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Interview: «Il faut plus de femmes dans le numérique!»

Il faut plus de femmes dans le numerique interview

«Lors de la naissance de l’informatique, le domaine comptait quand même plus de femmes, notamment avant 1980. Mais les hommes se sont progressivement emparés du secteur.» - Anne-Marie Kermarrec, chercheuse, professeure et directrice de la section informatique de l’EPFL.

© Getty Images

Le monde du numérique? Essentiellement un repère d’hommes. Au-delà de l’injustice sociale privant les femmes d’un secteur d’avenir, nous aurions tous intérêt à voir ce territoire trop testostéroné se féminiser, avance Anne-Marie Kermarrec dans Numérique, compter avec les femmes (Ed. Odile Jacob). La chercheuse, professeure et directrice de la section informatique de l’EPFL, y présente ces enjeux, trop souvent sous-estimés. La bonne nouvelle? Il existe des solutions à appliquer très vite. Entretien avec une meneuse aussi optimiste qu’impatiente.

FEMINA L’informatique, les nouvelles technologies, les algorithmes sont omniprésents au quotidien et au service de tous. Pourtant, il n’y a presque pas de femmes parmi ceux qui les conçoivent.
Anne-Marie Kermarrec
En effet, et c’est un constat très net. Chez les étudiants de ces filières, dans les laboratoires, dans les instances décisionnelles, dans l’entrepreneuriat du numérique, on ne compte aujourd’hui que 15% de femmes environ. Ce chiffre est d’autant plus choquant qu’à l’école, les filles sont parfois très intéressées par ces domaines. Mais les étudiantes s’engageant dans ces disciplines ont davantage tendance que les garçons à changer de voie pour finalement se spécialiser ailleurs.

Comment expliquer qu’au XXIe siècle ça reste d’actualité?
Lors de la naissance de l’informatique, le domaine comptait quand même plus de femmes, notamment avant 1980. Mais les hommes se sont progressivement emparés du secteur. L’informatique est une science dite dure et demeure une émanation des maths, qui composent une partie importante de la discipline. Celle-ci comporte également une grande partie technologique. Voilà donc deux volets de longue date notoirement perçus comme des spécialités plutôt masculines. Bien qu’étant une science nouvelle, l’informatique a rapidement souffert des mêmes clichés que les autres sciences dures.

Anne-Marie Kermarrec
Anne-Marie Kermarrec (Crédit: Alain Herzog - EPFL)

Ce sont donc essentiellement des stéréotypes sexistes qui maintiennent les femmes loin de la discipline?
C’est la principale explication effectivement, et ces préjugés imprègnent les hommes comme les femmes. Au gymnase, par exemple, on compte jusqu’à 30% de filles dans certaines filières scientifiques. Mais plus tard, peu choisissent les maths et l’informatique, se disant qu’un tel champ d’études n’est pas fait pour elles.

Les stéréotypes de genre commencent à faire des dégâts très tôt. Ils influencent les esprits dès la prime enfance, véhiculés plus ou moins consciemment par la société, l’entourage et même, parfois, par les enseignants.

On laisse entendre que les filles sont naturellement moins disposées à évoluer dans ces disciplines. Ce sont également des études exigeantes. Or, nous inculquons plus la quête de l’élitisme aux garçons, ce qui les avantage ensuite professionnellement. Toute cette mécanique fonctionne comme un cercle vicieux, car moins il y a de filles sur les bancs des universités dans ces domaines, moins elles ont envie d’y aller, peu enthousiastes à l’idée de se retrouver seules parmi des centaines de mecs.

Et même lorsqu’elles finissent leurs études en informatique, les femmes connaissent des obstacles durant leur carrière professionnelle…
C’est vrai, malheureusement, car là aussi, les clichés sont à l’œuvre. Ce secteur est très compétitif et on va plus facilement y valoriser les individus incisifs, montrant qu’ils ont la gagne, des comportements davantage associés aux caractéristiques de l’homme. Les femmes, elles, sont souvent moins formées à se mettre en avant, ce qui peut les pénaliser. Des études constatent ainsi qu’elles performent mieux dans un milieu très masculin lorsqu’elles évoluent anonymisées.

L’autre problème majeur est l’emploi du temps. Ces métiers exigent un maximum d’investissement à un moment de la vie où les femmes peuvent avoir des enfants. Cette surcharge en termes d’énergie à fournir requiert un soutien familial fort durant ces années où il faut donner le plus.

