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    Myopie: comment éviter l'épidémie de lunettes chez les Millenials?

    De toute l'histoire de l'humanité, Il n'y a jamais eu autant de problèmes de vue qu'aujourd'hui. Une épidémie de myopie qui sévit essentiellement chez les jeunes, (trop) grands consommateurs d'écrans de smartphones et autres tablettes. On fait le point avec Gabriele Thumann, professeure d'ophtalmologie aux HUG.

    Publié le 
    3 Juillet 2017
    par 
    Nicolas Poinsot

    Voilà, l’été a officiellement posé ses valises, on a la peau plus aérée que d’habitude, les cheveux au vent et aussi beaucoup le soleil dans les yeux. Hop, des solaires et tout est réglé? Loin de là, désolé. Car les jeunes sont de plus en plus atteints de myopie, et les mauvaises manies contemporaines y sont très largement pour quelque chose: sédentarité quasi comparable à celle de l’univers carcéral, écrans de smartphones ou de tablettes en lévitation permanente sous notre nez… Et si l’on profitait du coup de feu estival pour adopter les bons réflexes qui chouchouteront nos rétines si malmenées? Etat des lieux et feuille de route en compagnie de la professeure Gabriele Thumann, médecin-chef du service d’ophtalmologie aux HUG.

    Femina: Les cas de myopie seraient en nette augmentation chez les jeunes. En Corée du Sud par exemple, ces problèmes de vue auraient même explosé. Confirmez-vous cette tendance?
    Gabriele Thumann: C’est en effet un problème au niveau mondial, dont on observe les effets depuis quelques années. A tel point que l’OMS (Organisation mondiale de la Santé, ndlr) en a désormais fait une cause majeure de ses programmes de prévention.

    Mais à quoi imputer cette hausse spectaculaire?
    Selon les explications généralement avancées, la myopie a une origine héréditaire. Reste que le phénomène d’augmentation extrême actuellement constaté, et qui va sûrement encore prendre de l’ampleur dans l’avenir, ne trouve pas ses raisons dans ce seul facteur génétique. C’est surtout l’augmentation énorme du temps passé devant des stations de travail à courte distance des yeux qui est à pointer du doigt, depuis le plus jeune âge. Confronté ainsi fréquemment à une faible profondeur de champ durant la croissance, l’œil s’adapte et a tendance à se modifier pour s’orienter principalement vers la vision de près, ce qui est la définition de la myopie. Enfin, un autre phénomène très clairement prouvé par le biais d’études est le rôle du manque d’exposition à la lumière du jour: cette réduction, voire cette privation dues à nos comportements trop souvent sédentaires, ont une influence négative sur la croissance de l’œil. En résumé, plus on reste confiné à l’intérieur, plus on risque de devenir myope.

     

     

    Pourquoi sommes-nous tant tenus éloignés de l’extérieur?
    On peut établir une corrélation avec l’exigence toujours plus forte de performances scolaires. Les parents attendent de leur progéniture des résultats élevés. En passant depuis leurs plus jeunes années de nombreuses heures quotidiennes en leçons et en lectures, les enfants développent alors plus facilement les cas de myopie. En Asie surtout, où cette compétition à l’école est féroce, l’ampleur de la population de myopes est proprement hallucinante. Au lieu de consacrer un peu de temps aux activités en extérieur, pour jouer, faire du sport ou simplement profiter du plein air, ces élèves s’interdisent ce genre de «temps perdu» par cette nécessité d’être studieux. A cela vient s’ajouter la consommation excessive de smartphones et tablettes.

    Pourquoi les écrans de nos gadgets préférés peuvent-ils être nocifs?
    Il n’est pas rare de voir des adultes mettre des écrans sous le nez de leurs enfants pendant qu’ils discutent entre eux. C’est certes bien plus facile pour obtenir l’attention d’un tout petit, mais ce réflexe aujourd’hui très répandu conduit à stimuler uniquement la vision de près, ce qui est dommageable pour la vue. L’œil connaît principalement sa croissance de la naissance aux six à huit années qui suivent. Mais son développement se poursuit jusqu’aux 20-25 ans de l’individu. C’est généralement entre 5 et 25 ans que la myopie se manifeste. Notre addiction aux écrans est également préjudiciable pour l’avenir. Selon un récent rapport de l’OMS sur le sujet, la moitié de l’humanité sera myope en 2050. Ce qui est loin d’être de la science-fiction, puisqu’on comptait déjà deux milliards de personnes atteintes de myopie en 2015.

