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Audace que n’ont pas osée leurs illustres aînées, préférant attendre la retraite pour enfanter. Echographie d’une tendance qui révèle un nouveau modèle de féminité.

C’était tout sauf un pur événement de mode. Les commentateurs de la récente Fashion Week de Londres ont pourtant noirci des pages entières sur le défilé de la designer Robyn Coles, qui présentait sa collection de chapeaux le 21 février 2012. Pour cette débutante dans l’art très britannique du couvre-chef, il fallait, faute de rayonnement artistique préexistant, scarifier les esprits, bref, fomenter un coup d’éclat afin d’acquérir la visibilité d’un grand nom du luxe.

Sur le modèle de la bonne vieille recette de la transgression de morale judéo-chrétienne, dont l’efficacité commerciale n’est plus à démontrer, les mannequins sont donc apparus complètement nus sur le catwalk, seulement coiffés de ses créations. En temps normal, de quoi défrayer gentiment la chronique. Mais le buzz est venu de l’une des filles arpentant le podium, intégralement déshabillée, certes, mais arborant surtout un joli ventre rond. Sophia Cahill, ancienne Miss Pays de Galles, était en effet enceinte de huit mois au moment du défilé.

Provocation évidente, brutale réintroduction du biologique dans un univers régi par les canons d’une esthétique quasi contre-nature, faisant l’apologie des silhouettes longilignes et prépubères, comme le diagnostiquait la sociologue Annie Hubert dans Corps de femmes sous influence. Questionner les normes, en 2004: «la représentation du corps féminin s’est lentement transformée, pour devenir celle d’un corps très mince, voire éthéré, jeune et performant, libéré de tout carcan matériel».

Si l’exhibition d’une future maman, avec toutes les caractéristiques physiques s’y rapportant, interpelle et constitue presque un choc visuel pour tous les spectateurs familiers de ces manifestations, elle ne saurait toutefois constituer un cas isolé. Probablement sans s’en apercevoir, Robyn Coles n’a fait que surfer sur une vaguelette grossissant à vue d’œil dans le monde des mannequins: celle de la maternité. Depuis le début des années 2000, certains de ces modèles devant véhiculer une image de femme inaccessible et susciter une sorte de désir permanent (sexuel chez les hommes et de séduction chez les femmes), n’ont parfois pas hésité à donner naissance à un ou plusieurs enfants en plein milieu de leur carrière, autrement dit pendant la vingtaine, conjuguant la plastique superlative exigée par le métier aux impératifs de la fonction de mère. Dans la nouvelle génération des tops, disons toutes celles nées depuis le début des années 1980, les exemples se recensent sur les doigts de deux mains.

Des icônes de magazines internationaux, telles Alessandra Ambrosio, Julie Ordon ou encore Natalia Vodianova, n’ont pas voulu sacrifier leur vie intime au profit de leur carrière, aussi fabuleuse soit-elle. Plus récemment, on a même pu voir Miranda Kerr et Doutzen Kroes débarquer dans les backstages, bébé dans les bras, allaitant leur progéniture entre deux passages sur les podiums. Carrément révolutionnaire!

A contrario, on remarquera que, pour la grande majorité d’entre elles, les top-modèles des années 1990, les Claudia, Cindy ou autres Eva surmédiatisées, sont restées fidèles au statut du mannequin adolescent, menant une longue carrière sans enfants, quand ce n’est pas sans vie affective stable, et n’osant se consacrer aux joies de la maternité qu’une fois la trentaine bien entamée. Un exercice totalement différent de la profession qui, selon Alexandra Golovanoff, chroniqueuse de mode sur la chaîne française Paris Première, serait d’abord dû à deux philosophies diamétralement opposées. «Il ne faut pas perdre de vue que les filles des années 1990 bossaient comme des folles, argumente l’animatrice télé.

Elles n’avaient souvent pas de vie à elles. Et puis c’était une période d’excès, si l’on ne faisait pas un peu attention, on se retrouvait à faire la fête tout le temps! Dans ces conditions, c’était évidemment un peu compliqué d’envisager de fonder un foyer. La jeune génération semble vouloir se comporter de manière très studieuse, en adoptant un style de vie qui s’avère plus propice aux responsabilités familiales.»

Un corps sans séquelle

Représentatives d’une hygiène plus saine et moins friande en drogue, c’est possible, mais pour espérer revenir au plus haut niveau sous les crépitements de flashs des catwalks, dans ce marché des visages et des corps en perpétuel renouvellement, ces mannequins ont intérêt à se réinsérer fissa après leur accouchement, histoire qu’on ne les oublie pas. Quitte à se torturer encore un peu plus que leurs collègues sans enfants pour retrouver leur silhouette de rêve.

On a ainsi vu la Néerlandaise Doutzen Kroes ou l’Australienne Miranda Kerr, qui partage sa vie avec Orlando Bloom, reprendre le chemin des photoshooting ou des défilés six à huit semaines seulement après avoir donné la vie, ventre extra-plat à l’appui. Et pas question de faire les choses à moitié. Il suffit de feuilleter le book de la femme de l’acteur anglais pour s’en convaincre: ses clichés de nu pris à peine plus de deux mois suivant l’heureux événement présentent le même corps de jeune fille qu’elle arborait avant sa grossesse, sans le moindre gramme de graisse en surplus… Interrogées sur cette facilité apparente à retrouver une ligne sculpturale, les intéressées plaident fréquemment pour le coup de pouce de la génétique, puis précisent qu’une diète stricte et de nombreux exercices quotidiens ont également contribué au miracle. Adriana Lima, de son côté, s’étant astreinte à une cure identique, finira quand même par recommander aux autres jeunes mamans de ne surtout pas suivre son exemple…

