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À la conquête de l'espace: ces Suissesses qui vivent la tête dans les étoiles

Femmes dans lespace 4 portraits

«Mon cousin, qui habitait près de chez moi, était abonné à un magazine sur les avions de chasse qui le passionnaient. Un jour, il m’a passé le supplément sur l’astronomie qu’il contenait. J’ai senti que j’étais connectée à l’univers. Depuis lors, j’ai su que je voulais travailler dans le domaine spatial et la vie est devenue très simple, j’avais un but.» - Muriel Richard-Noca, cofondatrice de la start-up ClearSpace, issue de l'EPFL.

© Proxima / Carole Bethuel-Dharamsala / France 3 Cinema

Les conditions pour postuler? Etre sportif, avoir entre 27 et 37 ans, mesurer entre 1,53 et 1,90 mètre, détenir un diplôme universitaire en ingénierie, sciences ou médecine, se prévaloir d’une bonne stabilité émotionnelle. Sexe féminin: un plus.

Si vous cochez toutes les cases, il vous reste un mois pour déposer votre candidature auprès de l’Agence spatiale européenne, qui cherche ses futurs astronautes. Tout comme aux Etats-Unis, où la NASA affirme viser une sélection paritaire pour sa prochaine mission vers la Lune, de ce côté-ci de l’Atlantique les femmes sont vivement encouragées à se lancer. Mais si les astronautes cristallisent une grande part de notre fascination pour le cosmos, ils ne constituent que la pointe de l’iceberg du domaine spatial. Un secteur dans lequel les femmes ne sont certes pas majoritaires, mais bel et bien présentes. Elles ont investi des secteurs parfois peu ou mal connus, y compris en Suisse. Nous vous en présentons quatre. Quatre femmes actives dans l’industrie, l’innovation, le cinéma et la diplomatie, les pieds sur Terre et la tête dans les étoiles.

«Il est nécessaire de se mettre d’accord entre Etats sur la manière d’utiliser l’espace»

Natália Archinard, représentante de la Suisse auprès du Comité de l’ONU pour les utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique (COPUOS)

© Joëlle Neuenschwander

Devenir astronaute, elle y a songé sérieusement. Pas enfant, alors qu’elle plongeait son regard dans le télescope familial, mais bien avant que l’Agence spatiale européenne n’encourage énergiquement les candidatures féminines. En 2008, lors d’un précédent processus de sélection, la Suissesse Natália Archinard déposait son dossier: «Je me souviens des critères qui disaient qu’ils cherchaient des gens stables psychologiquement, pas des têtes brûlées.» Un post-doctorat en mathématiques, une bonne condition physique, forgée grâce à l’alpinisme, un goût prononcé pour la gestion de situations difficiles, elle se retrouve parmi les 1800 personnes conviées à Hambourg pour une première série d’examens. Le test de pilotage lui donne du fil à retordre. Elle en sourit aujourd’hui. Et si l’aventure s’est arrêtée là, c’est sans amertume:

«J’invite toutes les personnes intéressées à se lancer, car ce ne sont pas forcément les profils qui semblent parfaits sur le papier qui seront sélectionnés.»

L’espace, Natália Archinard n’y est pas allée, mais elle en a fait son domaine d’activité par le biais de la diplomatie. Cheffe suppléante de la Section science, transports et espace du Département fédéral des affaires étrangères, elle mène la délégation suisse auprès du Comité de l’ONU pour les utilisations pacifiques de l’espace, le COPUOS. C’est elle qui représente notre pays dans les négociations multilatérales qui se tiennent au sein de cet organe chargé de promouvoir la coopération entre Etats dans le domaine spatial, mais aussi de résoudre certains défis, et pas des moindres, dans un secteur où les nouveaux arrivants se bousculent et les enjeux stratégiques gigantesques. Natália Archinard préside d’ailleurs en ce moment même la 58e session du sous-comité scientifique et technique du COPUOS, qui se réunit jusqu’au 30 avril. Débris spatiaux, surutilisation de certaines orbites, exploitation des ressources célestes… les préoccupations ne manquent pas.

