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Un pavé pour la sororité

Retracer l'histoire des féminicides pour en sortir

Interview christelle taraud retrace lhistoire des feminicides pour en sortir

«Si on compte tous les hommes qui tuent des femmes de leur famille, les meurtres lesbophobes, transphobes, les assassinats de prostituées… et si on ajoute dans le comptage toutes les petites filles qui sont victimes d’inceste, d’infanticides, etc. on a le tournis.» – Christelle Taraud

© GETTY IMAGES/COLDSNOWSTORM

FEMINA Dans votre livre, vous traquez les formes diverses du féminicide. Le terme lui-même est-il trop restreint ?
Christelle Taraud Quand on parle du meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme dans le cadre intime et domestique, il s’agit plutôt d’un fémicide. Ce concept a été élaboré à un moment particulier de l’histoire, en 1976, où un certain nombre de féministes et de chercheuses organisent à Bruxelles le premier tribunal international contre les crimes faits aux femmes. Le féminicide c’est autre chose. C’est un concept qui vient d’Amérique latine, et plus particulièrement de Ciudad Juárez au Mexique.

Cette ville incarne le féminicide qui est un crime collectif, un crime de masse, un crime d’État, un crime à tendance génocidaire. Il ne s’agit pas seulement d’éradiquer des corps physiques mais ce qui constitue le féminin en tant qu’identité, en tant que monde et même en tant que peuple. L’atteinte est différente. Le paradoxe c’est qu’en Europe, on s’est mis à utiliser ce mot de féminicide pour désigner un fémicide. Aucun des deux termes n’est, par définition, réducteur, mais je les inclus dans le continuum féminicidaire.

Qu’entendez-vous par «continuum féminicidaire»?
Il s’agit des violences extrêmes visibles et brutales contre les femmes, comme le meurtre, mais c’est aussi tout un spectre de violences qui vont des plus physiques au plus symboliques et qui sont interconnectées.

Nos sociétés produisent des meurtriers, mais pour arriver très concrètement au meurtre, il faut avoir incorporé et accepté toute une série de violences et elles le sont car il y a une banalisation et une tolérance aux violences faites aux femmes sur fond d’impunité qui est sans précédent dans l’histoire des discriminations.

Les femmes subissent des formes de violences diverses, le plus souvent en silence, parfois même en excusant leurs agresseurs d’une manière incroyable. Il y a ici une spécificité qui nécessitait d’élaborer un nouvel outil de compréhension et d’analyse: d’où l’idée du continuum féminicidaire qui permet d’éclairer l’ensemble de ce spectre extrêmement polymorphe.

À travers l’histoire et depuis le néolithique déjà, les femmes ont toujours été l’extension de leur mari, de leur famille, de leur communauté. Est-ce la base du problème?

Les femmes subissent des violences sexo-spécifiques quasiment depuis toujours.

Mais effectivement depuis le néolithique au moins, les régimes de force qui préexistaient se sont enkystés et ils ont produit des systèmes hiérarchiques qui opposent, de plus en plus strictement et massivement, les femmes et les hommes. Ces régimes de force, devenus des régimes patriarcaux de basse intensité par accaparement de tous les pouvoirs, conduisent les hommes à se penser et à agir comme le premier sexe, le sexe fort, le sexe dominant et par effet miroir les femmes à être le deuxième sexe, le sexe faible, le sexe soumis. C’est très ancien dans l’histoire de l’humanité et c’est sans doute pour cela que c’est si difficile d’en sortir parce que nous avons incorporé des millénaires de système d’écrasement des femmes.

La chasse aux «sorcières» que vous qualifiez de «crimes de masse contre les femmes» est-elle une étape importante pour expliquer la domestication des femmes ?
Absolument. Ces chasses aux «sorcières», c’est un régime de terreur qui est instauré en Europe dans le but de trier la population féminine en deux catégories: d’un côté les femmes qui ne sont pas adaptables à la redéfinition de la masculinité hégémonique radicale et agressive qui se met en place entre la fin du XIVe siècle et le début du XVIe siècle en Europe et qui sont à éradiquer, de l’autre celles qui sont supposées «réadaptables» à qui il s’agit d’envoyer un message très fort.

Cette politique de terreur, dont il faut prendre la mesure, provoque un terrible effroi dans la population féminine. Il y a, bien sûr, les exécutions en elles-mêmes par pendaison ou sur le bûcher - entre 200 000 et 500 000 selon un consensus de chiffres probablement minorés - mais il y a aussi la surveillance permanente des femmes soumises à une suspicion généralisée du fait de leur association ontologique avec le mal. Cette surveillance est d’autant plus utile qu’elle permet de diviser les femmes tout en mettant en place un dressage reposant sur des politiques de coercition/punition auxquelles elles sont tenues de collaborer pour survivre.

