santé

    Société: de plus en plus de femmes suivent des psychothérapies

    Les demandes de thérapies ne cessent de grimper.

    Publié le 
    21 Septembre 2014
     par 
    Nicolas Poinsot

    Déposer sa vie intérieure sur une lame et laisser un inconnu la scruter au microscope. Ouvrir son passé comme une série de poupées russes… La visite chez un psy équivaut souvent à une mise à nu. Et pourtant, elle n’a jamais été aussi populaire, avec 3 millions de consultations enregistrées pour la Suisse en 2012. Les acteurs de ce record? Plutôt les actrices. «De plus en plus de gens, en effet, vont voir un thérapeute, mais il y a une réalité que l’on ne peut nier, c’est que ce sont majoritairement des femmes», assène le psychologue valaisan Alain Valterio. Quoi, l’exploration du moi profond aurait un sexe?

    Difficile de ne pas abonder dans ce sens en parcourant la récente étude commandée par la Fédération suisse des psychologues (FSP), qui dessine un état des lieux du divan dans notre pays. On y apprend ainsi que parmi les bénéficiaires de l’assurance complémentaire «Psychothérapie», les patientes sont deux fois plus nombreuses que leurs homologues masculins. Et l’écart s’accentue avec l’âge. Après 65 ans, elles s’avèrent même trois fois plus représentées. Tout aussi éloquent, le public des magazines consacrés à la psychologie ne cesse de gonfler depuis les années 90, comptant à l’heure actuelle plus de 70% de lectrices. Drôle de coïncidence.

    Pour la sociologue Sophie Le Garrec, Maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Fribourg, la surresprésentation féminine dans les cabinets des psys traduit la persistance d’un modèle culturel à la peau décidément bien dure. «Les femmes sont éduquées de manière à être plus attentives à elles-mêmes. Elles présentent ensuite une réflexivité plus grande vis-à-vis de leur corps et de leur santé. Sans parler du fait qu’elles sont plus facilement diagnostiquées névrotiques, alors que chez les hommes, on a tendance à chercher des causes extérieures à leur psyché.» Oui, le cliché de l’hystérique aux cheveux longs, qui perd le contrôle de soi dans un trop-plein émotionnel, nous a malheureusement suivis depuis le XIXe siècle…

    Des bureaux anxiogènes

    Impossible cependant de nier certains constats – scientifiques – loin de toute caricature. A commencer par le fait qu’hommes et femmes ne sont pas égaux devant les risques de troubles psychiques. Alors que ceux-ci concernent surtout les garçons avant la puberté, la situation s’inverse autour de l’adolescence, «un âge à partir duquel les filles ont plus de chances de souffrir de dépression», souligne le pédopsychiatre lausannois Olivier Halfon. Cette prévalence n’est pas sans effets d’un point de vue statistique. «On voit ainsi davantage de patientes chez les jeunes adultes qui viennent consulter un spécialiste. Les chiffres pourraient d’ailleurs s’envoler car les maux psychiatriques chez les ados sont à l’heure actuelle en augmentation.» Impossible également de nier les fortes pressions qui s’appliquent au quotidien sur les femmes ayant souvent «plus de situations à gérer, impliquées sur plusieurs fronts en même temps», rappelle René Knüsel, professeur en politique sociale et sociologie des problèmes sociaux à l’Université de Lausanne (UNIL).

    Ce n’est, d’ailleurs, sans doute pas un hasard si la première place du podium des tracas traités par les psys est occupée par les troubles liés au stress. Dont le pourvoyeur principal demeure le monde professionnel. «Le travail est aujourd’hui associé à une majorité de termes négatifs, tels que souffrance ou pression, relève Sophie Le Garrec. Cela parce qu’on préfère mettre en doute les compétences individuelles plutôt que les problèmes d’organisation au sein de l’entreprise. On assiste ici à une psychologisation de maux qui, eux, sont sociaux.»

    Des politiques de management parfois dangereuses pour la santé mentale des collaborateurs, auxquelles s’ajoute une idéologie de la performance insufflée tous azimuts. «Etre bon n’est plus suffisant, fait remarquer la sociologue fribourgeoise. Même ceux qui sont dans la norme sont invités à faire davantage, car la norme, désormais, c’est N + 1. Les bien-portants sont donc tous des malades potentiels, menacés de déclassement.»

    Soit, l’environnement contemporain ne ressemble pas à une bulle surprotectrice. Mais pourquoi ne pas s’adresser, se confier, chercher du réconfort auprès de proches, plutôt que de confier sa psyché à un quidam? Le besoin d’identifier avec précision sa blessure, tout simplement. «L’entourage est la plupart du temps démuni devant un mal presque invisible, observe René Knüsel. Il n’a pas forcément la réponse. Et le fait de nommer une affection est important pour comprendre ce qui se passe en soi. Cela, seul un psy est légitime pour le faire.» Dès lors, c’est la qualité de la relation entre le spécialiste et son patient qui donne toutes ses chances à la thérapie de réussir.

    Retrouver un lien

    Margot, étudiante de 23 ans, «voit quelqu’un», comme il est d’usage de le dire dans ce genre de situation. Consulter un psy était devenu une nécessité pour mettre fin à un cycle infernal de dépressions hérité de la fin de l’adolescence. Et grâce à la proximité de son thérapeute, les choses semblent enfin en train d’avancer dans le bon sens. «Ces échanges me font vraiment du bien, j’en apprends de plus en plus sur moi. Et puis, comme le psy a une fille de mon âge, il se montre compréhensif, bienveillant. C’est quelque chose de très productif.» Selon le rapport de la FSP datant de 2012, 70% des patients voient justement leur situation personnelle s’améliorer à l’issue de leur thérapie. Ce «quelqu’un», qui prend des allures de superhéros masqué dans les discussions, s’avère donc bien plus qu’une marotte contemporaine. Un superhéros du bonheur en quelque sorte.

