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    Connaissez-vous la tocophobie, ou peur de la grossesse?

    Encore tabou et peu étudiée, la tocophobie, ou phobie de la grossesse, touche pourtant une à deux femmes sur dix. Les scientifiques commencent peu à peu à s’intéresser à ce phénomène pouvant entraver un désir d’enfant.

    Publié le 
    26 Novembre 2018
     par 
    Nicolas Poinsot

    «Je voulais plus que tout au monde avoir un bébé, mais une fois enceinte, je n’avais qu’une pensée en tête: c’était lui ou moi.» Cette véritable terreur ressentie envers les neuf mois de gestation et l’accouchement peut susciter l’incompréhension. C’est pourtant un véritable trouble, recensé dans la classification internationale des maladies de l’OMS depuis 1997 et qui a même un nom: tocophobie.

    «Il s’agit de la juxtaposition des mots grecs, tokos, contraction, et phobos, la peur, explique Lamyae Benzakour, médecin adjointe au centre de psychiatrie de liaison et d’intervention de crise des HUG. Le terme a été forgé à l’aube des années 2000 dans la littérature psychiatrique britannique, bien que ce phénomène soit connu de longue date.»

    Un trouble à documenter

    C’est en effet un certain Louis Victor Marcé, médecin français du XIXe siècle qui, le premier, rapporta l’existence de cette forme particulière de phobie. Sans la nommer spécialement, il en fait la description dans son si délicatement intitulé Traité de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nourrices, en 1858. Bien qu’étant apparu dans le radar du monde médical depuis des lustres, le trouble demeure cependant un parent pauvre des recherches.

    «Les connaissances scientifiques sur la tocophobie sont insuffisamment développées, on manque encore d’un corpus solide d’études sur le sujet, fait remarquer Lamyae Benzakour. Les spécialistes s’accordent néanmoins pour reconnaître une tocophobie primaire, présente chez les femmes sans enfants, et une secondaire, se manifestant après une première naissance, voire une tertiaire, survenant pendant la grossesse.»

    L'enfer dure neuf mois

    C’est même à peine si on sait en quelles proportions les femmes souffrent de tocophobie. Selon des travaux menés à l’université suédoise de Sundsvall en 2016, elles seraient entre 8 et 30%. Face à cette fourchette, qui fait figure de râteau, statistiquement parlant, une enquête finlandaise propose le chiffre de 9% environ. En 2017, une méta étude britannique a, elle, proposé l’estimation la plus fiable de l’avis des médecins: 14%. «Outre le manque de savoirs sur la thématique, cette disparité des chiffres trahit sans doute la difficulté à définir précisément ce qu’est la tocophobie et à en isoler les contours», note Antje Horsch, psychologue, collaboratrice de recherche au Service de néonatalogie du CHUV et professeure assistante à l’Université de Lausanne.

    Déjà, de quelle peur parle-t-on concrètement? «La tocophobie recouvre en fait plusieurs craintes intenses, qui peuvent se superposer, observe la psychologue. Il y a la peur de l’accouchement, avec des douleurs qui pourraient s’avérer insoutenables et le risque de mourir ou d’être atteinte de profondes séquelles physiques à la suite de complications. Il y a aussi la peur de ne pas réussir à gérer la grossesse, avec ses éventuelles indispositions. Par ailleurs, ces sentiments sont indépendants du fait de ne pas vouloir d’enfant, nombre de femmes tocophobes déclarant être empêchées dans leur désir de maternité par leur trouble.»

    Barrières défensives

    Conséquence de cette autocensure, une femme sans progéniture sur dix n’a pas pu devenir mère à cause d’une tocophobie, avance le magazine Québec Science. D’ailleurs, cette peur est loin de se résumer à une simple absence d’envie de tomber enceinte, précise Lamyae Benzakour. «Elle génère fréquemment des cauchemars, des troubles du sommeil, des nausées et des pensées négatives obsessionnelles.» Elle pousse aussi souvent les femmes touchées à mettre en place activement tout un mécanisme de défense visant à faire descendre à zéro la probabilité de vivre une grossesse, comme la multiplication des barrières dressées entre leurs ovocytes et les spermatozoïdes des partenaires sexuels.

    «J’utilise constamment une double contraception, confie Laura, Fribourgeoise de 29 ans. Bien que je prenne la pilule, j’exige toujours de mon homme qu’il mette un préservatif, alors que nous sommes en couple depuis 4 ans et vivons sous le même toit. En soi, l’idée d’avoir un bébé ne m’effraie pas particulièrement, mais je refuse de tomber enceinte. Je ne peux pas me le permettre. Les effets de la grossesse et de l’accouchement sont, selon moi, trop négatifs sur la santé et le corps féminin, sur la vie sexuelle également. Et puis j’ai peur que ça se passe mal.»

