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Brisons le tabou

«Mal de mères»: Elles racontent leur regret d'avoir eu des enfants

Mal de meres elles racontent leur regret davoir eu des enfants

«Bien sûr que des hommes vivent cela également. Mais on entend rarement des pères dire qu’ils regrettent, tout simplement parce que dans ce genre de situation, eux, ils tendent à partir.» - Stéphanie Thomas

© Getty Images

«Je l'aime, mais si je pouvais revenir en arrière, je ne le referais pas.» Avant les années 2010, décennie où la sociologue israélienne Orna Donath a médiatisé le sujet, on ne soupçonnait aucune femme de pouvoir penser une telle chose à propos de son enfant. Ou alors, une femme perturbée, malade, forcément différente. Pourtant, ces mères qui regrettent la maternité sont tout à fait normales, équilibrées, fréquentables. Enfanter les a juste rendues définitivement malheureuses.

Dans «Mal de mères» (Ed. JC Lattès), un ouvrage suivant le parcours de dix mamans rongées par la nostalgie de leur vie d'avant, la journaliste Stéphanie Thomas fait la radiographie de ce tabou que notre société a encore du mal à regarder dans les yeux. Interview.

FEMINA Pourquoi ce livre?
Stéphanie Thomas
Je crois que tout a commencé fin 2019 avec la parution du livre d’Orna Donath, «Le regret d’être mère». En tant que maman, ce sujet m’a titillé, parce qu’il véhiculait quelque chose de dérangeant. Mais l’auteure est sociologue et fouille beaucoup ce phénomène du point de vue de la responsabilité de la société, des schémas de pensée, des injonctions. Il me manquait la dimension du récit. Je voulais découvrir des témoignages, savoir qui étaient ces femmes, comment elles vivaient ce sentiment, pour mieux comprendre ce qui se joue.

Justement, après avoir longuement interrogé dix mères regrettant leur maternité, comment définiriez-vous la nature de ce regret?
Il s’agit d’un regret permanent et irrévocable, pas seulement des moments de blues ponctuels. Elles me disent toutes que si elles pouvaient revenir en arrière, elles ne feraient jamais d’enfant. Elles ont eu cette prise de conscience que la maternité est quelque chose d’irréversible et cela est vertigineux pour elles. Il y a cette impression très violente qu’on leur a enlevé toute leur liberté, que leur condition est désormais synonyme d’impossibilités.

Au quotidien, paradoxalement, elles tendent à bien s’occuper de leur progéniture. Il n’y a pas de fuite, de désengagement. Elles culpabilisent tellement qu’elles pensent être obligées de compenser ce sentiment par un comportement irréprochable.

Mais elles se retrouvent comme le personnage de Sisyphe dans le mythe grec, coincées dans des rituels et des tâches qu’elles perçoivent comme répétitives et dénuées de sens. Ces femmes se mettent à fonctionner comme des robots presque sans affect. Pourtant, elles ressentent souvent une forme d’amour pour leur enfant.

A quel moment expérimentent-elles ce sentiment si fort de regret?
Pour certaines cela arrive de façon fulgurante au moment où elles reçoivent leur enfant sur le ventre juste après leur avoir donné la vie. Pour d’autres, c’est quelque chose qui s’installe insidieusement avec le temps, avec le sentiment grandissant que leur enfant est un étranger pour elles, créant un malaise qui ne repart plus. Elles n’expérimentent pas cet attachement viscéral qu’elles voient chez d’autres mères.

Souvent, la survenue de ce sentiment n’est pas perçue par les autres et passe totalement sous les radars. Elles ne passent pas par une phase de dépression post-partum, elles se confient rarement à leur partenaire ou à des proches, de peur de passer pour de mauvaises personnes. Il faut essayer d’imaginer le choc que cela constitue, car nombre de ces femmes, au départ, désiraient ardemment avoir un enfant et croyaient que devenir mères les combleraient.

Pour les autres, cependant, il y a davantage l’impression qu’on leur a forcé la main. Parce que le compagnon ou le mari le souhaitaient plus que tout, parce que cela semblait être dans l’ordre des choses, parce qu’elles ont eu peur du temps qui filait, parce qu’on n’arrêtait pas de leur demander «et alors toi c’est pour quand?».

