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Elle a le visage d’un ange mais un moral d’acier. Ancienne athlète, mannequin, actrice, cette Américaine de 35?ans, amputée des jambes, est le nouveau visage du géant mondial de la cosmétique. Rencontre avec une femme extra-ordinaire.
FEMINA Vous êtes-vous demandé: «Pourquoi moi?» lorsque L’Oréal vous a proposé de devenir son égérie?
AIMEE MULLINS Non. C’aurait été réelle une surprise il y a dix ans. A l’époque, j’étais en lice pour représenter une autre grande marque de cosmétiques, mais cela n’a pas marché. J’étais trop en avance sur mon temps. Aujourd’hui, cela me semble juste. A l’automne 2010, lorsqu’on a commencé à discuter avec L’Oréal, on était d’accord sur le fait que notre collaboration devait être révolutionnaire. Donc je sais exactement pourquoi j’ai été choisie: parce que je sais qui je suis. Ce n’est pas de l’arrogance de ma part, mais de l’assurance. C’est quelque chose qui est inscrit en moi depuis mon plus jeune âge. Les médecins me répétaient que je ne pourrais jamais faire ceci ou être cela, mais j’ai toujours su qu’ils avaient tort. Je ne me suis jamais vue comme une invalide.
Vous est-il déjà arrivé d’avoir un sentiment d’injustice face votre handicap?
Bien sûr! C’est très rare qu’un enfant naisse sans péroné. Il n’y a pas d’explication, ce n’est pas génétique. Quand j’avais 8-12 ans, je trouvais cela injuste. Mais ensuite, j’ai réalisé: qui peut dire que sa vie est juste? Il n’existe aucune garantie que les choses vont être faciles. On doit faire avec ce qui nous est donné. Mes parents m’ont appris à compter sur moi-même. Quand votre enfant apprend à marcher et qu’il tombe, encore et encore, à aucun moment vous ne baissez les bras sous prétexte qu’il n’en sera jamais capable. Au contraire, vous le relevez à chaque chute. Jusqu’à ce qu’il y arrive. C’est comme cela qu’on m’a élevée. J’ai appris à marcher avec des prothèses et à faire du vélo comme n’importe quel autre enfant, avec mon père qui tenait la selle derrière moi avant de me lâcher. Pourtant, c’était difficile pour mes parents. J’étais leur premier enfant. Tous deux travaillaient, mon père avait deux boulots. Mais l’avantage, c’est que j’ai appris à me débrouiller.
Il paraît que la devise de la reine Elizabeth d’Angleterre est «never explain, never complain» (ne jamais expliquer, ne jamais se plaindre). Cela pourrait aussi être la vôtre?
Non, car je dois beaucoup m’expliquer! (Rires.) Bien sûr, j’ai encore de ces moments où j’aimerais que les choses soient différentes. J’ai parfois des mauvais jours, des mauvaises semaines. Cela fait partie de la nature humaine. Ce n’est pas grave. L’important, c’est d’avancer et de ne pas se complaire dans son malheur. Je crois que chacun peut s’améliorer, mais c’est un voyage personnel qu’il doit accomplir lui-même.
Vous dites que vous ne supportez pas la pitié.
Parce que c’est dégradant et déshumanisant. Je donne des conférences partout dans le monde et ça me désole quand quelqu’un fait la queue durant des heures pour se plaindre auprès de moi. C’est tellement frustrant d’entendre: «Vous avez de la chance, pour vous c’est facile car vous êtes belle!» Vous croyez vraiment qu’il ne serait pas plus simple pour moi de me laisser aller jusqu’à peser 40 kilos de trop? Si j’ai cette forme physique, c’est parce que j’en ai fait le choix. J’ai décidé d’avoir de la discipline et de me respecter moi-même.
Etre belle, c’est donc une question de volonté?
Oui. C’est avoir confiance en soi et se connaître soi-même. Très jeune, j’avais d’horribles prothèses en bois et plastique, le modèle de base que reçoivent la plupart des amputés. Mais en visitant des musées de cire, j’ai découvert des statues avec des jambes incroyables. Même les jambes des mannequins dans les vitrines des magasins étaient plus belles que mes prothèses! J’ai regardé des films de science-fiction, observé les créations de Stan Winston, spécialiste des effets spéciaux et maquilleur de cinéma dans Terminator, et j’ai réalisé que je ne m’adressais pas aux bonnes personnes. Il fallait que je parle à des gens qui n’avaient pas une idée préconçue de ce à quoi mes prothèses devaient ressembler. Quand j’ai commencé à faire fabriquer mes jambes dans d’autres milieux que le milieu médical, je me suis sentie différente. J’ai retrouvé récemment une phrase de Robert L. Stevenson (ndlr: auteur de «L’étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde») que j’avais notée il y a dix ans et qui dit: «Etre celui qu’on est et devenir celui qu’on est capable de devenir sont les seules fins de la vie.» C’est ça, la beauté: reconnaître qui on est, et comprendre qu’on peut changer, évoluer.