    Jusqu’à l’avortement

    Pour les autres, qui parviennent à dépasser leur crainte et acceptent de tomber enceintes, tout n’est pas résolu pour autant. «Souvent ces personnes, dès le début de leur grossesse, demandent à planifier une naissance par césarienne plutôt que par voie basse, relate Lamyae Benzakour, car elles sont terrifiées par l’idée d’accoucher. Si une grande peur est détectée, le médecin peut être amené à répondre favorablement à cette requête. Cela permet souvent d’apaiser l’anxiété de la patiente.»

    Une enquête du centre universitaire canadien McGill démontre ainsi que la probabilité d’avoir recours à une césarienne est multipliée par trois ou quatre chez les tocophobes. Toutefois, dans quelques cas plus compliqués, la panique l’emporte sur tout le reste. Certaines en viennent soudain à demander un avortement, alors même que l’enfant était désiré au départ.

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    Comment expliquer que le mental se barricade autant face à l’éventualité d’une grossesse? «On retrouve une prévalence plus élevée à la tocophobie chez les personnes qui ont été victimes d’abus, qu’ils soient sexuels, émotionnels, physiques, ou chez celles qui ont déjà une histoire psychiatrique, analyse Antje Horsch. Les femmes tocophobes font souvent mention d’une peur intense de manquer de soutien social, d’être délaissées par le personnel médical durant leurs épreuves, d’être négligées par un partenaire peu investi dans le couple.»

    Le choc des images

    Lors d’un colloque consacré à la tocophobie et organisé en septembre dernier au Royaume-Uni, plusieurs intervenants ont en outre accusé internet, rapporte un article du Guardian. À en croire ces experts, le visionnage de vidéos trash sur les plateformes sociales, les témoignages tragiques dans certains forums de conseils sur la maternité et des scènes issues de films et séries auraient une influence néfaste. Au point, pour les spectatrices et internautes, de se forger une image de plus en plus anxiogène de l’accouchement.

    «Il est encore difficile de diagnostiquer une augmentation des cas de tocophobie, nous ne savons pas si le fait d'avoir accès à plus d'informations est lié à une augmentation potentielle de ce trouble», relève Antje Horsch. Les profils à forte prévalence tocophobe présentant «un terrain anxieux de base, ces contenus potentiellement choquants pourraient avoir un impact réel», confirme Lamyae Benzakour.

    Des people aussi

    Toutefois, ce phénomène existait avant même l’invention du web. Dans une interview accordée en 2007, l’actrice anglaise Helen Mirren racontait ainsi ne jamais avoir voulu tomber enceinte. À l’origine de cette aversion pour la grossesse, un film sur la naissance projeté à l’école lors d’un cours de biologie quand elle avait 13 ans, qui l’avait traumatisée. Réaction extrême? La peur au cœur de la tocophobie n’est pourtant pas si déraisonnable en soi. Aux Etats-Unis, chaque année, plus de 600 femmes ne survivent pas à un accouchement.

    En Suisse, la probabilité de décéder en voulant donner la vie est de 1 pour 9500, selon l’ONG Save the Children. «L’éventualité de subir des complications obstétriques graves existe et craindre pour sa vie lors d’un accouchement n’a rien de délirant, rappelle Lamyae Benzakour, mais il y a aujourd’hui une maîtrise du risque qu’on n’avait pas il y a seulement quelques décennies. À l’époque, des femmes mourraient encore en couche. Notre inconscient collectif actuel a probablement hérité de cette peur, bien que les drames soient devenus très rares.»

    Le risque de souffrir

    Ce n’est toutefois pas parce qu’un accouchement s’est bien déroulé, du point de vue médical, qu’il s’est forcément bien passé pour la mère. Il est en effet décrit comme traumatisant par une maman sur trois, même quand aucun danger particulier n’a surgi pendant l’événement, montrent plusieurs travaux sur la question. Une importance du vécu subjectif souvent sous-estimée, qui peut expliquer pourquoi la prévalence à la tocophobie double presque chez les femmes ayant eu un premier enfant, éclaire une étude finlandaise de 2014.

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    Quoi qu’il en soit, nombre de femmes ressentent de la peur face à la grossesse, avant ou après. Ayant élaboré une échelle de la peur de l’accouchement graduée de 1 à 6, des chercheurs de l’Université du Michigan ont demandé à des patientes de se situer: un tiers des sondées se plaçaient à 6. «Il ne faut pas pathologiser ces ressentis, éclaire Antje Horsch. Cependant ce qui caractérise vraiment la tocophobie, c’est un discours exclusivement négatif et anxieux, qui ne laisse la place à aucune autre nature d’émotion. Il existe désormais des questionnaires à remplir permettant de dépister ce trouble.»

