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    Suis-je quelqu’un sans les réseaux sociaux?

    Suis-je quelqu’un, aujourd’hui, sans les réseaux sociaux? Non. Car la vie offline, c’est un aller simple pour les oubliettes. Enquête sur le putsch de l’avatar.

    Publié le 
    9 Avril 2015
     par 
    Nicolas Poinsot

    Les deux tiers de la population mondiale n’existent pas. Non, vous n’avez pas loupé la chute d’un astéroïde géant cette nuit, et personne ne s’est trompé de virgule dans les statistiques du recensement. C’est juste qu’en 2015 cinq milliards d’individus restent absents de tout réseau social. Ils ne partagent pas de selfies, ne tweetent pas, ne likent pas, ne chattent pas. Bref, ils n’interagissent avec personne sur le web. Autant dire qu’aux yeux de ce troisième millénaire technologique et de ceux qui le construisent cette partie de l’humanité a basculé dans l’oubli.

    Réseauter pour exister. La formule est certes un brin provoc, mais pas si éloignée de la réalité. A l’heure où toutes les générations ont rejoint la vie online, où l’on gazouille en direct devant les débats politiques et les émissions de télé-réalité, à l’heure où l’on déballe plus facilement son intimité à mille followers qu’à un confident en chair et en os, demeurer à l’écart de Facebook and Co. est synonyme d’exclusion. «En particulier chez les jeunes, pour qui être privé d’internet prend des airs de peine de mort sociale», commente Claire Balleys, sociologue à l’Université de Fribourg (UNIFR).

    Comment en est-on arrivé là? Petit rembobinage. A l’origine des réseaux sociaux, les dieux de la Silicon Valley créèrent les Adam et Eve de l’ère numérique: le réel et le virtuel. Notre profil sur la toile n’était alors qu’une sorte de pâle copie de nous-même, une entité parallèle, déconnectée de notre être sensible. Sauf que, depuis quelques années, ce couple infernal a fusionné. Identités réelle et numérique ne font plus qu’une. «Les réseaux sociaux ont rebattu les cartes des codes de sociabilité en général, poursuit Claire Balleys. Etre absent de ces sites revient à être transparent pour les autres, et cette défection sur le web provoque souvent une mise à l’écart concrète au quotidien.»

    J’interpelle, donc je suis

    Active sur internet mais pas encore présente sur la fameuse appli de discussion instantanée WhatsApp, Elise, 44 ans, confirme cet étrange sentiment de solitude. «Mes amis ont tendance à se donner rendez-vous par ce biais depuis leur smartphone, du coup ils ne pensent même pas à me prévenir. Et je loupe nombre de soirées, d’histoires. C’est comme si je n’avais pas le même degré d’existence.» Etre vu. Remarqué. Capté par les autres, comme le serait un signal extraterrestre surgissant du néant. Tout l’enjeu actuel se trouve là. Notre culture 2.0 a fait de la visibilité non pas une option, mais un véritable impératif de survie. Facebook, Instagram et Twitter ont ressuscité sans le savoir les théories d’un philosophe irlandais du XVIIIe siècle, George Berkeley. Monsieur et sa perruque poudrée affirmaient déjà qu’«être, c’est être perçu». Conséquence d’une telle vision du monde: si personne ne me voit, c’est que je n’existe pas. Merci pour l’héritage, George!

    J’existe donc j’oublie de vivre

    D’où un quotidien qui a parfois des airs de marathon promotionnel. «L’individu est devenu une marque, diagnostique Catherine Lejealle, sociologue et auteure du livre «J’arrête d’être… hyperconnecté!» (Ed. Eyrolles, 2015). Nous sommes poussés au self-branding, chacun doit travailler son identité numérique sur un mode narratif.» Pis encore: il faut aussi documenter notre quotidien pour prouver que tout ce que l’on a vécu s’est vraiment passé. Repas inoubliable, idylle amoureuse, complicité avec papa ou maman. Au risque qu’ils n’aient été qu’un mirage. «Prends-le en photo ou cela n’aura jamais existé», résume le journaliste et critique américain Jacob Silverman, qui a récemment publié une tribune dans «The Guardian» sur ce nouveau mantra planétaire. Pour exister, on en vient donc à oublier de vivre l’instant présent. Pas mal dans le style «paradoxe aberrant»…

