témoignages

    «À 85 ans, j’aide encore les démunis de mon pays»

    Apatride dans sa jeunesse, Vicky a fait de la Suisse son refuge. Elle récupère désormais toutes sortes d’objets qu’elle envoie aux Roumains dans le besoin.

    Publié le 
    26 Septembre 2018
     par 
    Victoria Javet

    Née à Bucarest en 1933, j’ai grandi dans le Berlin de la Seconde Guerre mondiale où mon père représentait la Roumanie en tant que diplomate. J’y ai connu les bombardements et les abris antiaériens.

    En 1944, ma mère et moi déménageons en Suisse, afin d’y soigner sa tuberculose. Mon père, resté en Allemagne, sera enfermé en Autriche. Libéré par les Américains, il nous rejoindra en 1945.


    © Getty 

    La Suisse, terre de salut

    Durant les premières années de notre vie en Suisse, ma mère est soignée au sanatorium de Schatzalp, à Davos, et mon père obtient un poste de fonctionnaire à Berne. Un coup d’État a lieu en mars 1945 en Roumanie et le roi Michel est contraint à l’exil deux ans plus tard. En 1947, les communistes ont donc le champ libre dans notre cher pays et nous devenons apatrides. Mon père, nommé sous la monarchie, perd son titre de diplomate, se retrouvant sans travail du jour au lendemain.

    Avec la tuberculose de maman, nous recevons par chance le statut de réfugiés. Aujourd’hui encore, je remercie chaque jour le Seigneur de nous avoir guidés en Suisse. En Roumanie, de nombreux amis de la famille disparaissent ou font de la prison. Les filles se marient très jeunes et ne font pas d’études. Tout est contrôlé, la liberté n’existe plus. Heureusement pour nous, nous observons tous ces malheurs de loin.

    Après avoir perdu et son emploi et sa nationalité, mon père s’adapte très mal à la vie helvétique, lui qui rêvait depuis toujours de faire carrière dans les hautes sphères diplomatiques roumaines. Moi, je m’acclimate bien. J’ai la chance d’aller à l’école avec des Suissesses. Nous portons toutes le même uniforme, ce qui gomme mes origines et me permet de m’intégrer sans peine. Je me lance finalement dans une formation d’infirmière chez les religieuses, à Fribourg, où l’on vit dans un monde à part, sans radio ni journaux. Mon diplôme en poche, j’obtiens la nationalité suisse à 22 ans.

    Ma mère restera au sanatorium pendant dix ans.

     

     

    Une fois guérie, nous nous installons à Genève où vivent également quelques-unes de ses amies réfugiées. Ces épouses d’anciens diplomates doivent désormais gagner leur vie elles-mêmes, en tant que vendeuses au Grand Passage (aujourd’hui Globus), ou gouvernantes dans les beaux quartiers.

    «Directeur de zoo, je vis parmi les animaux»

    À 25 ans, après mes études d’infirmière, je décide de changer de voie. Tout se passe très vite et je passe les tests d’aptitude haut la main pour devenir hôtesse chez Swissair. Avoir appris le Hochdeutsch à Berlin pendant mon enfance me servira énormément pour ce poste.

    Travailler pour Swissair est une consécration inespérée. Moi, l’ancienne réfugiée roumaine, je peux désormais passer les frontières sans inquiétude. Bénéficier du couloir d’accès Réservé aux membres d’équipage flatte mon ego.

     


    © DR

    Je volerai jusqu’en 1966. Ce furent les plus belles années de ma vie. Dans les années 60, la carrière d’une hôtesse chez Swissair ne durait pas au-delà de ses 40 ans. Arrivée à cet âge, je ne renonce pourtant pas à l’esprit de la compagnie et je fonde, en 1977, l’Association romande des anciens navigants. À cinquante ans passés, je reprends également le chemin des études et j’obtiens une licence en lettres à l’Université de Genève.

    «J’ai obtenu mon CFC à 56 ans»

    Roumaine pour toujours

    Dans les années 90, le rideau de fer se lève et l’Occident découvre l’envers de la politique nataliste du dictateur Ceaucescu. Des images effroyables d’enfants maltraités dans les orphelinats roumains font le tour du monde. Pour moi, c’est le déclic. Je veux aider les gens de mon pays très abîmé. Je démarche les écoles, les habitants du quartier, mes anciens collègues de Swissair, à la recherche d’objets pour les Roumains les plus démunis. Et ça continue aujourd’hui.

    J’envoie une trentaine de paquets par mois: ils sont remplis de matelas, de chaussures, de lunettes, de coussins… Sophie, une amie, me prête son garage, dans lequel je trie, j’emballe et je pèse les colis. José, le responsable des immeubles de l’avenue Krieg, où j’ai vécu pendant longtemps, m’aide aussi et récupère tout ce qui peut servir. Sans toutes ces personnes, mes saint-bernards, comme je les appelle, je serais bien incapable de faire tout cela.

    Ces paquets sont ensuite acheminés jusqu’en Moldavie roumaine. Une congrégation de Franciscains s’occupe de les réceptionner. Les religieux lavent et rasent aussi les plus précaires. Mes petits colis sont donc un plus pour eux. Faisant partie de la dernière génération de Roumains rescapés du communisme, je me sens responsable d’aider ceux qui souffrent encore là-bas. Pour tenter, peut-être, d’apaiser ce que la dictature a pu faire de pire aux habitants de mon pays.

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