«Le nombre de satellites mis en orbite en 2020 a presque doublé par rapport à l’année précédente, rappelle Natália Archinard. Des compagnies privées, comme SpaceX ou OneWeb, ont prévu d’en lancer des milliers, voire des dizaines de milliers. Et elles ont déjà reçu les autorisations nécessaires de la part de leurs juridictions nationales. Mais les orbites, en particulier celles proches de la Terre, peuvent-elles absorber autant de satellites, sans accidents ni interférences, si le trafic n’est pas régulé? Il est nécessaire de se mettre d’accord entre Etats sur la manière d’utiliser l’espace et de se coordonner, par exemple à travers des règles de conduite et des standards communs. Cela afin d’éviter les accidents, mais aussi pour garantir la sécurité internationale. Parce qu’une manœuvre dans l’espace qui serait interprétée de manière erronée comme une agression pourrait bien mener à un conflit. Ce qui serait préjudiciable pour tous, y compris pour la Suisse.»

Notre pays n’a pas la capacité de mettre en orbite des satellites, mais il fait partie des contributeurs importants de l’Agence spatiale européenne et a certainement un rôle à jouer, à l’entendre. A cette satisfaction s’ajoute celle de voir évoluer les choses. A ses débuts au Comité de l’ONU, en 2007, trois pays étaient représentés par des femmes, contre près d’un tiers aujourd’hui.

«Enfant, j’ai senti que j’étais connectée à l’univers»

Muriel Richard-Noca, cofondatrice de la start-up ClearSpace

© Anne-Laure Lechat

Son quotidien ressemble à une course contre la montre. C’est peu dire que tout se bouscule dans la vie de Muriel Richard-Noca depuis que ClearSpace, start-up qu’elle a cofondée, a été choisie par l’Agence spatiale européenne (ESA) pour mener à bien un projet totalement inédit: mettre au point une technologie permettant de nettoyer l’espace. L’enjeu est de taille. Le nombre de débris qui gravitent autour de la Terre ne cesse d’augmenter et avec lui les risques de collision.

Le déclic, Muriel Richard-Noca l’a eu en 2009, lorsqu’elle travaillait à l’EPFL sur le premier satellite 100% helvétique, Swisscube, envoyé en orbite à 700 km d’altitude. Là même où, quelque mois auparavant, une collision s’était produite entre deux satellites, russe et américain, qui se sont désintégrés en plus de 2000 morceaux. «Swisscube a été lancé dans ce champ de débris, se souvient-elle. Suite à cela, nous avons mis sur pied un programme de recherche dans le but de récupérer, un jour, ce satellite.» Alors, quand l’ESA est arrivée avec son appel d’offres, il y a trois ans, plusieurs prototypes avaient déjà été élaborés par l’équipe de Muriel Richard-Noca, qui a décroché le gros lot au nez et à la barbe de géants comme Airbus et Thalès. Entre la signature du contrat, en novembre, et le lancement de son satellite nettoyeur, prévu en 2025, le timing est particulièrement serré, admet cette ingénieure spatiale, qui a fait ses armes à la NASA, avant de rejoindre l’EPFL et d’endosser, depuis peu, le costume de cheffe d’entreprise. Un «exercice d’humilité pour moi qui ai toujours travaillé dans des structures académiques», admet-elle. Une expérience extraordinaire aussi, «car il faut à la fois fonder une entreprise et créer de toutes pièces un marché». Rien de tel, en effet, n’a jamais été fait. Encore en phase de conception, le satellite de ClearSpace doit être capable de s’approcher d’un débris défini et de se mettre en orbite à la même vitesse – 28 000 km/h – avant de le capturer grâce à un système de bras mécanique à même d’absorber les chocs. Un challenge technologique, car l’objet à récupérer ne possède aucune structure à laquelle s’arrimer et, qu’en plus, il tourne sur lui-même.

Mais comme le dit en souriant Muriel Richard-Noca, «les ingénieurs aiment bien travailler sur des problèmes complexes et inédits».