    Quelle alternative à l’hyperprésence pixélisée? Pour le moment, aucune… Raison pour laquelle tous ceux qui décident de s’exfiltrer des réseaux sociaux, voire ceux qui demeurent un peu trop longtemps hors ligne, sont vite suspectés d’être tout simplement morts. Une drôle de métaphysique que met en lumière Olivier Glassey, sociologue et spécialiste des médias sociaux à l’Université de Lausanne: «L’absence soudaine d’une personne sur le web est source d’angoisse. Aujourd’hui, l’obsession des internautes n’est plus de rater des choses d’un ami mais plutôt de savoir comment interpréter sa déconnexion. C’est le MOMO, pour Mystery of Missing Out. Est-ce qu’il me fait la tête? Est-il malade? Est-il décédé?» Et pour ne pas être aspiré dans le trou noir de l’oubli, la lutte est de plus en plus rude. «Puisque tout le monde montre, la tendance du moment est de remontrer, via des collages, des rétrospectives, afin de sortir du lot, remarque Olivier Glassey. Car la surabondance de données personnelles devient vite illisible.» Lorsqu’on n’a ni le temps ni l’énergie pour verser dans la surenchère, la seule option viable pour attirer l’attention est alors de jouer sur la corde de l’insolite ou «du décalage permanent», comme le souligne Fanny Georges, maître de conférences en sciences de la communication à l’université Sorbonne Nouvelle - Paris 3. Signer des commentaires absurdes, provoquer un sourire, même s’il ne dure qu’un clic de souris, tout ça pour se sentir exister. Tyrannie de la transparence, quand tu nous tiens!

    Un avant-goût d’éternité

    Tyrannie du regard extérieur, surtout. Dans cet impitoyable écosystème existentiel qu’est la toile, ce sont en effet les amis et autres followers qui, au final, ont le dernier mot pour statuer sur votre sort, rappelle Olivier Glassey. «Le pire qui puisse arriver n’est pas de susciter des commentaires négatifs, mais de ne susciter aucun commentaire du tout. Ne pas provoquer une seule réaction même lorsqu’on a un profil sur les réseaux sociaux, c’est comme ne pas exister, c’est faire partie d’une caste en bas de tout, sorte d’intouchables du numérique.» Catherine Lejealle abonde dans ce sens: «Les choses n’existeront que si les autres décident de valider ce qu’on a vécu.»

    On l’a compris, notre avatar n’a plus rien de virtuel. Aux yeux des anthropologues du monde connecté, il serait d’ailleurs en train de devenir plus réel que nous le sommes. Et pour cause: il est parfois là avant notre naissance physique et tend à nous survivre au-delà de notre mort.

    De plus en plus de «sharents» (contraction de parents et de share, partager en anglais) osent ainsi publier sur leur profil des images d’échographies de fœtus, en révélant par avance le sexe et le prénom du futur bambin. Et après l’accouchement, cela continue. Malgré l’âge minimum imposé par les sites sociaux, un bébé sur huit a déjà un compte Facebook ou Twitter à son nom, selon une étude de Currys et PC World. Et 4% des inscrits n’ont pas encore 6 ans. «L’identité numérique est devenue plus forte, commen te Olivier Glassey. Elle dépasse la vie réelle en termes de longévité.» La preuve? Après le décès constaté par le médecin, l’existence 2.0 poursuit sa route. Plusieurs plateformes sociales, dont Google, ont déjà mis en place des fonctionnalités permettant de gérer un compte post mortem.

    Les 30 millions de morts «présents» sur Facebook ont quant à eux une page commémorative sur laquelle les proches peuvent venir se recueillir… voire un profil normal, où les amis continuent, dans certains cas, de laisser des commentaires comme si l’internaute était toujours vivant. «Ils n’ont pas l’impression que l’interface est figée, relève Fanny Georges, qui travaille actuellement sur ce sujet. Cela montre à quel point, de nos jours, le sentiment d’existence est lié aux réseaux sociaux.»

