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En Asie, on appelle Aung San Suu Kyi «la dame». Mais ce surnom pourrait tout aussi bien être celui de Michelle Yeoh. La comédienne malaisienne a la même stature frêle, le même sourire chaleureux et le même regard droit que la politicienne birmane, lauréate du Nobel de la paix en 1991, qu'elle incarne dans le nouveau film de Luc Besson (sur les écrans romands dès le 30 novembre 2011). Illusion parfaite surtout à l’écran où, en quelques minutes, les traits de la vraie Aung San Suu Kyi s'effacent derrière ceux de son interprète. Bel exploit de la part de l'ex-James Bond girl et actrice de films hongkongais qui porte la célèbre activiste en elle depuis quatre ans. «Le rôle d'une vie», confie-t-elle. Et ce ne sont pas les rumeurs qui parlent déjà d'une possible nomination à l'oscar qui lui donnera tort. Dans The Lady, Michelle Yeoh est plus Suu Kyi que Suu Kyi elle-même. Rencontre avec une actrice habitée.

FEMINA Comment vous y êtes-vous prise pour incarner une Aung San Suu Kyi plus vraie que nature?
MICHELLE YEOH En faisant preuve de discipline et d'un investissement total. La tâche était d'autant plus ardue que je me sentais investie d'une lourde responsabilité à cause de ce qu'Aung San Suu Kyi représente. Elle est un modèle pour des millions de personnes, aussi je ne pouvais pas me tromper. Il fallait lui être très fidèle. J'ai travaillé avec des maquilleurs et des costumiers fantastiques. Mais au-delà de son apparence, je devais aussi incarner son aura. J'ai lu tout ce qui a été écrit sur elle, ainsi que ses propres écrits. J'avais aussi à disposition environ 200 heures d'images documentaires filmées pendant ses campagnes et ses discours. Mais j'avais toujours l'impression que ce n'était pas assez. Alors j'ai appris le birman. Je voulais parler la langue aussi bien qu'elle pour être convaincante. Pour comprendre qui elle est et non pas juste l'imiter, j'ai nourri mon âme avec ce qui la nourrit: les livres qu'elle lit, les gens qu'elle admire. Cela a été un voyage enrichissant. En tant qu'actrice, on n'a pas tous les jours l'occasion de jouer une femme aussi forte.

Vous qui êtes bouddhiste et croyez au karma, pensez-vous que ce rôle va avoir une influence positive sur vos vies futures?
J'espère déjà qu'il va avoir une influence sur ma vie présente, car c'est ce qu'on fait aujourd'hui qui mène au futur. Aung San Suu Kyi est de ces personnages qui vous marquent profondément car ils vous nourrissent. Ce qu'on en garde fait de vous une personne meilleure. Je pense que ce rôle est une bénédiction, pour moi mais aussi pour tous ces gens qui ne sont jamais allés en Birmanie, qui ignorent qui est Aung San Suu Kyi. The Lady n'est pas un film politique. Avant tout, c'est une histoire d'amour merveilleuse (ndlr: entre Suu Kyi et son mari Michael), comme Titanic ou Casablanca. Mais derrière cela, il y a l'idée que la démocratie vaut la peine qu'on se batte pour elle. J'espère que le film réussira à ouvrir les yeux de ceux qui prennent leur liberté pour un acquis.

Pensez-vous que le film aura des conséquences sur la vie d'Aung San Suu Kyi?
J'espère juste qu'il rappellera aux gens ce pour quoi elle se bat. Depuis 2010, Aung San Suu Kyi n'est plus assignée à domicile, mais pour le reste, rien n'a changé: si elle quitte la Birmanie, la junte militaire qui gouverne le pays ne la laissera jamais y revenir. Avoir la porte ouverte, c’est encore pire que de ne pas pouvoir sortir du pays. Mais j'espère qu'Aung San Suu Kyi pourra mener un jour son peuple vers une vraie démocratie.

The Lady ne sera jamais distribué en Birmanie, pour des raisons évidentes. Pensez-vous qu’Aung San Suu Kyi verra le film sur le Net?
Comme dit Luc Besson, c'est sûrement la seule fois où le piratage serait positif! Cela dit, Aung San Suu Kyi, avec qui nous avons été en contact pendant le tournage, nous a expliqué qu'elle ne serait pas sûre d'avoir le courage de regarder le film. Même si elle est curieuse de voir comment nous avons interprété sa vie. The Lady se concentre sur dix ans de sa vie, entre 1988 à 1998, année où son mari Michael est mort d’un cancer en Angleterre sans qu'elle ait pu le revoir. Pour elle, c’est une époque emplie de chagrin. Bien sûr, elle affirme qu'elle n'a pas sacrifié sa famille pour son pays, qu'elle n'est pas juste la mère de deux enfants mais celle d'une nation entière, mais cela ne signifie pas qu'elle n'a pas souffert d’être éloignée de ses proches.

Pourrez-vous comprendre qu'elle ait choisi de rester en Birmanie pour s'y battre au lieu de rentrer auprès de sa famille en Angleterre, où elle vivait avant de se lancer en politique?
Je n'ai pas d'enfants, mais je peux imaginer ce que cela fait de laisser derrière soi une personne qu'on aime. C'est douloureux. Mais Aung San Suu Kyi n’a pas fait ce choix délibérément, il lui a été imposé par la junte militaire birmane. On lui a dit de choisir entre son pays et sa famille. C’est comme si on vous demandait: «Préférez-vous qu’on vous coupe la main droite ou la gauche?» Ce n’est pas un vrai choix. Mais d'une certaine manière, cette séparation a rendu la famille d'Aung San Suu Kyi plus forte. C'est incroyable de voir à quel point Suu Kyi, son mari et leurs deux fils ont fait passer les besoins du peuple birman avant les leurs.

