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Interview

Le féminisme est-il compatible avec l'amour hétéro?

Le féminisme est-il compatible avec l'amour hétéro?

«C'est compliqué pour une féministe de se revendiquer intéressée par l'amour, car on se donne une image badass, on a envie de tourner le dos au sentimentalisme associé à la féminité.» - Mona Chollet

© 24HEURES/ODILE MEYLAN

Le féminisme est-il compatible avec l'amour hétéro? On aimerait beaucoup répondre que oui. Un espoir partagé par de nombreuses femmes, et aussi par Mona Chollet. Mais, face à la réalité, l'autrice féministe franco-genevoise est plus nuancée. En effet, la réponse n'est pas simple. C'est que les hétérosexuelles relationnent potentiellement avec des hommes dominateurs. Comment vivre ce déchirement entre les valeurs féministes qui enflamment les cœurs et la charge mentale qui s'empare à nouveau des cerveaux, une fois passé le 14 juin?

Dans son essai primé Réinventer l'amour (éd. La Découverte), paru en septembre 2021, Mona Chollet décortique l'amour avec un grand A, celui qui fait tourner le monde, fait rêver les lectrices, les cinéphiles, les mélomanes, celui convoité par les femmes, socialisées dans un système patriarcal, et érigé comme condition sine qua non à une vie comblée. Ce désir d'amour élève aussi les femmes les unes contre les autres, rivales dans la course au couple, les piège dans des relations toxiques ou les condamne à assumer la majorité des tâches domestiques et éducatives. Mona Chollet nous livre quelques pistes, de quoi nous rassurer et, surtout, de sentir que nous ne sommes jamais seules.

FEMINA Vous avez remporté le Prix Européen de l'Essai en mars 2022 pour ce livre: qu'est-ce que ça fait?
Mona Chollet Je ne m'y attendais pas. Je suis fière et heureuse, car c'est un prix généraliste, avec des prédécesseurs (ndlr: Tzvetan Todorov, Edgar Morin ou encore Jean Starobinski) qui m'ont impressionnée. C'est une reconnaissance pour le féminisme d'être considéré comme un sujet universel.

Dans l'introduction, vous dites que ce sujet vous condamne à « rouler lamentablement au pied du podium de la radicalité féministe». Pourquoi traiter de l'amour hétérosexuel?
Je sais que le sujet est difficile. Mais il concerne beaucoup de monde, puisque les femmes cis et hétéros sont majoritaires.

C'est compliqué pour une féministe de se revendiquer intéressée par l'amour, car on se donne une image badass, on a envie de tourner le dos au sentimentalisme associé à la féminité.

Or, je veux aussi assumer d'être sentimentale, parce que c'est ainsi que j'ai été élevée. Cela ne m'empêche pas d'être féministe, on peut concilier les deux.

Et être sentimentale n'est pas forcément négatif.
La société assigne les sentiments aux femmes, ils sont censés être méprisables et mièvres. Pourquoi, en effet, faudrait-il reproduire cette échelle de valeur dans le féminisme? J'ai toujours envie de contester les préoccupations qui nous sont assignées et c'est très bien que les femmes s'imposent dans des métiers et lieux où elles n'étaient traditionnellement pas les bienvenues. En même temps, il faudrait revaloriser les domaines assignés aux femmes, revendiquer leur noblesse et leur pertinence.

Face aux défis que représentent les relations hétéros, Virginie Despentes propose de renoncer aux hommes et préférer les femmes.
Ce sont des choix tellement intimes, je ne veux rien préconiser. Des femmes sortent de l'hétérosexualité, d'autres restent. Et pour ces dernières, il y a tant de choses à explorer, à analyser et à changer.

Simplement décrire les situations difficiles permet déjà de comprendre que l'on n'est pas seules, que ces défis sont communs et explicables par les lois de la société, c'est-à-dire le patriarcat.

Réinventer l'amour postule que les inégalités au sein des couples découlent du patriarcat. Peut-on vraiment tout lui mettre sur le dos et se dédouaner en tant qu'individu?
Il ne s'agit pas de se dédouaner. Nous intégrons toutes et tous des normes patriarcales. Je pense que les humain-e-s sont profondément façonné-e-s par leur socialisation en tant qu'homme ou femme. On peut travailler contre ces normes, cependant personne n'y échappe totalement. Quelle que soit notre orientation sexuelle. Des femmes aussi peuvent être dévouées au patriarcat. Consciemment ou non, délibérément ou non.