    Un vent de déconnexion

    Aussi édifiant soit-il, le constat n’est pourtant pas définitif. Aujourd’hui, nombre d’internautes sont tentés par la déconnexion, ou du moins le sévère levage de pied. Pas encore une pandémie, mais déjà une mode très nette, qui pourrait bien ébranler la toute-puissance de l’identité numérique. «Dans les prochaines années, on verra peut-être de plus en plus de personnes décrocher de ces plateformes, imagine Eric Davoine, professeur en ressources humaines et organisation à l’UNIFR. L’époque peut se modifier du jour au lendemain.» Les raisons? L’envie de retrouver une maîtrise sur son temps personnel, de réaménager de la place pour l’introspection, la contemplation. Car «pour construire son identité, on a aussi besoin de s’isoler, d’être dans le retrait», observe Fanny Georges. On est également en train de revenir d’une certaine naïveté. Les utilisateurs de 2015 ne sont plus dans le même état d’esprit qu’en 2010. Ils ont compris que la vie racontée sur les réseaux sociaux n’était pas 100% réelle, qu’elle s’apparentait souvent à un best of des aspects les plus glamours de la journée. Que tout le monde ment un peu, beaucoup ou passionnément sur le web.

    Exister sans les réseaux sociaux, vraiment? «C’est possible, nous assure Catherine Lejealle, mais on vit moins bien. C’est manquer certains partages d’émotions avec ceux qu’on aime.» Quelques-uns y parviennent. Reste que, pour une majorité, lâcher son avatar n’est pas pour tout de suite. Curieux retournement: actuellement, c’est cette bonne vieille réalité hors technologie qui passerait presque pour de la science-fiction.

    Job et réseaux sociaux: sont-ils devenus inséparables?

    Facebook et compagnie, au départ, cela avait un côté bac à sable: ambiance bon enfant, blagues potaches et petites disputes entre amis. Le hic? Les choses ont changé depuis que le monde professionnel s’y est engouffré. Nombre de licenciements – bien réels – ont eu lieu après mise en ligne de mots pas très plaisants sur le patron. Aux Etats-Unis, certains recruteurs commencent même à demander le mot de passe Facebook du candidat assis devant eux. Et dans leurs offres d’emploi, des entreprises exigent un indice d’influence sociale minimum, calculé en fonction de divers indicateurs, dont l’outil Klout. Faut-il absolument réseauter pour être inséré sur le marché du travail? Etat des lieux avec Eric Davoine, professeur en ressources humaines et organisation à l’Université de Fribourg.

    Les réseaux sociaux semblent aujourd’hui jouer un rôle majeur dans le processus de recrutement. Légende ou réalité? Il est clair que les recruteurs contrôlent de plus en plus souvent la présence en ligne des candidats. Cela demeure bien sûr assez confidentiel, car les spécialistes n’aiment pas en parler. Mais dans les petites entreprises, où un recrutement peut avoir des répercussions énormes, on a tendance à avouer plus facilement cette curiosité pour les réseaux sociaux.

    Que cherchent réellement les recruteurs en allant jeter un œil sur ces sites? Avant tout, ils ne vont pas se baser que sur ça. Leur but est de trianguler l’information. Ils peuvent ainsi tenter de comparer les données d’un CV avec ce qui apparaît sur une plateforme sociale telle LinkedIn, histoire de s’assurer que tout est cohérent. Parfois, les recruteurs sont en effet à la recherche d’un candidat avec un certain niveau d’influence sociale, notamment pour des postes de cadre qui seront très exposés. Ils s’intéressent alors au nombre de contacts du candidat. En a-t-il plus de 300 ou moins de 20? Ces contacts sont-ils pertinents ou seulement là pour impressionner les autres internautes? Bref, dans la plupart des cas, il s’agit surtout de chercher des informations de contrôle plutôt que des éléments pouvant s’avérer positifs ou négatifs dans l’absolu.

    Le fait de n’être sur aucun site social peut-il être préjudiciable sur le plan professionnel? Oui, cela peut l’être. Un candidat qui brigue un poste élevé en n’ayant aucune activité sociale en ligne aura clairement des problèmes pour paraître crédible. Etre inscrit sur un réseau, c’est en quelque sorte prouver qu’on respecte les règles du jeu social. C’est une présence qui donne une idée de son intégration sociale, de son activité, de ses succès également. Cependant, pour certaines branches de métiers où la discrétion est souhaitable, comme dans la banque, on aura tendance à mieux considérer un candidat pas très actif sur les plateformes sociales.

    Quels conseils pourriez-vous prodiguer aux candidats? Au moins s’inscrire sur l’un des deux principaux réseaux sociaux spécialisés que sont LinkedIn et Viadeo. Il est en effet important de construire son image professionnelle sur internet comme on a pris l’habitude de le faire sur son CV. Attention toutefois à ne pas survaloriser l’importance de son réseau de contacts: ceux-ci doivent d’abord être des personnes qu’on a rencontrées dans la vie. Il faut garder un fond de réalité.

     

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