Comment arrive-t-on à vivre avec ça?
C’est évidemment très pesant. Le simple fait de devoir aller récupérer leur enfant à l’école les plonge dans des abîmes d’angoisse. Mais lorsqu’il est là, elles assument totalement, même si ce costume ne leur convient pas. C’est plus un comportement de baby-sitter que de maman. Elles sont responsables et c’est justement ce qui dément le cliché selon lequel les mères qui regrettent seraient des égoïstes.

Certes, elles aspirent à une liberté, rêvent d’être ailleurs, pourtant elles assument et avancent avec leur enfant. Elles demeurent persuadées qu’en agissant ainsi, leur progéniture ne verra pas qu’il y a un problème. C’est plutôt honnête et courageux d’oser avouer qu’on se sent piégé.

Vous disiez que certaines désiraient sincèrement devenir mamans, et d’autres hésitaient un peu plus. Faut-il en déduire que celles qui regrettent la maternité n’ont pas de points communs, que n’importe quelle femme pourrait se retrouver dans leur situation?
Derrière les différentes situations, en creusant leur passé, il me semble qu’elles partagent certains éléments. Ce sont très souvent, à la base, des femmes assez angoissées, exigeantes envers elles-mêmes et les autres. J’ai aussi pu constater qu’elles ont presque toutes eu un parent dysfonctionnel durant leur enfance, ou ont ressenti, plus jeune, des doutes quant à la sincérité de l’amour de leur mère pour elles.

Pourquoi, depuis quelques années, parle-t-on surtout des mères qui regrettent, et si peu des pères qui regrettent? Les femmes sont-elles plus enclines à vivre ce sentiment?
Bien sûr que des hommes vivent cela également. Mais on entend rarement des pères dire qu’ils regrettent, tout simplement parce que dans ce genre de situation, eux, ils tendent à partir. Une femme qui décide de fuir le foyer, d’abandonner ses enfants à cause d’un profond mal-être et d’une impression de ne pas être à sa place, ça, en revanche, ça n’arrive presque jamais. Elle n’a pas ce type de porte de sortie.

Il faut aussi pointer du doigt le double standard de la morale à ce sujet: lorsqu’un père regrette d’avoir fait des enfants et veut s’en aller, la société ne lui tombe pas dessus à bras raccourcis comme c’est le cas pour les mères. On a beaucoup trop sacralisé la maternité au fil des siècles, qui est encore trop souvent vue comme une fin en soi pour les femmes, un désir inné.

Il faudrait donc en finir avec ce concept d’instinct maternel?
Cette notion a été forgée il n’y a pas si longtemps, 100 ou 200 ans en arrière, pourtant ses répercussions actuelles sont bien concrètes. Bien sûr que la permanence de ce concept n’arrange pas les choses, car cela oblige les femmes à remplir un rôle qu’on attend d’elles et qui est censé aller de soi. C’est bien pratique pour les hommes! Or elles n’ont pas toutes cette disposition à aimer de manière totale leur progéniture, et ce n’est pas grave.

Au lieu de leur dire «t’inquiète pas, ça va passer», ce qui est la pire phrase à entendre pour elles, puisqu’on laisse penser que ce malaise n’est qu’une anomalie passagère, il faut plutôt les écouter, ces femmes, et ce sans formuler de jugement à l’égard de leurs sentiments.

Il faut dédramatiser cette histoire de mères qui regrettent. D’ailleurs, cet espace de parole que la société devrait davantage leur donner est souvent bénéfique.

Certaines mères dans cette situation, prenant conscience de ce regret, verbalisant leurs ressentis, parviennent ensuite mieux à avancer. La maternité, me disait un jour une médecin, ce n’est pas Hollywood, il y a des hauts et des bas, des instants de bonheur et des zones d’ombre. Et aussi, il est temps d’arrêter les remarques, les injonctions envers les femmes sans enfant, qui parfois franchissent le pas pour de mauvaises raisons.

© DR

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