Tout au long du livre, vous décrivez comment vous avez été abreuvée d'histoires d'amour et de princes charmants. Quel a été le déclic vous permettant d'échapper à ces attentes irréalistes?
Je n'en suis jamais sortie (elle rit)! Non, j'ai quand même évolué et le féminisme m'y a aidée. J'avais intégré l'idée que l'amour devait tout m'apporter, sans quoi la vie serait inintéressante. Une vision nourrie notamment par Passion simple d'Annie Ernaux.

Mais peu à peu, j'ai construit une vision plus équilibrée: l'amour est encore très important, mais il ne m'empêche pas de valoriser tout ce qu'il y a d'autre dans ma vie, de l'apprécier, le cultiver.

Une lecture importante a aussi été Une révolution intérieure de Gloria Steinem. Dans un chapitre génial, elle fait la distinction entre la romance, qui est toxique, et l'amour.

Pour échapper en partie aux soucis engendrés par le patriarcat, vous conseillez, par exemple, d'abandonner la cohabitation.
Des féministes ont déjà formulé cette solution au XIXème siècle. Voltairine de Cleyre prétend notamment qu'habiter ensemble crée des gens dépendants. Abandonner la cohabitation permettrait de supprimer la question du partage des tâches domestiques. Je n'ai pas expérimenté moi-même une relation de couple où chacun-e avait son habitat - impossible financièrement - mais je me souviens avoir dit à mon compagnon: mon idéal serait deux apparts sur le même palier. Le simple fait de l'avoir formulé à l'époque m'a aidé à y voir plus clair. Le fait est que la cohabitation place les femmes dans un rôle presque de servante de la famille, avec des mécanismes tellement profonds qu'il est dur d'y échapper. Et cela évolue peu, même chez les jeunes générations. Une société digne de ce nom devrait donner les moyens à tous ses membres de vivre de manière indépendante.

Une autre solution serait de démasquer le dominateur le plus tôt possible pour s'en protéger.
Plus vite on dévoile le vrai visage du dominateur, plus on a la capacité de le quitter rapidement. Mais, encore une fois, ces mécanismes sont profonds et la dernière chose que je souhaite est de culpabiliser les femmes qui ne parviennent pas à partir. L'amour est une aspiration tellement entretenue chez nous, qu'il est difficile d'y renoncer lorsqu'on pense l'avoir trouvé. En dehors des considérations matérielles, un piège psychologique peut se refermer sur les victimes. Il y a également plus de jugements sur les femmes victimes que sur les hommes violents. Les violences conjugales sont complexes et le rôle de l'entourage, essentiel.

Dans votre livre, vous critiquez longuement la réception médiatique du meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat, en 2003. Cet événement semble vous avoir marqué.
C'est la première grande claque que j'ai prise, en tant que jeune femme. Cet événement a été central pour me faire devenir féministe. Ce fut un choc, non seulement à cause de l'acte - j'étais de plus une fan de Noir Désir -, mais aussi à cause de la complaisance de la part de la presse.

Aujourd'hui, le «crime passionnel» a laissé la place au «féminicide». On avance?
Cela n'a malheureusement pas freiné le rythme des féminicides. Les services concernés n'arrivent toujours pas à enrayer ce phénomène, et ce n'est pas un détail: des femmes continuent de mourir. Toutefois, on a réussi à sensibiliser à la question et ça, c'est un progrès.

Vous analysez également une série d'objets culturels, dont des œuvres littéraires problématiques, à l'instar de Belle du Seigneur d'Albert Cohen: un roman considéré comme une grande histoire d'amour. Faut-il bannir ces exemples toxiques de relations femmes/hommes?
On m'avait vendu Belle du Seigneur comme un roman d'amour magnifique. Je l'ai lu la première fois vers 20 ans et l'ai repris régulièrement. À chaque lecture, je remarquais des choses plus problématiques.

Selon moi, ce n'est pas une fatalité que les classiques sont misogynes. La dernière chose à faire serait de les bannir!

Ces œuvres ont tellement façonné les imaginaires qu'il est intéressant de les analyser pour ce qu'elles sont. Or, nous tromper sur la marchandise empêche d'être attentif-ve-s à certains problèmes, bourre la tête de clichés et d'images masochistes.

Les contenus destinés aux enfants, comme certains dessins animés de Disney, ne sont pas exempts d'inégalités dans les rapports de force entre femmes et hommes…
Ils sont toutefois un bon support de discussion. Il est intéressant de voir comment les plus jeunes perçoivent ces histoires. Dans mon entourage, je suis impressionnée par l'œil affûté de très jeunes lectrices, par exemple.

