témoignages

    «Grâce à ma fille, je me suis lancée dans le bénévolat»

    Valérie a suivi sa fille aînée dans une aventure humanitaire. En accueillant et encadrant des migrants, elle a découvert en elle des forces insoupçonnées, en même temps que ses propres limites.

    Publié le 
    19 Février 2019
     par 
    Muriel Chavaillaz

    Tout a commencé en février 2016: la population d’Échallens était invitée à une séance d’information, car la commune allait accueillir des migrants qu’elle logerait dans son abri de protection civile. Ma fille Jeanne, alors âgée de 15 ans, tenait à y participer, je l’ai donc accompagnée. Le soir même, elle a été profondément choquée et révoltée par les paroles racistes et les préjugés de certains. Alors qu’elle est d’un naturel timide, elle a pris le micro et demandé si les mineurs pouvaient devenir bénévoles. On lui a répondu que oui.

    Au début, j’étais réticente, car les réfugiés étaient tous des hommes, mais j’ai décidé de la suivre dans cette aventure et d’intégrer, moi aussi, l’Association pour l’accueil des migrants d’Echallens (AAME). À travers cette dernière, nous avons rencontré des gens de tous âges et de tous milieux. Les 70 migrants attendus sont arrivés en mai.

    Nous nous sommes investies corps et âme pour les accueillir et les intégrer: nous donnions des cours de français, organisions des soirées et des sorties, gérions des dons de vêtements, etc.

    J’avais des craintes, mais elles se sont très rapidement envolées. Concernant Jeanne, je sentais que leur regard était fraternel, qu’ils cherchaient à la protéger. On a entendu tellement de choses négatives, mais rien de tout cela n’était vrai. Très vite, un lien de confiance et de respect s’est tissé entre nous. Tous nous parlaient de leur maman restée au pays, nous montraient des photos de leur famille. Nous en avons appris énormément sur leurs cultures, leurs religions, leurs façons de vivre. Ils étaient Afghans, Somaliens, Iraniens, Ouzbeks, Erythréens… on voyageait à travers leurs récits.

    «J’agis sur le terrain pour aider les migrants»

    Investies à 100%

    C’était également très beau de voir de quelle manière ils s’ouvraient à la Suisse. Ils étaient curieux et tolérants face à nos modes de fonctionnement. Sur des sujets aussi épineux que l’homosexualité, l’Église ou la place des femmes, ils s’interrogeaient, remettaient leurs croyances en question. Cela fonctionnait grâce au contact qu’ils nourrissaient avec la population locale, la société civile jouait un rôle très important.

    Nous étions extrêmement investies, nous les voyions tout le temps. C’était presque trop. À un moment donné, je me suis un peu perdue.

    Il a fallu que je me fixe des limites. Ces relations sont tellement dans la vérité, elles bousculent immanquablement. J’avais toujours envie d’en faire plus, de donner plus, alors qu’eux ne demandaient jamais rien. Toutefois, gérer toutes ces histoires de vie n’est pas évident. Cette expérience m’a appris à me connaître, à savoir jusqu’où je pouvais aller. Ma fille a tiré la sonnette d’alarme et elle a eu raison: j’étais épuisée, sans cesse inquiète pour eux. Je me démenais avec des aspects juridiques, ça prenait toute la place, nous n’avions plus de vie de famille.

    Entre révolte et peur

    Je n’avais jamais imaginé que cette aventure m’emmènerait jusqu’en prison par exemple. C’était la première fois que je pénétrais dans un tel endroit. Nous allions amener quelques affaires et un peu d’argent à un réfugié qui attendait d’être renvoyé. Se retrouver ainsi face à ses espoirs brisés, à sa désillusion, c’était très dur à vivre. Il avait sa fiancée sur place, faisait tout pour s’intégrer. J’ai trouvé très difficile de réaliser de quelle façon l’État s’occupe de ces personnes. Les décisions de renvoi font peu de sens. Sans parler des contrôles de police quotidiens, des délits de faciès ou des injures racistes.

    Je ne les idéalise pas, il y a bien sûr des personnes moins bien parmi eux, comme partout. Toutefois, je n’avais jamais imaginé qu’on traitait les gens ainsi dans ce pays. Ça me fait peur et me révolte.

    En rencontrant ces migrants, on réalise qu’on a simplement de la chance d’être né en Suisse. Si on se trouvait dans leur situation, on ferait le même parcours, on chercherait nous aussi une vie meilleure loin de la guerre et de la misère.

    Carpe Diem

    Lorsque l’abri PC a fermé, en juin 2017, ça a été terrible. Ils ont pleuré lorsqu’on leur a annoncé la nouvelle, nous étions devenus leur famille. L’un d’eux m’appelait même maman. Pour eux, le lien social était plus important que d’avoir des fenêtres dans leur nouvel habitat. Certains ont été logés dans des familles d’accueil, d’autres sont partis dans un chalet perdu, à Gryon, à 1 h de voiture d’Echallens. Toutefois, les cours de français, dispensés gratuitement tous les samedis matin, ont continué. Nous les avons ouverts à d’autres personnes, il y a désormais des femmes qui participent. Cela crée une autre dynamique. L’AAME existe encore grâce à des habitants de toutes générations issus de la région. C’est un autre aspect positif de cet engagement.

    «Je construis des écoles au Togo»

    Les migrants m’ont aussi appris à vivre davantage dans l’instant présent. On anticipe toujours dans notre société, on pense au week-end suivant, aux vacances, à la retraite… et on oublie de savourer le moment. Eux ne savent jamais ce que demain leur réserve. Certains ont grandi sous une dictature, d’autres ont traversé le désert et vécu des horreurs, mais tous possèdent la joie de vivre, simplement heureux d’être en vie!

    Trois ans après leur arrivée en Suisse, le lien reste très solide, même ceux qui sont repartis dans leur pays, comme cet Irakien qui ne supportait plus d’être loin des siens. Ne pas voir ses enfants grandir est une blessure tellement forte! D’autres construisent leur vie ici, font des études, ont trouvé un apprentissage. Ils nous envoient des SMS, prennent de nos nouvelles. Ils savent que nous sommes là, qu’ils peuvent compter sur nous.

    Vivre tout ça m’a également rapprochée de ma fille. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble, entourées des mêmes personnes. Si c’était à refaire, elle et moi sauterions à nouveau le pas sans hésiter. Ce bénévolat nous a tellement enrichies! On se souviendra toute notre vie de cette expérience si marquante.

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