témoignages

    J’ai fait le tour du monde sur un petit voilier

    Abram a entièrement retapé un voilier de 7,50 m pour pouvoir réaliser son rêve: parcourir le monde. Riche en expériences et en rencontres, ce voyage l’a réconcilié avec la Suisse.

    Publié le 
    1 Novembre 2016
     par 
    Valeria Aloise

    J’ai commencé à naviguer par hasard

    C’est mon meilleur ami qui m’a initié à la voile, vers l’âge de 17 ans. Son beau-père possédait un voilier à Villeneuve sur lequel nous passions tout notre temps libre. L’idée d’un tour du monde a germé, petit à petit.

    Sur le chantier naval, j’ai rencontré un fabricant de coques qui cherchait un employé. Cela tombait à pic car j’arrivais au bout de ma formation d’ébéniste. L’atelier n’était pas chauffé en hiver et je gagnais peu d’argent. Peu m’importait! Je me suis laissé embarqué, par amour des bateaux. Un jour, mon patron m’a proposé un voilier de 7,50 m. Il me donnait les voiles et les mâts, et en échange je le débarrassais de la coque. Mon rêve, je le touchais du doigt.

    Après des mois passés à économiser et à retaper mon bateau, j’ai pris le large en mars 2005, à même pas 30 ans. Je n’avais jamais navigué en solitaire, pas même sur le lac. Mon périple a débuté en mer du Nord. Petit bateau, mauvaise saison… Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Le matin, la mer était gelée. Je devais attendre que le soleil se lève pour que le pont dégèle. A Cherbourg, j’ai chaviré. Mon bateau a disparu sous l’eau. Je ne le voyais plus. Puis, le voilier a refait surface. Il s’est remis à flotter. Quelle frayeur! C’était court et long à la fois. L’intérieur était sens dessus dessous et trempé. J’avais perdu mes cartes. Heureusement, j’avais bien en tête l’entrée dans le prochain port. J’ai pu l’atteindre. Quelques jours plus tard, je me suis forcé à reprendre la mer. A défaut, je me laissais envahir par la peur et je n’y serais plus retourné.

    Un vrai «marinero»

    Lors d’une halte en Espagne, j’ai passé une journée à recoudre mes voiles, assis sur la plage, sous un soleil de plomb. Un pêcheur à la peau épaisse et foncée par des années de soleil m’a lancé un vigoureux «marinero». Un beau compliment! Arrivé aux Canaries, mes voiles étaient en piteux état. Impossible de traverser l’Atlantique dans ces conditions. J’ai dû en acheter de nouvelles… et j’ai plombé mon budget. Il ne me restait que quelques centaines d’euros quand je suis parvenu au Brésil. J’ai réussi à remonter jusqu’aux Caraïbes. Là-bas, j’ai trouvé des petits boulots qui m’ont procuré assez d’argent pour rentrer en Suisse à la voile, mais pas pour continuer mon tour du monde. Quelle frustration d’être de retour après seulement deux ans. En plus, je rentrais avec un bateau au top! Je n’avais qu’une idée en tête: repartir.

    J’ai repris mon poste d’ébéniste et, pour pouvoir mettre de l’argent de côté, ma mère a accepté de m’héberger. Lors de mon premier voyage, je n’étais pas assez confiant pour prendre quelqu’un avec moi. Mais fort de mon expérience, j’ai passé une annonce en ligne pour trouver un coéquipier. Par ce biais, j’ai rencontré une Française, Audrey. Après quelques coups de fil, elle est venue passer plusieurs jours en Suisse. Avions-nous les mêmes attentes? Le courant passerait-il? Nous nous sommes très bien entendus et avons décidé de partir en mars 2010, depuis Lyon vers la Méditerranée.


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    Lors de la première traversée en direction de la Corse, Audrey a été malade. J’avais peur qu’elle me dise qu’à cause de son mal de mer elle renonçait au voyage, jusqu’au moment où elle m’a avoué craindre que je lui demande de quitter le bateau car elle ne «servirait à rien». En confiant nos peurs réciproques, nous avons brisé la glace! Le corps a besoin de temps pour trouver un équilibre dans le déséquilibre permanent de la mer. L’humain s’adapte mais pas les choses qui l’entourent. Cuisiner devient acrobatique: un ustensile coincé entre les jambes, la planche à découper calée entre des coussins… Notre force, avec Audrey, a été notre amitié. Nous avons voyagé pendant trois ans, 24 heures sur 24 ensemble, même à terre. Pourtant, nos engueulades se comptent sur les doigts d’une main. Nous faisions aisément des concessions car nous étions conscients de vivre une expérience unique. Bien sûr, il y a eu des moments difficiles. Lors de tempêtes, par exemple. Plus rien autour de nous n’existe. C’est le chaos total. On oublie tout. On règle les voiles. On attend. Le regard droit dans les yeux de ma coéquipière, je lui disais: «Ne t’inquiète pas, tout ira bien». Jamais je n’avais ressenti un tel sentiment d’impuissance.

    J’ai trouvé ma place

    Après le départ d’Audrey, j’ai poursuivi le voyage pendant un an, avec un ami d’abord, puis tout seul. Corse, Canaries, Cap-Vert, Brésil, Caraïbes, Galapagos, Pérou, île de Pâques, Polynésie française, Nouvelle-Calédonie… Quel chemin parcouru! Et des rencontres merveilleuses! Mon plus beau souvenir reste l’île de Tanna, dans l’archipel des Vanuatu. Au sein d’une tribu, j’ai participé à une cérémonie traditionnelle où est servi un breuvage psychotrope fait de racines de poivrier sauvage. Un rite initiatique. La plupart des touristes ne viennent sur l’île que pour voir le volcan. Le fait d’y être resté près de deux mois m’a permis de tisser des liens avec les membres de la tribu. J’ai été touché par leur fonctionnement centré sur la communauté. Ces gens possèdent trois fois rien – en terme d’argent – pourtant ils s’entraident et trouvent une place pour chacun d’eux.

    Après mon séjour sur l’archipel, je me suis senti prêt à rentrer. Une fois en Suisse, j’ai eu des hauts et des bas. Un jour, tout allait pour le mieux. Le lendemain, je me demandais ce que je fichais ici. Puis, j’ai compris: inconsciemment, j’avais fui pour trouver un lieu où je me sentirais chez moi. Cet endroit, c’était Tanna. Une évidence! Et un regret à la fois car je savais que je ne serais jamais à ma place au sein de la tribu. J’avais ma propre histoire et un mal-être qui me venait de l’enfance. En effet, je suis dyslexique et à l’école les enseignants renvoyaient une image négative de mes possibilités. Je me sentais bête. En me lançant dans un tour du monde, je me suis prouvé que je n’étais pas un bon à rien. Moi aussi, j’ai ma place, ici, en Suisse. Je reste évidemment un mordu de mer. Cela dit, je ne sais pas si je repartirai. L’envie est toujours là mais aujourd’hui, ce n’est plus un besoin.

     

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