les 153 marches menant au beffroi. Ainsi démarre la ronde de la première guette auxiliaire de Lausanne, qui veille sur la cité environ cinq fois par mois. Depuis… 1405, aucune autre femme n’avait coiffé le chapeau noir ou empoigné la vieille lanterne, attributs traditionnels du poste. Sa mission: relayer ponctuellement le guet titulaire, Renato Häusler, et crier l’heure aux fêtards, aux dormeurs, aux carreaux de lumière et aux toitures assoupies, pelotonnées les unes contre les autres. «C’est la guette! Il a sonné dix, il a sonné dix!»

Ce moment, la jeune Lausannoise l’a longtemps espéré: «Tout est parti d’un rêve d’enfance, explique-t-elle. A 13 ans, j’ai découvert l’existence du guet, chargé autrefois d’alerter les citoyens en cas d’incendie. Lorsque sa fonction, rattrapée par la modernité, allait être supprimée, le peuple a tellement insisté pour préserver son guet que ce rôle est devenu une tradition. J’ai toujours trouvé cela magnifique, que cette tradition perdure rien que pour la beauté du geste!» Durant des années, Cassandre frappe régulièrement à la porte de la Ville de Lausanne, demandant quand viendra son tour de grimper jusqu’au beffroi. En août 2021, enfin, elle décroche le poste.

© Noura Gauper / Ville de Lausanne

23 h

Installée dans la petite loge bâtie en 1947, perchée au sommet de la cathédrale, la guette se bouche les oreilles en attendant que les dames de fer achèvent leur concert. Puis son tour arrive: elle se lève, se prépare et réalise la ronde, se postant aux quatre coins du beffroi pour crier 10 heures. Sa voix est pleine et chaleureuse:

«Comme je l’ai dit lors de mon entretien d’embauche, il ne faut pas se fier aux apparences, déclare-t-elle. Je suis fluette, mais j’ai la voix qui porte!»

Née dans une famille férue de musique, la jeune femme a longtemps suivi des cours de chant lyrique, au Conservatoire. Aujourd’hui, son activité de cheffe de projet en communication lui permet parfois d’enregistrer des voix off. «Et puis maintenant, je crie, aussi!» complète-t-elle en riant. Entre deux rondes, Cassandre se rend parfois dans l’immense salle abritant les stalles de la cathédrale, afin d’y retrouver le plaisir du chant. Pour nous montrer à quel point la voix peut résonner fort contre les parois de l’édifice, elle entonne le refrain d’Ave Maria avec virtuosité. On en a des frissons.

23 h 30

En attendant sa prochaine criée, la guette tourne les pages d’un livre, admire la vue époustouflante sur la ville… «C’est ça qui est beau, c’est la magie de cet endroit, décrit-elle. On peut prendre du temps pour soi. C’est très important, surtout dans notre société connectée qui ne laisse jamais l’occasion de s’ennuyer. Là, c’est un arrêt dans le temps. Je n’ai jamais lu autant, hors période de vacances, depuis que je suis devenue guette!» Lorsqu’elle commence à piquer du nez sur son roman, vers 1 heure du matin, Cassandre prend garde à prévoir un réveil, trois minutes avant que les cloches ne sonnent: «Ce n’est pas parce que je crains de ne pas me réveiller à temps, mais pour pouvoir me couvrir les oreilles», précise-t-elle.

1 h 30

Le terme de la ronde approche. Après avoir crié 2 heures du matin, Cassandre éteindra ses bougies et redescendra les escaliers en colimaçon pour retrouver le monde réel. Presque à regret: car lorsqu’elle se trouve dans sa loge, plus proche des cimes que des pavés, elle se sent en sécurité: «Rien ne peut m’atteindre quand je suis ici, affirme-t-elle. Sauf peut-être les éléments! Mais je me réjouis de faire une ronde lorsque la ville sera recouverte de neige.» Cependant, une fois de retour dans la vieille ville, l’ambiance est différente: «A partir de mercredi soir, il y a toujours quelques personnes qui se baladent. Par contre, le dimanche, quand les rues sont désertes, c’est tout de même un peu bizarre. En tant que femme, guette ou non, on risque malheureusement de se faire accoster, lorsqu’on se promène de nuit. Mais j’essaie de faire confiance à l’humanité.»

2 h 30

Cassandre est de retour sous sa couette: dans quelques heures, elle devra se lever pour se rendre au bureau et retrouver son activité principale. Mais c’est le cœur gonflé de joie qu’elle repense aux moments passés sur le toit de la ville. «Je crois que je ne réalise pas encore complètement, avoue-t-elle. Je ne pensais jamais que cela marquerait autant les gens.

A 13 ans, quand j’ai découvert le rôle de guet, je n’avais pas encore vraiment conscience des combats féministes. Mais aujourd’hui, en devenant la première guette, je sais à quel point c’est un honneur.»

Après s’être tant démenée pour accéder au poste, elle peut enfin le dire: «J’essaie de rendre fières toutes les femmes, en criant pour celles qui ne peuvent pas.» Alors, la prochaine fois que vous vous baladerez aux abords de la cathédrale, levez le visage vers le beffroi et criez «Merci, Cassandre!» Qui sait? Peut-être qu’elle vous entendra.

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