A terme, le satellite de ClearSpace vise deux objectifs: soit détruire un débris capturé en l’entraînant dans l’atmosphère où les deux se désintégreront sous l’effet du frottement; soit servir de «dépanneuse de l’espace» et offrir un service commercial visant à réparer des satellites qui ne peuvent pas l’être depuis le sol. Des perspectives réjouissantes pour celle qui a les yeux tournés vers le cosmos depuis l’enfance.

«Mon cousin, qui habitait près de chez moi, était abonné à un magazine sur les avions de chasse qui le passionnaient, raconte-t-elle. Un jour, il m’a passé le supplément sur l’astronomie qu’il contenait.» Les galaxies, les nébuleuses… la fascination est instantanée pour la jeune fille de 12 ans: «J’ai senti que j’étais connectée à l’univers. Depuis lors, j’ai su que je voulais travailler dans le domaine spatial et la vie est devenue très simple, j’avais un but.»

«Le spatial est un domaine dans lequel il y a toujours une part de rêve»

Aude Pugin, CEO d’APCO Technologies

© Chantal Dervey

Aux manettes non pas d’une navette spatiale, mais d’une entreprise qui compte plus de 400 employés, dont 350 à Aigle (VD), Aude Pugin équipera le prochain lanceur européen Ariane 6. Sa société réalise le nez des boosters (les fusées d’appoint) et les attaches qui les lient au corps central de la fusée. Délicate opération, car ces attaches doivent se défaire pour permettre l’envol du lanceur. «Ce devra être absolument parfait. Si ça ne se détache pas, on a un sérieux problème…», relève la Vaudoise. Mais le jeu en vaut la chandelle. Travailler dans un domaine aussi innovant est extrêmement stimulant, à l’entendre: «D’autant plus qu’il attire les jeunes et toujours plus de femmes. Plusieurs d’entre elles travaillent dans nos ateliers, y compris sur l’équipement de satellites.»

Dans la famille Pugin, c’est le père, André, qui a attrapé le virus de l’espace. C’est lui qui a fondé la société, lui aussi qui a développé ses activités spatiales. Sa fille n’est pas tombée tout de suite dans la marmite. Avocate de formation, elle a rejoint l’entreprise il y a une dizaine d’années avant de reprendre le flambeau en 2017. «J’ai eu le luxe d’avoir le temps d’apprendre», confie cette entrepreneuse multi-casquettes qui préside la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie et siège à la Commission fédérale pour les affaires spatiales. Elle nous fait visiter ses ateliers et leurs salles blanches dont les niveaux de propreté sont très élevés. C’est là, notamment, que sont réalisées des structures de satellites où se logeront les éléments d’électronique et d’optique. Des structures complexes, composées d’aluminium ou de carbone, à la fois légères, car le kilo envoyé dans l’espace coûte cher, et ultra-résistantes pour tenir le choc des vibrations du lancement d’une fusée, mais aussi des immenses variations de température entre l’exposition au soleil et au glacial vide spatial.

Ariane, ExoMars, les satellites Galileo… APCO Technologies figure parmi les prestataires d’un grand nombre de projets de l’Agence spatiale européenne. On se souvient de la sonde Rosetta et de son petit robot Philae qui avait atterri sur la comète Tchouri. «Nous avions contribué à réduire la masse d’un instrument réalisé par l’Université de Berne, raconte-t-elle. Se dire qu’on construit un équipement industriel qui va être embarqué par une sonde qui, elle-même, va atterrir sur une comète pour répondre à des questions aussi incroyables que l’origine de la vie dans le système solaire, c’est fantastique.

Le spatial est surtout un domaine dans lequel il y a toujours une part de rêve. Et si certains projets peuvent paraître aujourd’hui exagérément ambitieux ou insensés, il faut voir, au-delà de l’objectif visé, tout ce qui va être développé sur Terre au bénéfice de la société, en faisant avancer la technologie et la science.»

Basée en Suisse, APCO Technologies possède une antenne sur la base de lancement de Kourou, en Guyane française, où la directrice a assisté au lancement d’une fusée. C’était en 2018. Un souvenir fort: «Ce qui m’a le plus marqué, et que je ne soupçonnais absolument pas, c’est qu’à côté du bruit du crépitement, une telle puissance est produite que c’est tout votre corps qui vibre. L’émotion est grande et la sensation physique aussi.»

