témoignages

    «Je suis sortie de la spirale de l’anorexie»

    Souffrant de troubles alimentaires depuis ses 13 ans, Michèle a eu besoin de temps pour guérir, «un travail complexe et de longue haleine».

    Publié le 
    29 Octobre 2018
     par 
    Bruna Lacerda

    La maladie a commencé en 1999, alors que j’avais 13 ans. Je ne me sentais pas très bien dans ma peau. Mes règles étaient apparues vers 12 ans, mon corps commençait à changer et je vivais mal ces formes qui apparaissaient de manière précoce. Voulant manger plus sainement, j’ai commencé par boire des jus de fruits, puis la spirale s’est accélérée.

    Une fois, lors d’un repas en famille, j’ai eu le sentiment d’avoir trop mangé, alors je me suis forcée à vomir, une chose que je n’avais jamais faite. Puis c’est arrivé encore, de manière espacée d’abord, puis à tous les repas. J’imaginais bien que ce n’était pas sain, parce que je n’en parlais pas autour de moi.

    Toutefois, au fond, je ne voyais pas le problème. C’était une sorte d’aide pour perdre un peu de poids.

    Mais j’ai rapidement commencé à avoir des symptômes physiques à cause des vomissements. J’ai alors décidé d’arrêter de restituer mes repas. Du coup, sans vraiment m’en rendre compte et sans réellement y réfléchir, j’ai commencé à réduire mon alimentation. En parallèle, je subissais du harcèlement à l’école. Peu sûre de moi, j’étais une proie facile. Je ne maîtrisais pas toutes ces insultes que je subissais, mais j’avais le contrôle de mon corps, c’était déjà quelque chose de remarquable.

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    Prise de conscience

    Évidemment, mes parents ont commencé à se rendre compte de mon rapport particulier à l’alimentation. Ma mère a eu une sœur anorexique, elle était donc sensibilisée au problème et s’est alarmée. Un jour, elle m’a proposé d’aller aux bains thermaux et j’ai accepté. Lorsqu’elle m’a vue sortir de la cabine en maillot, elle a fondu en larmes. J’ai eu une sorte de petite prise de conscience en voyant sa réaction. Suite à cela nous avons demandé à voir un médecin. À ce moment-là, je pesais 48 kg pour 1,68 m.

    Mon état était alarmant et le spécialiste a décidé de me voir toutes les semaines. Si je devais passer en dessous de la barre des 45 kg, ce serait l’hospitalisation.

    Pendant ce suivi, je n’ai pas du tout essayé de reprendre du poids. Je ne me rendais pas compte de l’épée de Damoclès placée au-dessus de ma tête. Ma mère, elle, voulait absolument me faire manger. De son côté, mon père était dans le déni. Pour lui, c’était une question de volonté; on mange parce qu’on a besoin de manger.

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    Lors d’une consultation, la balance est passée sous la barre fixée. La décision de m’hospitaliser est tombée, mais je ne voulais pas y croire. Je pense que mon cerveau était impacté par les carences et que je n’avais plus la même vivacité d’esprit. J’ai finalement vécu cela en spectatrice. J’attendais qu’on s’occupe de moi et je ne me rendais pas bien compte de ce que représentait l’hospitalisation.

    Le coup de massue

    Après quelques semaines d’attente, le temps qu’une place se libère, j‘ai été hospitalisée dans une unité pour enfants et adolescents. Là, mon poids a dégringolé. Je ne pesais plus que 37 kg. Le médecin référent, nous a expliqué le déroulement des choses: trois jours de séparation complète avec ma famille m’attendaient. Par ailleurs, tant que je n’aurais pas atteint 39 kg, je ne pourrais ni sortir, ni voir ou téléphoner à mes parents. Seules les lettres étaient admises. Ça a été un véritable coup de massue.

    Avec le recul, je pense que la coupure avec ma famille était nécessaire, afin que je puisse me consacrer totalement à mon rétablissement, car, finalement, la famille entretient malgré elle un petit confort néfaste.

    Une diététicienne m’a préparé un programme de menus, d’abord avec des quarts de portions. Je n’ai pas été spécialement réticente à manger, car les forces me manquaient pour me poser et réfléchir. Toutefois, au fur et à mesure que les portions augmentaient, cela devenait plus difficile. Pourtant, progressivement j’ai eu tellement envie de rentrer, que j’ai tenté de brûler les étapes et ai obtenu l’effet inverse. Je suis restée un mois sans voir ma famille, car je n’avais pas atteint le poids fixé. Tous les patients de l’unité pouvaient rentrer à la maison pour le week-end.

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    Je me souviens qu’une fois, après la pesée, j’étais à quelques grammes du résultat et que le personnel médical, intransigeant, ne m’a pas laissé rentrer. C’était très dur. À 13 ans, on a encore bien besoin du soutien de ses proches. Là aussi, en y repensant, c’était une exigence nécessaire qui a participé à ma guérison. Sur la balance, mon poids augmentait. D’un côté, s’il était difficile de voir mon corps changer, cela signifiait également que je me rapprochais de la sortie. Au fond, j’étais curieuse de voir comment serait mon corps une fois un poids normal retrouvé.

    Un gros morceau de ma vie

    Ça a duré trois mois et – finalement – le retour à la maison a été très difficile. À l’hôpital, tous mes repas étaient calibrés. Ensuite c’est ma mère qui s’en est occupée. Je n’avais pas confiance, j’avais peur qu’elle fasse n’importe quoi. Ce fut un moment sensible qu’il a fallu surmonter de la meilleure façon. Au final, j’avais envie de reprendre du poids, mais lorsqu’on a plus de repères, lorsqu’on ne sait plus manger normalement, c’est très angoissant.

    La guérison s’est faite au fur et à mesure. Rétrospectivement, je peux dire que mon rapport à l’alimentation est devenu sain vers 18-20 ans. Certains réflexes, comme le comptage des calories, finissent par se perdre et cela se fait sans réfléchir.

    C’est un lâcher prise progressif. Comme de retrouver la sensation de faim. Pendant longtemps j’avais conditionné mon cerveau à ne pas y réagir. Alors, quand tout à coup on commence à sentir son ventre gargouiller, c’est un signal très positif.

    Dire que pour guérir il suffit de manger est une idée reçue. Il s’agit d’un travail complexe et de longue haleine. Par ailleurs, je culpabilisais de faire du mal à mon entourage: mes parents et mes sœurs ont beaucoup souffert. L’anorexie est une maladie psychologique, une souffrance importante. Dans mon cas, beaucoup de choses ont participé à la guérison, sans que je sache exactement quoi. La maladie fait partie de mon parcours et de mon identité. Je ne suis pas anorexique, mais je l’ai été et c’est un gros morceau de ma vie.

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