    Persistance d’un stigma

    On peut non seulement mieux le détecter, mais aussi le soigner. Un accompagnement joignant les expertises de psychologues, de sages-femmes et de gynécologues peut aider à faire diminuer l’anxiété. «La thérapie cognitive comportementale est une technique qui a fait ses preuves en la matière, relève Antje Horsch. Après, il faut surtout faire des progrès dans la réception sociale de la tocophobie, moins connue que d’autres troubles du domaine périnatal, comme la dépression post-partum. Beaucoup de patientes n’osent pas en parler, par peur d’être jugées. Il y a encore un vrai stigma sur ces questions.»

    Puisqu’elle est biologiquement programmée pour la maternité, une femme ne pourrait donc avoir aussi peur d’un accouchement que des araignées et des serpents? Ce qui explique peut-être pourquoi le sacro-saint DSM, bible des psychiatres détaillant tous les troubles mentaux en large et en travers, ignore toujours la tocophobie.

     


    Camille, 33 ans, Neuchâtel: «J’ai avorté d’un enfant désiré»

    Cela faisait quatre ans que moi et mon compagnon essayions d’avoir un enfant. C’était le rêve de notre vie de fonder une famille. Toutes nos économies y sont passées. Lors de la fécondation de la dernière chance, par miracle, je suis tombée enceinte. J’étais sur un petit nuage durant des semaines, je me réjouissais énormément, je pensais déjà à la chambre du bébé, à son prénom, tout ça.... mais tout a basculé ensuite, lorsque les premières nausées ont commencé. Je ne supportais plus le petit être qui grandissait en moi. Je ne cessais de ressasser que j’allais mourir si je le gardais.

    On m’a fait hospitaliser et, durant deux semaines, plusieurs psychologues et psychiatres sont venus à mon chevet. J’ai également reçu des médicaments, mais rien ne pouvait me faire changer d’avis. Pas même les paroles de mes proches. C’était décidé, je ne pouvais pas le garder, alors j’ai pris la décision d’avorter. Aujourd’hui, mon couple est en pleine crise, mais je ne réalise pas encore complètement que ma maladie était d’ordre psychique. Pour moi, j’étais vraiment malade physiquement. C’était moi ou le bébé.

     

    Lyna, 31 ans, Toulouse (F): «Il est très compliqué de soigner la tocophobie»


    ©blog "Pourquoi fait-on des enfants?"

    J’ai souffert de tocophobie lors de ma première grossesse, pour Louis, qui a 5 ans aujourd’hui. On a mis quatre ans pour arriver à ce fameux trait positif sur le test de grossesse. Ma vie était inconcevable sans enfants, mais la joie s’est très vite dissipée et a laissé place à des questions, des doutes, de la peur. J’ai commencé à prendre conscience que je portais, que je fabriquais un petit être humain et qu’au final je n’avais aucun contrôle sur ce qui se passait dans mon corps.

    Toutes les mamans que j’ai connues, toutes à 98%, ont été vraiment heureuses enceintes, m’ont promis extase du 6ème mois, joie inouïe, libido explosive et j’en passe. Pour moi, tout cela n’a été qu’utopie, une longue descente aux enfers mois après mois. Déjà, lors de la première échographie, cela s’est accentué à cause d’un radiologue qui nous a gentiment dit: «Ce n’est pas parce que le cœur de votre fœtus bat qu’il va vivre.» La douche a été glaciale. Il était impossible pour moi de me projeter, de profiter de cette période sereinement.

    Et si vous renonciez à être une maman parfaite?

    Lors de ma deuxième grossesse, rebelote: je n’ai pas réussi à me détacher de toutes ces angoisses et j’ai donc détesté être enceinte. La seconde était même encore plus traumatisante. À trois semaines, on m’a dépisté une grossesse extra-utérine. Par chance, la cheffe de service a eu un doute et a effectué un second contrôle. Finalement, tout allait bien. À partir de jour-là, je n’ai jamais pu vivre cette grossesse comme j’aurais tant aimé pouvoir le faire.

    Plus le temps passait, plus je redoutais également l’accouchement, qui avait été très compliqué pour Louis. J’ai été traumatisée par ces trois jours de travail et le fait que notre bébé ne bougeait plus à la naissance, avec un rythme cardiaque quasi plat. Par contre, celui d‘Henry a juste été merveilleux, heureusement. J’ai la chance d’avoir deux enfants et, honnêtement, je ne supporterais pas une troisième grossesse, psychologiquement ou physiquement, même si je n’ai que 31 ans.

    Je pense qu’il est très compliqué de soigner la tocophobie. Et puis, je me suis sentie jugée lorsque, enceinte, je donnais mon avis sur le sujet. Les gens n’essaient pas de comprendre, ils ne prennent pas le temps d’analyser la peur qui envenimait notre quotidien et réduisait cela à: «Elle n’aime juste pas être enceinte.» C’était blessant, voire très humiliant.

    Retrouvez le blog de Lyna, «Pourquoi fait-on des enfants?».

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