«Les astronautes incarnent la fragilité humaine»

Alice Winocour, cinéaste, réalisatrice du film Proxima

© Getty Images

«Je ne connaissais absolument rien à l’espace, mais j’ai toujours été attirée par les étoiles, c’était plutôt une fascination poétique, raconte la réalisatrice Alice Winocour dont le dernier film, Proxima, retrace le parcours d’une femme astronaute avant son départ pour une mission d’un an. Un regard fin, lucide et plutôt inhabituel dans un registre qui met plus souvent en scène des surhommes en prise avec des contraintes extraordinaires plutôt qu’une jeune mère de famille.

«Cette idée de la séparation d’une mère et de sa fille résonne avec ce que tous les astronautes doivent faire: se séparer de la Terre», explique Alice Winocour qui s’est immergée dans ce qui constitue leur univers avant le jour J.

Entre la préparation et le tournage, elle a passé des mois à Cologne, à l’Agence spatiale européenne, mais aussi dans la Cité des étoiles, près de Moscou. Pour la première fois, une cinéaste accédait à d’authentiques centres d’entraînement. Des astronautes, elle en a rencontré beaucoup. «On a d’eux cette image d’une forme de superpuissance associée à des valeurs conquérantes. C’est tout l’inverse. La violence des entraînements physiques les confronte à leurs limites. Ils doivent affronter cette difficulté que représente le fait de se séparer de la Terre. Pour moi, ils incarnent la fragilité humaine. Je les vois un peu comme des dieux grecs. Ils possèdent des superpouvoirs, des capacités physiques et intellectuelles hors du commun et en même temps, ils ont des défauts très humains qui les rapprochent de nous.»

Le choix d’avoir fait endosser à une femme la combinaison d’astronaute n’est pas anodin. Aujourd’hui courtisées par les agences spatiales, les femmes restent très minoritaires. «Les chiffres parlent pour eux-mêmes: 10% des astronautes sont des femmes, rappelle la réalisatrice. Elles ne sont pas moins compétentes, mais moins nombreuses à passer les concours, à oser rêver de faire ce métier. Je pense qu’il s’agit en grande partie d’autocensure. C’est en train de changer, mais l’idée que la charge des enfants leur incombe de manière plus naturelle est encore très forte. C’est ce dont parle aussi mon film, de cette culpabilité, que certains hommes peuvent ressentir, mais qui s’exprime de manière plus violente pour les femmes, car en ce qui les concerne, il y a une vraie condamnation morale.»

Dans les faits, beaucoup de choses rappellent aux femmes que le chemin vers l’égalité est long. En mars 2019, la première sortie 100% féminine de la Station spatiale internationale avait dû être repoussée parce que les combinaisons n’étaient pas de la bonne taille. Les scaphandres sont conçus pour le corps des hommes, comme le relève Alice Winocour: «Le poids – 120 kilos, ce n’est pas rien! – repose sur les épaules alors que les femmes sont plus fortes au niveau des hanches.» Quant aux menstruations, la question est longtemps restée incongrue. «Les astronautes ne sont pas dans la plainte ou la revendication, ils sont plutôt entraînés à serrer les dents, souligne la réalisatrice. Mais certaines se sont battues pour garder leurs règles, de même que leurs cheveux longs. Ce n’est pas très pratique, avec l’absence de gravité, ils se dressent sur la tête. Mais pour elles, il était important de revendiquer leur part de féminité, y compris dans l’espace.»

Une femme dans les étoiles

Dans Proxima, Eva Green joue une astronaute évoluant dans un monde d’hommes. Car si le magnifique film d’Alice Winocour revient sur les relations mère-fille lorsque l’absence plane sur la famille (lire ci-contre), il fait aussi le point sur la misogynie, la remise en question continuelle des compétences féminines et la place de la féminité dans un monde qui l’exclut a priori.

Proxima, d’Alice Winocour. En DVD, 12 fr. 90, env.

© Proxima, Dharamsala, France 3 Cinema

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