Quand on referme Réinventer l'amour, on ne peut s'empêcher de penser qu'un bon bout de chemin reste à parcourir pour atteindre l'égalité dans les relations hétéros. Comment repartir sur des bases saines?
Le changement doit venir des femmes. C'est que la situation est tellement confortable pour les hommes, bien que potentiellement frustrante par beaucoup aspects: à la maison, quelqu'un s'occupe des tâches domestiques et élève leurs enfants. Non éduqués à valoriser l'amour, les hommes peuvent se satisfaire de relations conformistes et peu impliquantes, sans avoir l'impression de rater quelque chose, puisque personne ne leur a dit.

Je pense donc que c'est aux femmes de décider ce qu'elles ne veulent plus. D'être intransigeantes.

C'est possible seulement si les femmes se coordonnent.
Cela implique en effet de communiquer, de se conforter mutuellement, de se dire qu'on a le droit de refuser. Cela implique aussi de ne pas accepter une relation amoureuse avec moins d'exigences que la précédente compagne.

Vous appelez cela le dumping amoureux.
Oui, c'est tentant de proposer de meilleures conditions à un homme pour ne pas être seule, car être en couple pour une femme est socialement valorisé. Il y a cette idée que la femme hétéro n'est pas complète sitôt qu'elle n'a pas un homme à ses côtés. Et cela nous pousse à accepter n'importe quelles conditions.

La sororité représente quoi pour vous?
Un bel idéal qui demande un travail d'analyse énorme sur la façon dont on a été éduquées à être en rivalité constante, à se jauger, à porter des regards malveillants sur les autres femmes, ainsi que sur nous-même.

Comment intégrer les hommes au virage féministe, avez-vous des pistes?
À mon niveau, j'ai vu des femmes houspiller des hommes pour qu'ils lisent mon livre. Mais pourquoi liraient-ils un essai sur l'amour, s'ils n'ont pas été conditionnés à s'y intéresser?

Surtout si «patriarcat» ou «féminisme» osent parer la couverture.
C'est vrai qu'ils se sentent mis sur la sellette. Quand le livre est paru, des proches m'ont envoyé des photos d'hommes le lisant dans l'espace public, accompagné d'un message du genre «j'en ai un!».

Lorsqu'un homme est dans une démarche pro-féministe, il y a un redoublement du piège: cela le rendra d'autant plus attractif et rare aux yeux des femmes, et lui confèrera un avantage supplémentaire sur le marché amoureux, alors que les hommes en ont déjà énormément.

Pour qu'un véritable changement opère, il faut une masse critique d'hommes qui sont réellement différents. Que ça devienne banal. J'ai de l'espoir qu'on y arrive un jour, enfin, je l'espère, car pour l'instant les relations sont déséquilibrées.

Pour terminer, votre chapitre sur le sexe est intéressant. Vous n'êtes toutefois pas fan du porno féministe, qui pourtant montre le plaisir féminin, des protagonistes pas forcément soumises…
J'ai peut-être été trop catégorique: il y a plein de bonnes choses dans le porno féministe. Mon but était plutôt de montrer que la consommation de porno mainstream n'indique pas forcément un masochisme chez les femmes, et que cela peut être, au contraire, une manière d'exorciser la domination.

En effet, vous expliquez que des valeurs féministes n'entrent pas forcément en contradiction avec des fantasmes de soumission, voire de viol.
Oui, je ne peux tout simplement pas croire le contraire, c'est-à-dire que les femmes seraient masochistes, qu'elles feraient semblant d'être féministes, que leurs fantasmes révéleraient qu'elles sont profondément soumises. Cela correspond trop au discours misogyne. En fait, il est évident que vivre dans une société sexiste représente une pression permanente, tension que l'on a besoin d'exorciser. Le fantasme maso permet de le faire. Parce qu'à partir du moment où on cesse de résister à la domination, où on s'imagine qu'on la prouve totalement, ça relâche la pression. On a besoin de souffler, car c'est épuisant de se défendre avec acharnement dans une société sexiste. Une psy m'a écrit qu'elle répète cela à ses patientes, depuis des années. Elle leur dit: cela ne veut pas dire que vous êtes masos, que vous désirez profondément être soumise ou violentée. Et toutes les femmes font très bien la différence entre le plan fantasmagorique et la réalité.

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