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«La consultation gynécologique est une norme invisibilisée»

Norme gynecologique interview sante femmes

«Ce n’est pas la même chose de choisir de respecter une norme médicale parce qu’on a pesé le pour et le contre, et qu’on estime rationnellement que c’est une bonne chose de la suivre, même si elle est contraignante, que de la suivre aveuglément, parce qu’on nous a toujours poussé-e à le faire.» - Aurore Koechlin

© GETTY IMAGES/MARYNA TERLETSKA

FEMINA Quest-ce que la «norme gynécologique»?
Aurore Koechlin Je définis la norme gynécologique comme la norme qui enjoint aux femmes de consulter régulièrement un ou une professionnelle de santé pour le suivi gynécologique, en particulier pour la contraception et le dépistage. J’appelle également «carrière gynécologique» le fait d’entrer dans le suivi gynécologique, et de le poursuivre régulièrement, idéalement une fois par an, toute la vie.

Doù vient cette injonction à aller une fois par an consulter son gynécologue? Des mères? Des sœurs? De la société?
Elle vient de toutes ces instances à la fois. Les médecins sont les premiers à convaincre de la nécessité de consulter, pour avoir accès à la contraception médicalisée, ou pour effectuer les tests de dépistage. Les mères ensuite, elles-mêmes socialisées à la nécessité de suivre cette norme, poussent leurs filles, leur conseillent un ou une gynécologue, voire les y accompagnent. Les autres filles proches en âge jouent également un rôle de conseil ou d’accompagnement, que ce soit les sœurs, les cousines, les amies… À force de consulter, ce sont finalement les femmes elles-mêmes qui deviennent les actrices centrales du suivi de la norme: celle-ci leur devient évidente et naturelle, et beaucoup reprennent à leur compte le discours professionnel que la consultation gynécologique est un moment «désagréable» mais «obligé».

Pourquoi ne sapplique-t-elle quaux femmes et pas aux hommes pour un suivi chez landrologue ou lurologue?
La prise en charge médicale spécifique du corps des femmes est un phénomène ancien. Déjà pendant l’Antiquité, le corps des femmes était considéré comme affaibli et malade du fait de l’utérus. Au moment de l’émergence des hormones sexuelles et de la contraception, les recherches se sont développées surtout du côté des femmes, car on disposait déjà de patientes enceintes accessibles pour faire les tests cliniques par exemple. Bref, une médicalisation antérieure entraîne souvent un renforcement de cette même médicalisation. C’est ce qui explique que les femmes soient particulièrement suivies en comparaison des hommes.

La consultation gynécologique est une norme quasiment intégrée, presque banalisée pour les femmes. Cest ce qui pose problème selon vous?
Exactement. Je ne cherchais pas tellement à remettre en question la norme gynécologique en tant que telle. Ce qui m’interrogeait, c’était qu’elle soit invisibilisée en tant que norme. Ce n’est pas la même chose de choisir de respecter une norme médicale parce qu’on a pesé le pour et le contre, et qu’on estime rationnellement que c’est une bonne chose de la suivre, même si elle est contraignante, que de la suivre aveuglément, parce qu’on nous a toujours poussé à le faire. La liberté consiste à être acteur et actrice de ses normes.

Pourquoi la mettre en question aujourdhui?
Pour les féministes des années 1960-1970, dont l’objectif était la libre disposition des corps, notamment par l’accès à la contraception et à l’avortement, la norme gynécologique a pu sembler sans importance comparée à l’ampleur des avancées. En outre, les médecins pouvaient apparaître comme une garantie que la loi serait effectivement appliquée. Mais pour une nouvelle génération de féministes pour laquelle la contraception et l’avortement sont des acquis, la norme gynécologique est à la fois plus apparente et plus contraignante. C’est ce qui explique selon moi l’actualité récente autour des enjeux de gynécologie et d’obstétrique, notamment autour de la notion de violences gynécologiques ou obstétricales, dans un contexte de renouveau des mobilisations féministes contre les violences sexistes et sexuelles.

Le suivi gynécologique est centré sur la prévention à la base, comment se mettent en place les mécanismes pour garder les femmes captives alors quelles nont pas forcément de soucis de santé?
Le fait que la contraception médicalisée ne soit accessible que par ordonnance est de fait une arme très matérielle pour les professionnel-le-s de santé pour faire revenir les femmes en consultation. Souvent, une ordonnance de trois ou six mois permet de faire revenir une patiente en lui ayant demandé d’avoir réalisé les tests de dépistage dans l’entre-deux.

Lors de votre enquête, quels sont les effets du suivis gynécologique qui vous ont particulièrement frappée?
Il y a un paradoxe dans la médecine préventive – et cela dépasse les seuls enjeux de la gynécologie – entre la nécessité d’une part de demander aux patientes d’être vigilantes, de jouer le rôle de «sentinelles» des symptômes de leurs corps, de se plier aux tests de dépistage, et le fait qu’elles soient pourtant maintenues dans un statut d’ignorance concernant la médecine, qu’elles doivent constamment s’en remettre aux médecins.

Cette position paradoxale, entre connaissance et ignorance, entre possession et dépossession de leur corps, fait naître chez un grand nombre d’entre elles une angoisse importante, parfois pour des examens aussi quotidien dans le suivi gynécologique que le frottis ou la palpation des seins.

Ne pas aller faire son contrôle annuel chez un gynécologue, cest sortir de la norme?
C’est moins sortir de la norme que de décrocher de la carrière gynécologique, pendant un temps qui peut être plus ou moins long. Deux moments sont particulièrement favorables à ce «décrochage», l’arrêt de la contraception médicalisée et la ménopause. Mais dans mon travail, j’interroge aussi les éventuelles sorties de la norme. En fait, je n’en ai pas trouvé, même auprès des praticiennes de l’auto-gynécologie, qui développent des savoirs et des pratiques alternatives à la gynécologie médicale. Elles contestent la norme et la perturbent, mais elles ne sortent jamais définitivement de la carrière gynécologique. Ce résultat en soi est intéressant, et montre la force de la norme gynécologique.

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