témoignages

    J’ai choisi la vie de bergère

    Durant la belle saison, Sarah, 42 ans, vit dans des alpages. Elle a renoncé au confort de la vie moderne pour vivre au plus près de la nature.

    Publié le 
    7 Février 2017
     par 
    Nadja Wälti

    Très tôt j’ai joué les petites «Heidi» dans la ferme isolée de mes grands-parents où j’allais régulièrement en vacances. M’occuper des vaches et faire les foins durant l’été était un plaisir pour moi et non une contrainte. Ma grand-mère cuisinait au feu de bois. Sans eau chaude ni salle de bains, il fallait se laver à l’eau froide dans un baquet. Dans ce lieu resté «dans son jus», le temps semblait s’être arrêté. Je me sentais appartenir à cet environnement fait de simplicité.

    Adolescente, je n’arrivais pas à me projeter dans une vie normale. Je rêvais de vivre dans la forêt en me nourrissant de baies sauvages et d’avoir une chèvre blanche. Mais il a bien fallu opter pour une formation: j’ai choisi d’apprendre une profession artisanale. Je suis partie faire un apprentissage dans une poterie traditionnelle à Gstaad. Ce que je vivais n’était pas si éloigné de mon rêve: je logeais dans une maisonnette au milieu de la verdure et je peignais la chèvre – blanche - de Saanen sur la vaisselle en céramique.

    Ce métier n’offrant pas beaucoup de débouchés, je me suis lancée dans un apprentissage de libraire. Puis je suis devenue gérante d’une librairie à Lausanne durant 4 ans. Malgré une situation professionnelle stable, je ne me sentais pas en accord avec moi-même. Je suis partie rejoindre un ami suisse au Japon durant un mois. J’en ai profité pour prendre du recul sur ma vie et mes aspirations. En rentrant, j’ai donné ma démission. Sur la même lancée, je me suis installée en colocation dans une ferme de la campagne fribourgeoise. J’y ai installé un atelier de poterie. Mon plus proche voisin était un paysan à la retraite qui avait quelques bêtes. Il m’a proposé de m’occuper de son bouc et de ses deux biquettes durant la saison hivernale. Ravie, j’ai accepté. Il m’a initié à l’art de la traite, bien plus compliqué qu’il n’y paraît! Je me revois encore traire manuellement «Pupuce» et «Pâquerette» qui se sont montrées très patientes avec moi. Chaque jour, avec leur lait, je fabriquais deux tommes. Au printemps, les chèvres étaient portantes. Mon voisin m’a fait la surprise de m’offrir deux chevrettes. Un pur bonheur! Ce grand-père de substitution était berger à l’alpage durant la belle saison. Il m’a initiée à cette vie au cœur de la nature, une vie simple qui me convenait parfaitement.

    Une force insoupçonnée

    En vue de devenir bergère à mon tour, et afin d’acquérir de l’expérience, j’ai cherché un travail dans une exploitation agricole. Ma petite annonce du journal «La Gruyère» disait: «Potière, deux chèvres, un chat, cherche travail…» Beaucoup de paysans m’ont contactée, mais ils recherchaient visiblement plus une femme qu’une employée! J’ai trouvé un job dans une ferme en altitude où je devais m’occuper de vaches, mais aussi de génisses, veaux, cochons, poules et chèvres. Dans ce lieu sans aucune commodité - avec les WC à l’extérieur et l’eau gelée en hiver - j’ai appris mon métier à la dure. Six jours sur sept, je me levais aux aurores pour accomplir mes tâches quotidiennes: les soins aux animaux, la traite et les boilles à porter, le foin qu’on manie à la fourche… Des activités éprouvantes. Malgré tout, en lien avec les bêtes et la nature, je me sentais à ma place.

    Après deux ans de labeur, j’ai décroché mon premier «contrat» de bergère dans le Pays-d’Enhaut. Comme toujours dans un lieu au milieu de nulle part. Si pour beaucoup il serait inconcevable de vivre sans confort – ni électricité, ni eau courante, ni chauffage - pour moi cela fait partie de l’existence que j’ai choisie.

    Seule face à soi-même, sans aucune échappatoire, on se découvre une force insoupçonnée. Et que dire du sentiment de liberté immense qui nous submerge face à l’intensité de la nature? Un matin où je longeais la clôture d’un pâturage, j’ai vu un lynx occupé à fureter dans le sol. Quand il a levé la tête, son regard fier et insaisissable a croisé le mien. Un bref instant, nous étions semblables, unis par la même quête de liberté.

    Il y a bien sûr des moments plus difficiles dans cette vie nomade et solitaire. Comme ce jour d’orage où je remontais à l’alpage avec des courses accrochées sur le dos de mon âne. Car, comme souvent, ma «maison du moment» n’était accessible qu’à pied. Sous une pluie torrentielle je devais traverser une rivière transformée en torrent. Impossible de faire avancer l’âne, qui détestait se mouiller les pieds! J’ai dû redescendre le mettre à l’abri dans un alpage voisin et remonter le versant de la montagne en portant seule mes paquets, épuisée et transie.

    L’appel de la montagne

    A 35 ans, à la suite d’une rencontre, j’ai fait une brève infidélité à cette vie sauvage. Je me suis mariée et, comme mon mari était citadin, j’ai emménagé dans un appartement en ville. Mais cette existence entre quatre murs s’est vite révélée insupportable. Je me sentais déracinée. Physiquement, j’ai vécu un phénomène étrange: la peau de mes pieds pelait et ils finissaient en sang. Je n’arrivais plus à mettre de chaussures. Sur un balcon de l’immeuble d’en face, je voyais un chien tourner en rond toute la journée. Comme lui, je me sentais mise en cage. J’ai fini par quitter le bitume pour reprendre les chemins escarpés de mes chers sommets.

    Depuis une dizaine d’années je vais là où le vent me mène. Durant l’hiver, j’exerce différents jobs - prof de ski, vendeuse, veilleuse de nuit. Chaque printemps, je ressens l’appel de la montagne. Ce besoin de vivre dans la simplicité et l’authenticité est plus fort que tout, y compris les nombreuses contraintes de ce «métier». Car l’activité de berger n’est pas un travail reconnu. Nous ne sommes pas représentés par un organisme, contrairement aux paysans. Il n’existe même pas de convention collective de travail. Malgré une situation très précaire - un salaire de misère, aucune reconnaissance sociale, une retraite qui s’annonce inexistante - je ne m’imagine pas faire autre chose. Mes projets d’avenir: devenir amodiataire d’alpage, c’est-à-dire prendre soin de terres qu’on me confie, ou avoir un jour ma propre ferme en altitude.

    Aujourd’hui, tout ce que je possède tient dans deux malles. Pourtant je suis heureuse car je mène la vie que j’aime. Et, surtout, je me sens immensément libre. N’est-ce pas la plus grande richesse?


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