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A 52 ans, la chroniqueuse judiciaire au quotidien napolitain Il Mattino, mène une existence à hauts risques. Ses enquêtes contre le clan des Casalesi, de la Camorra (mafia de la Campanie), lui valent de vivre sous escorte et l’exposent à des menaces de mort. Comme le journaliste Roberto Saviano, auteur du best-seller Gomorra, Rosaria Capacchione résiste! Célibataire et sans enfants, la Napolitaine a reçu de nombreux prix pour son travail.

FEMINA Vous considérez-vous comme une femme courageuse? Pourquoi vous intéresser à des sujets aussi dangereux?
ROSARIA CAPACCHIONE J’ai un goût très prononcé pour la découverte, je suis obstinée, déterminée. Et je ne suis pas peureuse. La Camorra est intrigante, cela devient un défi intellectuel de réussir à comprendre ce que les clans sont en train de faire, quels sont leurs prochains objectifs. J’aime mon travail, j’en suis passionnée, et il... m’amuse. J’ai de la chance, car j’exerce le métier que j’ai librement choisi, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Je ne le changerais pour aucun autre! En plus, mes parents m’ont transmis des valeurs fortes, comme l’honnêteté et le respect du travail. Et, depuis enfant, j’ai un sens développé de la justice!

Certains voient en vous une héroïne…
Je n’aime pas les héros. Je rêve d’un monde composé de personnes normales, comme moi.

N’avez-vous jamais peur d’être tuée?
Je n’ai pas peur de la mort, mais cela n’a aucun rapport avec mon travail. Ma vie finira un jour, comme tout le monde. Je ne sais pas quand ni comment. Je fume... Pourquoi voulez- vous que je me préoccupe de cela? J’ignore si on parviendra à me tuer, mais je ne me pose pas cette question. Si cela devait arriver, j’espère seulement que cela se passera quand je serai seule.

Vous êtes célibataire et sans enfants. Avez-vous renoncé à fonder une famille à cause des risques que vous courez?
Non, j’ai renoncé pour des raisons privées qui n’ont rien à voir avec mon travail.

Depuis quand bénéficiez-vous d’une escorte policière?
Il faut remonter au 13 mars 2008 et au procès dit «Spartacus». L’avocat de deux boss du clan des Casalesi a lu un document où il m’accusait, avec Roberto Saviano et un magistrat, d’influencer les juges. Je devenais ainsi une cible toute désignée. Et si Roberto Saviano n’avait pas écrit Gomorra et n’avait pas été célèbre, je serais morte aujourd’hui. Car c’est son nom, mentionné dans ce document, qui a alerté les medias et braqué les projecteurs surmoi aussi. Trois ou quatre jours plus tard, j’ai été placée sous la protection des forces de l’ordre. Roberto m’a sauvé la vie et je l’en remercie!

En quoi votre vie a-t-elle changé depuis que vous êtes protégée 24 heures sur 24?
Je ne sors plus seule. Je dois rendre des comptes, programmer mon existence, le moindre de mes mouvements. Cela implique des renoncements, par exemple ne plus aller à pied au journal comme je le faisais avant, quand je travaillais encore à Caserte (ndlr: Rosaria travaille maintenant à Naples). J’étais une grande marcheuse.

Comment êtes vous devenue journaliste? Et quand avez-vous commencé à vous occuper de criminalité organisée et de la Camorra?
J’ai eu la chance de collaborer très jeune avec un journal. J’ai ensuite intégré le quotidien Il Mattino de Naples en 1985, à la rédaction de Caserte, ville où j’habite toujours. Dès 1986, il y a vingt-six ans donc, je me suis intéressée aux faits divers et surtout à la chronique judiciaire, au crime organisé et à la Camorra. J’ai commencé par étudier... J’ai épluché les actes judiciaires, toutes sortes de documents. C’était le sujet dominant, à l’époque. On n’avait pas le choix. Les guerres entre organisations criminelles, les assassinats, les arrestations se succédaient... Cela m’a passionnée! Je me suis toujours occupée, et je m’en occupe encore, du clan des Casalesi, qui regroupe un cartel de «familles» de la province de Caserte. Ce groupe mafieux est le plus puissant de la Camorra. Il opère en Campanie, bien sûr, mais il a étendu ses affaires dans de nombreuses régions italiennes et même à l’étranger. Ses activités criminelles et économiques génèrent des sommes colossales.