Ces conditions favorisent-elles également un monde de start-up très masculin?
On voit clairement qu’être une femme rend l’obtention de fonds pour lancer son projet plus difficile. Cela probablement parce que ce sont surtout des hommes qui décident de suivre ou pas. Lorsque les investisseurs potentiels comptent davantage de femmes dans leurs rangs, les projets féminins sont plus fréquemment financés et débloquent des montants plus élevés

Au-delà de la recherche d’une meilleure parité au nom du principe d’égalité, avons-nous tous intérêt à voir davantage de femmes dans le secteur de l’informatique et des nouvelles technologies?
Bien sûr, ne serait-ce que pour la santé et le dynamisme des entreprises du secteur. Les start-up dirigées par des femmes ont souvent les reins plus solides. Ce sont les statistiques qui le disent. Même s’il est difficile d’expliquer complètement ce phénomène, il est probable que les dirigeantes soient moins sujettes aux trop grandes prises de risque et aux décisions découlant de coups de sang. La société dans son ensemble gagnerait d’ailleurs à avoir plus de femmes dans ce secteur.

C’est-à-dire?
Aujourd’hui, la majorité des gens concevant les algorithmes sont des hommes. Ces algorithmes sont partout et s’invitent de plus en plus dans nos vies, ont un impact concret sur nos existences: ils nous orientent vers des films à regarder sur les plateformes de streaming; vers des informations à consulter sur les réseaux sociaux, des partenaires potentiels sur les applis de rencontre. Ils œuvrent également pour dresser certains diagnostics médicaux et dans la reconnaissance faciale.

Pour créer ces algorithmes, la démarche consiste – de manière très résumée – à partir des observations du passé pour prédire le futur. Le problème, c’est que le fait d’être un homme peut amener à percevoir la réalité d’une certaine façon. Et si le passé comporte un biais, le futur qu’on prétend prédire en aura un aussi. Le risque est alors que ces outils d’intelligence artificielle, censés être objectifs et neutres, ne fassent que reproduire, voire amplifier, les stéréotypes sexistes.

La chose devient particulièrement problématique avec des algorithmes utilisés pour la santé, l’orientation scolaire ou encore le recrutement. L’intelligence artificielle s’insinue partout et il semble normal que les effectifs des concepteurs soient plus équilibrés pour guider tous ces choix importants.

On dit le domaine de l’informatique macho. Une amélioration est possible?
A l’heure actuelle, je ne pense pas que ce secteur soit plus macho qu’un autre. Il est très masculin, c’est certain, mais beaucoup de gens, hommes comme femmes, sont conscients que les choses doivent bouger pour davantage d’inclusivité. C’est une branche d’avenir et il serait injuste d’en priver les femmes.

Quand j’étais étudiante, on parlait peu de parité, puis, au début des années 2000, on a commencé à déplorer les manques en la matière. Désormais, on est plus dans l’action pour changer enfin les choses. L’EPFL, par exemple, vise 40% de professeures à moyen terme. Cette volonté politique est une bonne nouvelle.

Reste à trouver les solutions pour y parvenir…
Je crois qu’une des clés réside dans l’éducation. On voit de plus en plus d’initiatives à l’école, telles que des journées maths et filles, des cours pour leur apprendre à coder. C’est d’autant plus facile à faire que les enseignements informatiques arrivent de plus en plus tôt dans les cursus. Il faut aussi sensibiliser les professeurs aux biais sexistes qu’ils peuvent eux-mêmes véhiculer sans vraiment qu’ils s’en aperçoivent.

Un autre levier possible, d’ailleurs de plus en plus activé, consiste en quelque sorte à rebaptiser des cursus d’informatique pour les rendre moins connotés geek pur sucre et moins susceptibles de véhiculer des clichés. Le but est de leur ajouter une dimension sciences humaines, censée plaire davantage aux filles. L’EPFL a par exemple lancé un cursus de Digital Humanities, qui offre des cours scientifiques et technologiques dans une perspective plus incarnée.

Je trouve que cette démarche fait quand même preuve, paradoxalement, de stéréotypes sexistes, mais elle a montré son efficacité dans la démocratisation de ces disciplines, notamment aux Etats-Unis. Finalement, c’est le principal, la fin justifie les moyens.

Et à court terme, peut-on déjà agir directement?
Je suis persuadée qu’un congé paternité de durée égale à celui des femmes aiderait beaucoup. Autour de moi, je vois que lorsqu’un collègue homme devient père, cette nouvelle donne est quasi imperceptible sur son quotidien professionnel. En revanche, une femme doit s’éclipser plusieurs mois, ce qui peut avoir un impact non négligeable sur sa carrière. Il y a aussi la mise en place de quotas. J’y étais peu favorable au départ, car on peut trouver offensant de n’être pas seulement choisie pour ses compétences. Mais, là encore, les choses fonctionnent et c’est ce qui compte.

En politique, on voit que les quotas ont beaucoup contribué à féminiser les gouvernements et les assemblées. Et ce meilleur équilibre tend ensuite à s’installer. Je pense qu’en dix ans, on peut parvenir à la parité hommes-femmes dans ces secteurs si on impose des mesures aussi drastiques. Dix ans, ça peut paraître court, mais c’est encore trop loin pour moi, qui suis impatiente de nature!

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