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Chez nous, cette augmentation signifie sans doute que les prématurés sont toujours plus nombreux à vivre. Exploration d’un phénomène extrêmement contrasté.

A 26 ans, Margot est maman pour la première fois. Une joie et une émotion sans équivalent. Mais la naissance qu’elle attendait tant ne correspond à aucune des images colportées par les comédies romantiques. Sa fille Sandy est une prématurée, née à 27 semaines. Sept mois de grossesse seulement. Après l’éprouvant passage en couveuse, le bébé se retrouve maintenant dans un box stérile d’à peine quinze mètres carrés, où les parents peuvent venir le pouponner, le changer, le couvrir de bisous, car, il faut le dire, avec ce qu’il a vécu, il était temps que ce petit ange en reçoive, des bisous.

Juste à côté d’eux, dans la même pièce, une autre famille, d’autres parents déboussolés, un autre petit qui lutte pour survivre. Six personnes dans un espace si minuscule, maintenu en permanence à 25 degrés, autant dire une étuve, avec peu ou pas de lumière du jour. Certes, ce n’est pas le genre de décor auquel on rêve pour accueillir la vie. Quand la famille rend visite, c’est depuis l’autre côté d’une vitre. On se parle par le biais d’un téléphone mural, comme au parloir.

Le combat pour la vie

D’ailleurs il y a bien une prison. C’est celle du risque de voir son enfant ne pas survivre. Une pensée qui étouffe minutieusement chaque sentiment d’euphorie. Alors on compte les kilos. Ou plutôt les grammes. Chaque jour qui passe consolide cette fragile existence. Bientôt deux kilos cent cinquante. Sandy, désormais, va s’en sortir, c’est quasi sûr.

Bien qu’assez impressionnante pour qui ne l’a jamais expérimentée, cette situation n’est pas un scénario rarissime. Les prématurés, c’est-à-dire tous les nourrissons nés avant 29 semaines de gestation, font depuis toujours partie du paysage de la néonatalogie, même si aujourd’hui les méthodes pour gérer ces cas atypiques ont quelque peu évolué.

«Ma mère me racontait que dans les campagnes, au milieu du siècle dernier, on mettait ces bébés dans une boîte à chaussures placée contre le poêle, pour essayer de les maintenir dans un environnement proche du ventre de la mère. Après, c’était la providence qui décidait de l’issue», se souvient François, le père de Margot, complètement bouleversé par la naissance de sa petite-fille.

Des progrès immenses ont été faits mais ils n’empêchent pas la prématurité de rester l’une des principales causes de mortalité infantile dans nos contrées. C’est ce que rappelle Severin von Xylander, médecin à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Genève: «Sur le nombre de nouveau-nés qui ne survivent pas, près d’un tiers est constitué de bébés nés avant terme. La prématurité est donc encore un problème majeur de santé publique, et doit devenir un axe fort de la recherche médicale.»

En Suisse, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), près de 7,5% des naissances appartiennent à cette catégorie. Un chiffre qui se situe dans la moyenne haute européenne. Si, sur le continent, on recense des plus mauvais élèves en la matière – l’Autriche et l’Allemagne avec respectivement 11,4 et 8,8% – il y en a beaucoup qui font mieux que nous, à commencer par les pays nordiques, ces éternels premiers de classe, dont les chiffres oscillent entre 5,6 et 7%.

Comment expliquer la prématurité? A vrai dire, il n’y a pas de réponses prêtes à l’emploi. Les causes du phénomène sont encore mal connues, mais le monde médical commence à identifier plusieurs facteurs à risque. Les auteurs d’un article du New England Journal of Medecine, publié en février 2010, amènent ainsi la preuve que la consommation d’alcool et de tabac pendant la phase prénatale favorise ces naissances précoces.

D’autres facteurs sont également à pointer du doigt. Le développement d’infections, un indice de masse corporelle trop faible, l’élévation de l’âge moyen de la mère à la naissance de son premier santé enfant, ou encore un intervalle trop court entre deux grossesses, auraient tendance à déclencher des accouchements avant terme. Beaucoup plus audacieuse, la thèse selon laquelle la lignée humaine serait en train de s’adapter du point de vue de l’évolution et admettrait une gestation de plus en plus courte, est aussi très sérieusement envisagée.