    Au-delà du désagrément, évident, entraînant le besoin de porter des lunettes, quelle peuvent être les conséquences sociales d’un tel phénomène sur le long terme?
    L’œil myope a une prévalence plus élevée pour certaines maladies, comme le décollement de la rétine. Il y a également la macula, qui ne touche que les personnes myopes. Cette maladie de dégénérescence est pour l’instant assez rare, mais risque de bientôt se banaliser. Et puis l’on a tort de penser qu’il suffit d’appeler au port de lunettes pour résoudre le problème de myopie dans le monde: dans nombre de pays peu développés, l’accès aux moyens de correction de la vue est très problématique, favorisant une certaine proportion de la population qui souffre de basse vision.  


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    Avec l’été, on a tendance à passer davantage de temps dehors. Serait-ce une bonne saison pour nos yeux?
    Etre à l’extérieur est forcément très bénéfique. Et lorsque cela n’est pas possible, des initiatives tentent parfois d’y remédier: on voit aujourd’hui émerger des concepts d’écoles avec des toits transparents, parce que certains établissements n’ont pas la place ou le temps pour faire sortir tous les étudiants. En Asie et au Canada, les gouvernements sont déjà en train de réfléchir à des mesures qui pourraient favoriser un minimum d’activités à l’extérieur pour les élèves.

    Une étude publiée fin 2016 avait d’ailleurs montré qu’aujourd’hui, les jeunes britanniques voient moins la lumière du jour que les gens en prison…
    En effet, on en arrive à des situations plutôt ahurissantes. Chaque personne devrait passer au moins une heure par jour à l’extérieur. C’est certes plus pratique de caser son enfant devant la télé pour qu’il reste tranquille que de l’amener à l’équipe de sport, mais sortir est tout aussi important sur le plan visuel que social. Et puis si on y réfléchit, ce quota d’une heure quotidienne n’est pas si difficile à tenir. Autrefois, cela correspondait à la promenade du dimanche, aux jeux dans le jardin avant les devoirs… Au fond, ces moments sacralisés pour les activités en plein air étaient une tradition.

    Peut-on aussi conseiller un maximum de temps par jour à ne pas dépasser devant un écran?
    Concernant les enfants, on peut déjà préciser qu’avant l’âge de 3 ans, le natel ou la tablette est quasi une contre-indication. Et puis, jusqu’à l’âge de 10 ans, ce serait quelque chose comme une demi-heure quotidienne, pas davantage. Or personne ne fait cela. Limiter à ce point est presque impossible au vu de la consommation d’écrans actuelle. Mais regarder la télé est toujours mieux que se concentrer sur un petit écran de tablette, car on met une plus grande distance avec les yeux et il existe plus de possibilités de distractions, de jeter un œil sur une situation autour de soi. Idem avec les livres: on reste rarement scotché sur les pages d’un bouquin des heures d’affilée sans aller marcher un peu ou faire autre chose. Ces appareils portables placés à 30 centimètres des yeux canalisent trop l’attention et ne sont malheureusement souvent pas assez ennuyants pour donner envie de regarder ailleurs. C’est là leur grand danger.

    Reste que la plupart des gens travaillent dans un bureau et sont obligés de regarder un écran pendant au moins huit heures par jour… Comment faire alors?
    On parle ici du phénomène de l’office eye. Certes, les yeux se retrouvent face à un écran d’ordinateur, mais le regard est facilement attiré ailleurs: une discussion avec un collègue, un coup d’œil par la fenêtre, une conversation au téléphone. Il faut ainsi se forcer à ne pas se focaliser sur l’écran et s’autoriser des petites pauses visuelles de quelques minutes. Et ne pas oublier de bien cligner des yeux pour humidifier correctement la cornée, car l’écran a tendance à faire baisser notre fréquence, naturelle, de clignements.

    Pensez-vous que les prévisions de l’OMS pour 2050 sont réalistes, ou la prévention et les comportements vont-ils favoriser une amélioration?
    Je ne crois pas. Voyez combien de temps les individus ont mis pour adopter le préservatif afin de se protéger contre le HIV. Même encore aujourd’hui, il faut sans cesse rappeler cette nécessité parce que les mauvaises habitudes reviennent vite. Et cela concerne un danger qui est mortel, imaginez alors pour un problème non fatal comme la myopie… Tant que le fait de mettre son enfant devant un écran restera une facilité et un geste anecdotique pour les parents, la détérioration de la vision chez les jeunes générations va demeurer un phénomène inquiétant.