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L'édito de Géraldine Savary: «Une jeune femme ukrainienne»

Geraldine savary edito poésie ode aux alexandrins

«Elle ressent la guerre dans son corps et dans sa tête, tout le temps. Son impuissance nous renvoie à la nôtre.» - Géraldine Savary

© ANOUSH ABRAR

Quand elle a débarqué dans nos vies, elle avait vingt ans, nous étions en 2011. Inscrite à l’Université de Lausanne, elle cherchait un petit boulot pour financer ses études. Ma fille de huit ans et moi avions envie d’apprendre la langue russe. Elle venait d’Ukraine, de l’ouest de ce pays dont on ne connaissait pas grand-chose. On avait entendu parler d’Odessa, à cause du cuirassé Potemkine et de la poétesse Anna Akhmatova qui y est née, de Tchernobyl, on avait en tête des images de plaines et de champs de pommes de terre, de statues de Lénine renversées.

On a commencé par apprendre des chansons enfantines qui lui venaient de son enfance soviétique, des comptines où l’on croisait des canetons qui mangeaient du bortsch à la cuillère. La mélodie faisait partie de ses souvenirs tout comme celui de sa grand-mère aimée, ouvrière dans les usines de l’est du pays, qui possédait la plus grande bibliothèque de l’univers et écrivait des poèmes en l’honneur de Pouchkine («Meurs en enfer, d’Anthès»). On s’est mises à apprendre et à réciter des vers, on a compris que Mir n’est pas seulement une attraction à Europa-Park mais veut dire à la fois le monde et la paix. On comparait la langue ukrainienne et russe, s’arrêtant sur les sonorités et les accents. Spécialiste des langues slaves, elle me racontait l’origine des mots, leur itinéraire qui se fraie un passage entre les frontières.

Outrage à son identité

En 2014, tout a changé. L’annexion de la Crimée par les Russes l’a privée de ses souvenirs d’enfance et d’une partie de son histoire. Elle a vécu l’agression du territoire comme un outrage à son identité. Nos rencontres hebdomadaires ont résisté, on passait entre les deux langues, comme un pied de nez aux violences géopolitiques. On s’est soutenues dans les moments difficiles, elle a fini ses études puis son doctorat, est devenue une jeune femme forte, érudite, qui avance avec ses cicatrices et ses colères, s’imaginant un avenir ici, en Suisse, mais restant en contact étroit et affectif avec son pays.

Aujourd’hui, sa famille retient sa respiration en entendant le souffle des bombes qui s’abattent pas loin. Son frère et son père ne peuvent quitter le pays, mobilisables à tout instant. Elle se sent coupable de ne pas les avoir rapatriés plus tôt, elle ne dort plus la nuit, imaginant ses proches, ses amis sous des décombres. Elle ressent la guerre dans son corps et dans sa tête, tout le temps. Son impuissance nous renvoie à la nôtre. Doucha ballit, siertze platchet, dit la chanson que nous avions apprise. Notre âme souffre et notre cœur pleure.

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