Pas de boom, pas de baisse...

Cela signifierait-t-il qu’il y a de plus en plus de bébés qui voient le jour avant d’achever leurs neuf mois dans le ventre de maman? Pas en Suisse, apparemment, où l’on n’observe pour l’instant aucune explosion de ces naissances. La baisse de la mortalité des grands prématurés, toujours mieux pris en charge, donnerait en fait l’impression d’un nombre en perpétuelle croissance.

«Le taux de naissances prématurées en Suisse est globalement stable depuis les années 80, affirme Michel Boulvain, professeur associé au service d’obstétrique des HUG et enseignant en épidémiologie. Ici, à Genève, on parle beaucoup d’une proportion qui serait en augmentation, ce qui est possible, mais à mon avis cela résulte surtout d’un interventionnisme de plus en plus important pour garder en vie les prématurés extrêmes. Ces enfants étant plus nombreux à survivre, ils viennent donc occuper davantage de lits dans les services de néonatalogie. Nous manquons d’ailleurs cruellement de places depuis des années. Si nous voulons continuer à assumer notre mission de service public avec sérénité, les politiques doivent comprendre que des lits supplémentaires sont impératifs.»

Le cas américain

En dehors de la Suisse, en revanche, et même au-delà de l’océan, un pays connaît une hausse notable du taux de prématurés. Il s’agit des Etats-Unis. Le chiffre y est passé de 9,5%en 1981, déjà très élevé en soi, à 12,8% en 2006. Comment expliquer ce saut? Une partie de la réponse réside probablement dans la démocratisation de la procréation médicalement assistée, qui génère un plus grand nombre de jumeaux, de triplés, voire plus.

«Une grossesse multiple accroît sensiblement le risque de donner naissance à des bébés prématurés, remarque Gregory Lodygensky, chef de clinique et médecin au Service de néonatalogie et de soins intensifs de Genève. Ceci est l’une des pistes privilégiées pour interpréter cette tendance d’augmentation progressive, même si nos voisins américains se posent eux-mêmes la question, car en réalité aucune cause simple ne saute franchement aux yeux.»

Une société stressante

Peut-être moins avouable, une dernière hypothèse commence à faire irruption dans les débats scientifiques. Celle d’une société de plus en plus oppressante et stressante, et dont les conséquences sur la femme enceinte seraient manifestes. C’est ce phénomène qu’évoque Michel Boulvain: «Les recherches montrent qu’un travail pénible, peu motivant, tout comme une certaine précarité sociale, sont des facteurs de risque d’accouchement prématuré.»

Un article paru en janvier 2008 dans la célèbre revue médicale britannique The Lancet se proposait de recenser de façon quasi exhaustive les déclencheurs connus de la prématurité... Dans ce cadre, plusieurs chercheurs ont en effet mis en évidence le rôle du stress psychologique ou social, susceptible de provoquer des inflammations à l’origine de naissances avant terme. Un recoupement avec le système de santé américain et les conditions de vie parfois éprouvantes des classes peu favorisées laisse donc imaginer le pire.

«Aux Etats-Unis, il existe une très grande différence de traitement selon le pouvoir d’achat du patient, note Gregory Lodygensky. Pour les budgets les moins importants, le suivi prénatal est minimaliste. En outre, la société y est bien moins protectrice envers les futures mamans, pour qui les exigences de rendement au travail sont pratiquement identiques. Lorsque j’y vivais, j’ai pu voir des infirmières enceintes jusqu’aux dents assurer des gardes vraiment très éprouvantes…»

Quoi qu’il en soit, les progrès pour accueillir et prendre en charge les enfants prématurés doivent s’intensifier. Sur un plan médical, comme sur celui des mentalités. «Même de nos jours, les femmes sont peu préparées à ça, observe le médecin du Service de néonatalogie et de soins intensifs de Genève. Ces bébés ne ressemblent pas aux clichés des magazines. Ils sont très petits, frêles, leur peau est rouge, tout cela choque souvent au début. Il y a un investissement nécessaire de la part de la société pour mieux gérer ces naissances. Mais à ce sujet, aucune réponse n’est vraiment facile.»

Légende

Anthony Saffer, Getty Images
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