témoignages

    Grâce à l’art, j’aide les jeunes à s’intégrer dans la société

    Jo-Vanni, peintre, sculpteur et designer, a vu la mort de près. Désormais, il transmet son art à des jeunes en rupture.

    Publié le 
    16 Octobre 2017
     par 
    Nadja Hofmann

    La création est le fil rouge de ma vie. J’ai toujours aimé récupérer les vieux objets pour les intégrer à des œuvres artistiques et leur donner une autre perspective. Mais avant de pouvoir lancer à corps perdu mon énergie créative, il a fallu trouver ma trajectoire. Fils d’immigrés italiens, j’ai appris la maçonnerie avant de me réorienter dans des études en psychiatrie. Naturellement attiré par le dessin, j’ai pris des cours pour me perfectionner. Mais le côté académique et formaté ne m’a pas convenu et, une fois encore, j’ai claqué la porte.

    Art aborigène

    A 19 ans, je me suis envolé pour l’Australie. Sac au dos, j’ai traversé le pays en laissant, sur les plages ou dans le bush, des traces de mon passage: des œuvres éphémères réalisées avec des matériaux trouvés sur place – bois, pierres ou même plastique. Un jour où je faisais du stop, un pick-up s’est arrêté. Il y avait deux aborigènes à l’intérieur. Ils m’ont invité à partager un repas dans leur maisonnette, dans le bush. Séduit par leur façon de vivre et leur philosophie, je suis resté quelque temps dans ce village situé en plein cœur de la végétation.

    J’ai découvert des êtres fantastiques. Proches de la nature et des animaux, ils ne font qu’un avec eux. Riche de cet enseignement, j’ai repris la route. Avec, gravé dans un coin de mon cerveau, la beauté de l’art aborigène – qui a fait écho à ma création par la suite. Durant mon séjour australien, j’ai aussi habité chez un oncle entrepreneur. Suivant son exemple, à mon retour en Suisse, j’ai lancé une société de cheminées design que je créais de toutes pièces. Le succès a été au rendez-vous. A 25 ans, j’étais à la tête d’une équipe de plusieurs personnes.

    Alors, je suis mort

    Grand sportif et dans la fleur de l’âge, je ne m’attendais pas à m’écrouler, victime d’un problème cardiaque. J’ai fait alors ce qu’on appelle une expérience de mort imminente. En suspens entre le monde invisible et celui de la matière, j’ai fini par réintégrer mon corps, pourtant en état de mort clinique. En me réveillant, je n’étais plus le même homme, comme si ce voyage dans l’au-delà avait aiguisé mes sens et ma perception du monde. Cloué dans un lit d’hôpital, j’ai noirci plusieurs cahiers de dessin avec une irrépressible envie de peindre. Ce que j’ai fait en me réfugiant dans une ferme isolée, sans eau ni électricité, où je me suis consacré jour et nuit à l’art.

    Miraculé, je me sentais plein de gratitude envers la vie. En perdant tout – mon entreprise ayant entre-temps déposé le bilan – j’avais en réalité tout gagné. Notamment la liberté d’être moi. Un luxe incommensurable. J’ai laissé libre cours à mon imagination, en lien direct avec la matière, avec le sentiment d’être un passeur entre ciel et terre. A la truelle ou au pinceau, j’ai créé des fresques lyriques intégrant des objets usés par le temps. Des déchets le plus souvent récupérés dans des décharges: bibelots, pièces de meubles, restes de machine, outils.

    Succès artistique

    Alors qu’habituellement les visiteurs des expositions ne peuvent pas toucher les œuvres des artistes, moi je les ai invités à parcourir de leurs doigts mes sculptures composées de mortier, de silice ou de bois. Grâce à l’originalité de mon travail, des collectionneurs privés ont remarqué mes œuvres, ce qui m’a valu de pouvoir exposer dans des galeries prestigieuses, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis. Lauréat de plusieurs prix, j’ai également apposé mon empreinte, Jo-Vanni, sur des meubles design – notamment un porte-CD contemporain en forme de bouclier, avec des motifs d’inspiration aborigène signés par Gérald Poussin – qui se sont vendus jusqu’au Japon.

    Très proche de mon grand-père maternel, un personnage haut en couleur, je suis content que celui-ci ait eu le temps de voir une partie de ma carrière. Il m’a toujours dit: «Regarde où les autres ne regardent pas.» Cette phrase me guide encore aujourd’hui. Merci Nonno.

    Redonner aux autres

    Je pense que, fondamentalement, nous sommes tous pareils, quel que soit notre statut social ou notre culture. Car une fois gommées les différences physiques, nous avons tous une tête pour réfléchir, un cœur pour aimer, un cerveau pour contrôler, des énergies pour faire vibrer. C’est le thème de la série «Nous ne sommes pas des robots» que j’ai créé avec des jeunes en réinsertion sociale et professionnelle à la Joliette (CSP).

    En perdant tout, j’avais en réalité tout gagné. Il fallait que je rende un peu de ce que j’avais reçu.

    Par le biais de petits robots fabriqués avec des objets de récupération, chacun d’entre eux a pu se projeter dans un autre, questionnant la consommation et l’inhumanité qui s’est emparée de l’humanité. Cela faisait longtemps que j’avais envie de rendre un peu de ce que j’ai reçu, de partager ce sentiment de gratitude immense que j’ai envers la vie qui m’a laissé du temps pour pouvoir exprimer qui je suis à travers mes peintures et mes sculptures

    Création et thérapie

    Depuis un peu plus d’un an, j’encadre artistiquement de jeunes adultes dans le cadre du projet Explor’Art qui a pour objectif d’intégrer des jeunes en rupture, sans formation, dans le monde du travail par le biais de la création d’objets d’art avec des articles recyclés. Dans l’atelier, qui a des airs de caverne d’Ali Baba, je les initie à différentes techniques afin qu’ils puissent réaliser de manière autonome des objets, de leur conception à leur finition: luminaire (remettant de la lumière dans leur vie) vide-poches (pour évacuer symboliquement ce qui les encombre) ou personnage composé de bric et de broc qui les représente de manière ludique et conceptuelle.

    Cette démarche artistique leur permet d’acquérir de nouvelles compétences, et – étape très importante – de retrouver confiance. Les échanges avec ces jeunes au parcours cabossé sont empreints d’émotion. Ils confient parfois leur histoire, souvent douloureuse, et se reconstruisent en assemblant les pièces de ce qui sera une œuvre unique, comme eux. L’art a une fonction thérapeutique: il permet non seulement de revenir à l’essentiel mais aussi de se relier à soi. Quand une jeune fille ou un jeune homme que j’ai accompagné m’annonce qu’il a trouvé un apprentissage, je suis fier d’avoir pu l’aider à prendre son envol. «N’oublie pas d’écouter le vent, il te rappellera notre existence», comme le disent si bien mes amis aborigènes.


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