     

    Rien de surprenant, finalement, dans une société qui n’a de cesse de prôner le bien-être comme l’un des préalables cardinaux à une vie digne de ce nom, et intégré à la définition de la santé par l’OMS dans sa Constitution. Conséquence directe de cette médicalisation de la vie psychique, l’absence de toute maladie n’est plus suffisante pour pouvoir se déclarer sans problème. Et tout sentiment de tristesse prend des allures de pathologie. Une dictature du proverbe romain «un esprit sain dans un corps sain» carrément angoissante pour Ilario Rossi, anthropologue du corps et de la santé à l’UNIL. «Le modèle dominant valorise l’autonomie, la responsabilisation. Il nous faut nous affirmer comme sujets et parvenir à la maîtrise de notre vie. De plus en plus d’individus n’arrivent plus à faire face à ces injonctions et préfèrent déléguer à des experts cette discussion interactive envers leur propre existence.» D’où cette manie, depuis une bonne décennie, à en faire des tonnes dans la narration de soi. Auto mise en scène via les réseaux sociaux, introspection de masse au travers des rubriques psycho et sexo des magazines... Du narcissisme à tous les étages. «Attention, le mot si utilisé dans les médias tend à nous faire culpabiliser par rapport à ces comportements de mise en avant de l’ego. Or c’est bien la société qui nous incite à agir ainsi», nuance Sophie Le Garrec.

    Coaching préventif

    Explorer la nébuleuse de son univers personnel en espérant trouver les clés qui mènent au nirvana, c’est la dernière vogue. Et cette culture de la course au bonheur via les nouveaux gourous n’en est peut-être qu’à ses balbutiements. «Les consultations s’adressaient à l’origine aux pathologies, mais elles s’ouvrent aujourd’hui au développement personnel», éclaire le psychothérapeute Bruno de Raemy. Se faire suivre est en train de devenir aussi anodin que se rendre à un cours de yoga, comme à New York, Buenos Aires et même Genève, dans le trio de tête des villes comptant le plus de psys. Comment ça, vous n’êtes toujours pas allongée sur la méridienne?

    «Recourir à un psy, une mode ou un besoin?»

    Deux questions à Bruno De Raemy, psychothérapeute ASP

    La vie est-elle plus dure qu’auparavant?
    «Il y a bien sûr un emballement général, plus de pressions sociales, mais je ne suis pas certain que les gens aient davantage de problèmes. La psychothérapie est entrée dans les mœurs, elle s’est démocratisée par le bouche-à-oreille. De fait, ses bénéfices sont désormais bien connus. Elle est perçue comme rassurante et accessible.»

    Que peut-on raisonnablement attendre d’une psychothérapie?
    «Apprendre toutes les choses importantes qu’on ne nous enseigne pas à l’école: se connaître, savoir identifier ses limites, comprendre ce que l’on fait sur cette Terre. L’idée est de sortir des séances avec un peu plus de clarté sur les motivations qui nous animent. On aura alors l’impression d’avoir gagné en liberté intérieure, en présence et en engagements pour les autres, parce qu’on aura défait une grande partie de nos conditionnements. Pour résumer, il s’agit d’aller vers soi-même et non pas vers un modèle imposé, ni quelqu’un qu’on n’est pas.»

    «J’avais l’impression de devoir guérir de démons invisibles, sans visage»

    Marion, 25 ans

    C’est mon médecin traitant, qui, après s’être inquiété de mon importante perte de poids, m’a orientée vers la thérapie. J’avais alors 17 ans. Il s’est vite avéré que ma maigreur était en fait due à une dépression et une incapacité à comprendre la raison de mon mal-être. La psychologue qui me suivait a d’abord fixé une séance par semaine, puis la cadence s’est accélérée. Les débuts se sont révélés difficiles. J’avais l’impression de devoir guérir de démons invisibles, sans visage. Tout cela a nécessité une grande implication et beaucoup de larmes lors des grosses tempêtes intérieures qui survenaient sans prévenir. Plusieurs fois aussi, j’ai voulu arrêter.

    Après deux ans de tête-à-tête hebdomadaires, j’ai commencé à me sentir mieux. J’ai pu identifier les choses qui m’enfermaient. Les confrontations à ma thérapeute se sont dès lors transformées en discussions très fécondes. D’ailleurs, le fait qu’elle ait été une femme a clairement joué un rôle, sans doute parce que je n’aurais pas pu me livrer ainsi face à un homme. Soudainement, j’ai retrouvé le plaisir de manger, surprise moi-même par la radicalité du changement. Au bout de huit ans au total, j’ai donc arrêté cette thérapie, avec la sensation d’avoir les clés pour aller de l’avant. Certes, on n’est jamais guéri à 100%, mais j’ai compris que si une chose ne va pas, ce n’est pas pour autant que tout va mal.

    L’expert

    Psychologue formé à l’Institut C.G. Jung, le Valaisan Alain Valterio vient de publier «Névrose psy» aux Editions Favre. Un ouvrage décapant, qui analyse pourquoi la thérapie est elle-même devenue une addiction. Et se met au service de nos ego.

     

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