Est-ce à ce moment-là de l’histoire qu’apparaît la notion de «crime de propriétaire» pour parler de féminicide ?
Ces chasses aux «sorcières» sont très importantes, car c’est un outil de pacification en Europe pour les hommes qui ont des choses importantes à faire, comme lancer le capitalisme industriel ou partir à la conquête du monde: ils ne peuvent pas s’encombrer, chez eux, d’une «affaire de bonnes femmes», il faut que celles-ci comprennent où est leur véritable place, qu’elles soient réduites à l’espace domestique, productif et reproductif.

C’est ce monde-là qui émerge des grandes chasses aux «sorcières» et qui va être parachevé par tous les grands dispositifs légaux de soumission des femmes, en particulier le code civil napoléonien pour la France, et qui va être exporté dans une grande partie de l’Europe. Un maillage extrêmement puissant qui acte du fait que la femme doit soumission à l’époux et que les femmes sont des propriétés des hommes, c’est ce que dit le code civil napoléonien.

C’est pour cela qu’on parle de crime de propriétaire pour désigner le fémicide (crime individuel) et le féminicide (crime collectif et d’Etat).

Cette continuité des violences fait froid dans le dos. Croyez-vous à une fin possible de cet écrasement du féminin ?
J’y crois parce que c’est le sens de l’histoire. Nous ne pouvons pas faire autrement que de changer de manière radicale le rapport que nous avons les uns aux autres, au vivant, à la planète. J’y crois aussi beaucoup, car depuis que le livre est sorti, je constate que les femmes sont pour beaucoup d’entre elles dévastées à la lecture du livre et en même temps en sortent rassérénées.

Toutes me disent qu’elles ont enfin entre les mains un outil qui peut leur permettre de riposter quand on leur assène de manière assez péremptoire que finalement ces violences sont moins importantes qu’on le dit, que les féministes exagèrent et hystérisent le débat.

Ce livre est aussi une sororité renforcée parce que des chercheurs, des activistes, des journalistes et des artistes masculins y produisent des discours qui prouvent qu’on peut agir ensemble et changer de paradigme.

En Suisse notamment, on en est pourtant loin. Les autorités de poursuite pénale et les statistiques officielles renoncent encore à utiliser le terme féminicide. Pourquoi selon vous ?
Selon moi, le féminicide éclaire la mythologie sur laquelle sont construits nombre de nos pays européens et occidentaux qui reposeraient presque par nature sur l’égalité entre les femmes et les hommes. Le féminicide percute ce discours, c’est pour ça qu’on l’a pris en compte très tardivement dans nos sociétés. Ma deuxième explication serait qu’on l’a cantonné dans une vision très réductionniste: un crime individuel, domestique, qui est toujours présenté comme le fait d’hommes dérogeants, donc soit des monstres, soit des pervers, soit des hommes qui sont inscrits dans une masculinité toxique. Ce qui permet de dédouaner les autres hommes ainsi que les sociétés dans leur ensemble alors que l’on sait que le féminicide touche toutes les sociétés, toutes les classes sociales, toutes les confessions religieuses, toutes les couleurs de peaux, tous les âges.

D’un point de vue étatique, ça a aussi du sens de dire qu’il s’agit d’un problème cantonable. Si on compte seulement les féminicides selon cette définition, en France depuis le début de l’année il y en a eu 119 (ndlr: 26 en Suisse en 2021 selon le projet de recherche stopfemizid.ch).

Mais si on compte tous les hommes qui tuent des femmes de leur famille, les meurtres lesbophobes, transphobes, les assassinats de prostituées… et si on ajoute dans le comptage toutes les petites filles qui sont victimes d’inceste, d’infanticides, etc. on a le tournis.

Un pavé pour la sororité

Sa taille pourrait rebuter. Pourtant, il suffit de se plonger dans les premiers chapitres de cet ouvrage unique et accessible pour se faire happer par ces témoignages, ces sources, ces archives égrainées par l’équipe de spécialistes dirigée par Christelle Taraud. À travers le récit de destins violentés, individuels ou collectifs, de femmes de tous les pays et de toutes les époques depuis le néolithique, on a une vision globale - et sidérante - de l’ancrage féminicidaire. On en ressort ébranlé et animé par une sororité renforcée.

Féminicides. Une histoire mondiale, dirigé par Christelle Taraud, Éd. La Découverte, 923 pages.

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