Une féminité à reconstruire

Effectivement, en voulant à tout prix effacer les kilos pris au cours de ces neuf mois de trêve forcée, ces filles s’exposeraient à de graves problèmes de santé. «On peut réafficher un ventre plat au bout de deux mois, mais cela reste dangereux de commencer des exercices physiques trop tôt, s’inquiète Erika Vogele, sage-femme spécialisée dans la rééducation postnatale aux Hôpitaux universitaires genevois. Des efforts excessifs peuvent provoquer des incontinences urinaires, voire un prolapsus, c’est-à-dire une descente d’organe. Dans l’idéal, il faudrait laisser son corps au repos pendant au moins six semaines après avoir accouché. Bien sûr, la récupération de sa silhouette d’avant est toujours plus facile lorsqu’il s’agit d’un premier enfant. Pour les suivants, les séquelles seront un peu plus difficiles à estomper.»

Derrière l’exigence de se reconstruire une féminité de jeune fille en fleur tout en assumant son nouveau rôle de maman, Gianni Haver, professeur en sociologie de l’image à l’Université de Lausanne et coauteur d’un ouvrage sur la condition du héros féminin, discerne davantage les dynamiques de notre société du quotidien que le diktat de l’impitoyable empire de la mode: «Auparavant, pour une femme, maternité rimait avec sortie du marché de la séduction, et la prise de poids après l’accouchement était presque la norme, à laquelle on n’avait rien à redire. Mais à l’heure actuelle, avoir un enfant ne fait plus forcément rentrer dans une situation stable. Et les femmes sont conscientes que notre monde valorise les attributs sexy. Il ne leur faut donc plus perdre ce capital social, en continuant à entretenir une impression de disponibilité, de désirabilité pour la gente masculine. Evidemment, cette façon de penser dénote la dimension devenue aliénante de la corporalité, tout en valorisant parallèlement la figure plus positive d’une femme qui ne veut pas se laisser bouffer par son job de mère.»

C’est justement cette dialectique subtile entre sexualité et maternité, visible chez ces jeunes mannequins, qui laisse deviner une refonte progressive de la féminité opérant au sein de nos pays occidentaux. Ainsi qu’on peut le relever dans certains commentaires d’internautes s’exprimant sur le cas Sophia Cahill, la nudité totale de la femme enceinte paraît encore très peu sexualisée, renvoyant peut-être à l’imagerie religieuse des déesses de la fécondité, moins péjorative et dérangeante que la nudité gracile d’une Eve biblique appelant à commettre le péché. Pire, la suscitation du désir chez l’homme est souvent perçue comme incompatible avec les rondeurs de la future maman. Lorsqu’elles posent nues en couverture de célèbres magazines durant leur grossesse, Demi Moore, Claudia Schiffer ou Christina Aguilera se cachent la poitrine avec leurs mains, signe qu’au-delà d’un simple réflexe de pudeur, la révélation simultanée d’un ventre rond et de seins encore largement sexualisés, puisque non monopolisés par la fonction maternelle, pose problème.

Mais la révolution apportée par ces tops assumant sans complexe leur maternité augure peut-être un changement de mentalités. En postant des photos d’elles en train d’allaiter sur leurs comptes Twitter, Doutzen Kroes et Miranda Kerr n’oublient pas d’être séduisantes. Pour l’une, le buste dévêtu donne une connotation sensuelle à la scène, tandis que la seconde, qui porte son enfant sur elle, met ostensiblement en avant ses jambes fuselées. La recherche d’un équilibre bien identifié par Gianni Haver.

«Entre les années 1960 et 1990, les femmes sont parties à la reconquête d’un terrain social par la valorisation du travail. Cela impliquait la négation de la valeur de mère et d’épouse. Aujourd’hui, elles sont un peu des superhéros du social, en conjuguant tout de front avec des journées de 36 heures. On voit donc plusieurs notions de la féminité se heurter. Sur la une où Monica Bellucci pose enceinte et nue, je me souviens avoir vu cette phrase: «Elle a le droit aussi», comme si au final être une référence de la beauté, un personnage public et une maman en même temps était interdit!»

Un univers accro à ses codes

Vitrine des normes esthétiques et des codes de genre d’une époque, le monde de la mode témoignerait donc aujourd’hui d’une lente transformation du modèle de la féminité. Mais si les scènes de tops en train de donner le sein à leur bambin entre deux défilés présage de bonnes choses sur les bouleversements sociaux en cours, elles ne menacent pas encore la tyrannie des adolescentes faméliques sur les podiums, si savamment orchestrée par les marques. Loin s’en faut. «Cet univers est plutôt hermétique à l’idée d’une femme polyvalente, observe le sociologue lausannois. Il s’agit du dernier bastion à prendre. Le phénomène des mamans-mannequins constituerait bien sûr une véritable révolution s’il était une réaction contre l’esthétique de la gamine de 13 ans et demi, pubère et déjà hypersexualisée, or je crois que dans ce domaine il ne faut pas trop espérer voir bouger les lignes…»

En attendant de voir d’autres Sophia Cahill promener leur ventre sur les podiums, ou des Doutzen Kroes allaiter dans les backstages, la prochaine étape décisive ne serait-elle pas de faire entrer une fois pour toutes les vêtements pour femme enceinte dans les collections de haute couture, honneur qui avait déjà été concédé à la fameuse robe de mariée? Alors, Mesdames et Messieurs les créateurs, cap ou pas cap?

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