On dit que derrière chaque grand homme, il y a une femme. Et derrière chaque grande femme, qu'y a-t-il?
Derrière une personne forte, il y a une autre personne, voire plusieurs. La vie n'est pas un voyage solitaire. Nous avons besoin de contacts avec les autres. C'est ce qui fait notre humanité, et cette humanité est un des plus beaux cadeaux que le Ciel nous ai faits. Mais quand on aime vraiment quelqu'un, on n'essaie pas de le changer. On l'aime pour ce qu'il est et ce qu'il peut devenir, et on doit encourager son potentiel au lieu de l'étouffer. C’est ce que le mari de Suu Kyi a fait: son amour pour elle lui a permis d'accomplir son destin.

A part Suu Kyi, qui sont vos héros?
Mon père. Depuis toujours. J’admire les personnes capables d’être gentilles spontanément et non parce qu'elles y sont obligées.

On dit que vous pourriez être nominée à l’Oscar de la meilleure actrice pour ce rôle. Décrocher la statuette serait-il une façon d'honorer Suu Kyi à travers votre travail?
Cela ne fait pas le moindre doute. Tout ce qui peut arriver de bon au film rejaillira directement sur elle et sur le peuple birman. En 1988, son mari Michael avait déjà compris que si Suu Kyi décrochait le Prix Nobel, cela attirerait l'attention de la communauté internationale sur son combat. C'est lui, d'ailleurs, qui a soumis la candidature de sa femme au comité. Un oscar pour The Lady serait comme un nouveau Nobel pour Aung San Suu Kyi: les oscars sont comme une énorme campagne publicitaire au niveau mondial. En outre, cela apporterait une reconnaissance aux actrices asiatiques dont je suis.

A 49 ans, vous venez d’être choisie comme égérie de Guerlain. Un exploit!
Je suis très fière de représenter, à mon âge, une des plus fabuleuses marques françaises. J’aime leur philosophie: ils sont constamment à la recherche de la perfection. Comme moi.

Il paraît que lorsque vous avez rendu visite à Aung San Suu Kyi, pendant le tournage de The Lady, vous lui avez apporté des cosmétiques.
C'est vrai! J'ai été la seule de l'équipe à obtenir un visa pour entrer en Birmanie. Luc Besson m'avait dit: «Amène-lui un laptop ou une imprimante!» Bref, des gadgets! Mais à 66 ans, Aung San Suu Kyi est encore coquette. Elle se maquille toujours. Alors je lui ai apporté une crème pour le visage, un soin solaire, du rouge à lèvres. Des trucs de filles! J'étais très nerveuse, j’essayais de trouver quelque chose d'intelligent à dire, mais avant que j'aie eu le temps de réfléchir, elle a ouvert les bras et m'a serrée contre elle. Elle est très généreuse, très humaine. Ce qui la touche, c'est le geste. Vous savez pourquoi elle porte toujours des fleurs dans ses cheveux? Parce qu’on les lui offre avec amour.

Vous vous être fait connaître dans des films d'action hongkongais. Votre âge vous limite-t-il plus que si vous étiez une actrice «classique»?
Non. Quand on est jeune, on ne comprend pas son corps, on n'a pas besoin d'en prendre soin. Mais avec le temps, on apprend à s’écouter. J'utilise des cosmétiques Guerlain à base d'orchidée. On me demande parfois comment je fais pour avoir une jolie peau. Et bien, c’est cela, mon secret! Je fais aussi de l'exercice: chez moi, c'est cardio tous les matins. Cela fait partie de ma routine quotidienne. Je considère que l’exercice est un geste d’hygiène comme le fait de se laver les dents ou se doucher. J'ai débuté comme danseuse classique, aussi j'ai appris à me discipliner. Bien sûr, mon âge pose problème à certains studios qui ne regardent que les chiffres et non l'actrice. C'est dommage de se poser ce genre de limites. Une sexagénaire peut être en meilleure forme qu'une quadra.

Avez-vous peur de franchir le cap de la cinquantaine?
Oh, non! Avec mes amies, on est déjà en train de faire des préparatifs pour mon anniversaire. On veut rendre ce moment inoubliable. On aimerait se rendre à un endroit où on n'est jamais allé, peut-être l'Antarctique ou l'Amazonie. On ne fête pas ses cinquante ans tous les jours!

Avec votre compagnon Jean Todt, président de la Fédération internationale de l’automobile et ancien patron de Ferrari, vous vous partagez entre Paris et Genève. Où vous sentez-vous chez vous?
Dans les avions! Je crois que j'ai vécu dans une valise, ces cinq ou six dernières années. C'est épuisant. Avec Jean, nous voyageons beaucoup. Ma famille vit en Malaisie. J'ai une propriété à Hongkong. Quand je suis venue vivre en Europe, j'ai surtout passé du temps en Italie car Jean, à l’époque, était basé à Maranello où se trouvent les quartiers généraux de Ferrari (ndlr: l’ancien pilote a dirigé la scuderia de 1993 à 2007). Aujourd'hui, je partage mon temps entre Paris et Genève, où nous possédons un appartement dans la vieille ville. Juste au sommet de la colline.

Vous parlez donc français?
Non, mais je parle birman! (Rires.)

«The Lady», de Luc Besson. Avec Michelle Yeoh, David Thewlis, Jonathan Raggett, Jonathan Woodhouse. Durée: 132 minutes. Sortie sur les écrans romands le 30 novembre 2011.

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