On dit que la beauté est dans l’œil de celui qui regarde...
On a souvent cette impression. Mais pourquoi donner ce pouvoir à quelqu’un d’autre? Pourquoi ne pas décider soi-même si on veut être belle ou pas? Dans mon cas, j’ai décidé que ceci (ndrl: elle montre ses prothèses) était une partie de ma beauté et non que j’étais belle malgré cela. J’ai donc voulu faire quelque chose d’extraordinaire – les prothèses en bois créées par Alexander McQueen ou d’autres en verre – de ce que tout le monde m’avait toujours décrit en termes de perte, de laideur et de tristesse. Et j’ai constaté qu’en changeant mon regard sur moi-même, j’ai changé la manière dont les autres me voyaient. Cela montre à quel point la beauté est quelque chose de personnel, d’individuel.
L’admiration que vous suscitez vous met-elle mal à l’aise?
Ce qui me met mal à l’aise, c’est qu’on me colle une étiquette de modèle. Je ne me considère pas comme un exemple à suivre. Je suis juste un être humain. Je me trompe parfois et j’en tire des leçons. Or, lorsque vous endossez un rôle de modèle, vous n’av z pas le droit à l’erreur. Je trouve très frustrant qu’on veuille me mettre dans une case, alors que j’ai déjà dû me battre pour sortir de la case «handicapée». En ce moment, aux Etats-Unis, les médias font leurs gros titres avec l’histoire d’un garçon né sans jambe gauche qui a gagné le championnat national de lutte gréco-romaine. Tout le monde parle de son courage, mais cet enfant n’a pas choisi de naître sans jambe! Quelqu’un de courageux, c’est un soldat qui s’engage pour partir à la guerre, une personne qui travaille dans une lèprerie ou qui fait de la prévention du sida dans des pays où parler de sexualité est illégal. Ça, c’est avoir du courage.
Selon vous, chacun est responsable de son propre bonheur?
Exactement. Récemment, on m’a demandé ce que ça me faisait d’être une source de motivation et d’inspiration. Mais ce n’est pas ce que j’essaie de faire. Je partage juste ce que je crois être universel dans mon histoire personnelle. On sait tous ce que cela fait de se sentir différent. On sait tous ce que cela fait de traverser des moments de doute.
Si vous le valez bien, n’importe qui le vaut bien?
Oui, vraiment. Peut-être que c’est plus facile à comprendre quand c’est moi qui prononce cette phrase que lorsque c’est quelqu’un qui a une vie parfaite. Mais même une personne comme Beyoncé (ndlr: elle aussi égérie de L’Oréal) a dû surmonter des épreuves. Son succès, elle l’a créé. Vous savez, c’est intéressant de dire à haute voix: «Parce que je le vaux bien». On devrait le faire tous les jours devant son miroir ou encore le dire à sa famille. Moi, j’ai dû répéter cette phrase près d’une trentaine de fois sur le tournage de mon premier spot pour L’Oréal. A la fin, j’étais émue. Plus j’y songe, plus je trouve que ce petit slogan est profond. Je pense que les hommes ont moins de difficulté à savoir ce qu’ils valent car on ne leur demande pas de le prouver. C’est incroyable!

Une première pour L’Oréal
«Atypique», «éblouissante», ou encore «charismatique»: le numéro 1 mondial de la cosmétique ne manque pas de superlatifs pour décrire sa nouvelle égérie. Dans un premier temps, Aimee Mullins prêtera son visage au fond de teint Perfect Match. A 35 ans, l’ancienne athlète rejoint ainsi la famille des ambassadrices de L’Oréal qui compte déjà Beyoncé, Jennifer Lopez ou Eva Longoria. Pour la marque, il s’agit d’une première puisque jusqu’ici, elle jamais été représentée par un mannequin handicapé. Nouvelle tendance? En février dernier, Thierry Mugler a, lui aussi, engagé un champion paralympique comme égérie. Le couturier français a choisi le Sud-africain Oscar Pistorius pour représenter son parfum A*Men.






















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