Quand et pourquoi avez-vous commencé à recevoir les premières menaces?
Presque tout de suite. «Mais pourquoi fais-tu cela, pourquoi écris-tu ces choses-là...» me reprochait-on au début. J’étais jeune, j’utilisais un langage très direct et j’étais perspicace. On me remarquait aussi plus facilement qu’un collègue masculin car j’étais la seule femme journaliste qui s’occupait de tels faits dans ce milieu provincial… Les camorristes me traitaient de «putain». Mais ils ont vite compris que je m’en fichais. Ensuite, les menaces et intimidations ont augmenté. J’ai reçu les premières sérieuses menaces de mort en 1991.

Que s’est-il passé?
Plusieurs choses... Au début de l’année, on m’a prévenue qu’un boss des Casalesi, Vincenzo De Falco, voulait me tuer à cause d’un article que j’avais écrit. Mais il a été assassiné. Au mois d’août, un tribunal a restitué à l’un des principaux boss du clan des Casalesi, Francesco Schiavone dit Sandokan, une exploitation agricole qui lui avait été confisquée. Elle valait 10 milliards de lires (ndlr: plus de 5millions d’euros). Une somme énorme à l’époque! J’ai lu cette sentence surprenante et je me suis rendu compte qu’elle contenait des erreurs. J’ai donc enquêté. Suite à mon article publié au mois de septembre, l’exploitation agricole a été remise sous séquestre et confisquée. On m’a fait comprendre ensuite que j’avais été condamnée à mort... En 1996, un repenti a livré le détail d’un plan des Casalesi datant du début des années 90 pour me supprimer. Mes articles causaient visiblement de graves préjudices aux clans...

A l’époque vous n’aviez pas d’escorte, vous n’aviez pas peur des représailles?
Pendant l’épisode du boss De Falco qui voulait ma mort, il s’est passé un événement qui m’a aidée à «métaboliser» ma peur, mais qui n’avait rien à voir avec De Falco, je l’ai découvert après… J’étais chez moi un soir et j’étais descendue jeter la poubelle. Une voiture a stoppé devant mon entrée. Deux personnes sont sorties, l’une armée, entrain de saisir son pistolet. Je me voyais déjà morte. Les deux hommes sont passés devant moi, me regardant… Je me suis précipitée dans mon immeuble, ai verrouillé la porte, gravi l’escalier à toute vitesse dans l’obscurité pour ne pas montrer à quel étage j’habitais. Chez moi, j’ai éclaté en sanglots. A cet instant précis, j’ai compris que personne ne me conditionnerait.

Comment ça?
Ma peur ne s’est pas transformée dans le désir d’arrêter mon travail. Au contraire, j’ai pris conscience que la peur est un sentiment très humain, un état d’alerte qui doit servir à faire plus attention. On ne vainc pas la peur, on vit avec. Une personne qui n’a pas peur est une inconsciente, ce que je ne suis pas. J’ai su plus tard que ces hommes n’étaient pas venus pour moi, mais pour quelqu’un d’autre qui habitait tout près.

Il y a en Italie une douzaine de journalistes comme vous, sous escorte. C’est un métier si dangereux?
Je me suis souvent limitée à écrire des choses que d’autres savaient mais ne publiaient pas. On devient «un ennemi» non pas parce qu’on a accompli quelque chose de spécial, mais parce que d’autres n’ont pas fait leur devoir. Et se retrouver isolé est probablement ce qu’il y a de plus dangereux. Si seulement nous avions été plus nombreux... Mais cela vaut pour le passé. Aujourd’hui, disons que l’âge et l’expérience m’ont donné une capacité d’analyse du phénomène que d’autres ne peuvent avoir. Quant au fait d’être une femme qui s’occupe de la Camorra, je dirais qu’elle ne rencontre pas plus d’obstacles qu’un homme. Mais le genre d’insultes de la part des camorristes est différent.

Pourquoi les Casalesi veulent-ils votre peau, aujourd’hui encore?
Plusieurs enquêtes judiciaires de nature économique sont nées suite à des faits que j’ai découverts. L’argent, toujours l’argent... Beaucoup me détestent.

Réussira-t-on un jour, à votre avis, à démanteler les clans de la Camorra?
On ne combat pas un mode de pensée avec les forces de l’ordre, à partir du moment où les valeurs principales des camorristes sont l’argent, le profit et le pouvoir. C’est un facteur culturel, je ne crois pas que l’on puisse changer cette mentalité. Même si je l’espère.

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