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    Le classique, «nouvelle» star de YouTube

    Une série qui cartonne, des spectacles d'humour, des festivals et des concerts qui attirent des centaines de personnes ou encore des clips sur le Net vus des centaines de milliers de fois: après des décennies à ployer sous les clichés, la musique classique commence enfin à se populariser. Un mouvement lento, certes, mais… sostenuto.

    Publié le 
    3 Octobre 2017
     par 
    Saskia Galitch

    Solide Vaudois de bientôt 25 ans, Charles est chef de chantier. Il aime les jeux vidéo, le cinéma, les tatouages, la campagne et la fanfare, où il joue de la trompette. Autant dire qu’a priori, on ne l’imagine pas spécialement sensible aux charmes de Bach, Beethoven ou Mozart. Lourde erreur: «J’adore! D’ailleurs, dès que je peux, je m’accorde une soirée-concert pour vivre mes émotions en direct.» Tout comme Léna, délicate étudiante de 26 ans qui se laisse également emporter aussi souvent qu’elle le peut «par le plaisir d’un concerto ou d’un opéra».

    Des cas isolés? Des exceptions qui confirment la (triste) règle selon laquelle la musique classique est l’apanage de bourgeois plutôt âgés? De moins en moins. Car si le mouvement est certes lento, les lignes se mettent clairement à bouger, direction démocratisation.

    Web et musique de chambre

    Concrètement, cette popularisation se traduit dans les écoles et conservatoires, qui croulent sous les inscriptions. Ainsi que sur Internet, via des vidéos visionnées des centaines de milliers de fois – dont celles de Guillaume Benoît ou d’Avner, qui dressent avec humour le portrait de compositeurs célèbres (voir encadré). Et la télévision n’est pas en reste, avec des audiences qui se chiffrent en millions de téléspectateurs pour la série Mozart in the Jungle et la soirée des Prodiges du classique, ou en centaines de milliers pour la Zygel Académie, pourtant diffusée… entre 23 h et 1 h du matin. Plus révélateur encore, le succès des CD de la collection Je n’aime pas la musique classique, mais ça j’aime, qui se sont vendus à environ 1,1 million d’exemplaires en Suisse et en France, et l’enthousiasme suscité par le spectacle de Gaspard Proust qui en découle.

    Tout cela est bel et bon. Mais qu’en est-il dans les salles de concert? Cette tendance à la diversification de l’audience s’y ressent-elle? C’est selon. Comme le notent en chœur Hervé Klopfenstein, directeur de la Haute Ecole de musique Vaud-Fribourg-Valais, Patrick Peikert, directeur du concours Clara Haskil et de Claves Records, et Olivier Gurtner, du Grand Théâtre de Genève, tout dépend en effet du programme, de l’orchestre, des artistes invités, du contexte ou des lieux et des tarifs pratiqués.

     

    Une tendance à la diversification est-elle en marche? Tout dépend du programme.

     

    De fait, si la musique de chambre, les concerts d’abonnement ou les galas donnés dans des cadres institutionnels sont encore essentiellement prisés des aînés et de la bonne société et peinent à conquérir de nouveaux fidèles, les festivals, opéras, soirées chorales ou événements spéciaux et hors sérail rassemblent pour leur part des assistances nettement plus chamarrées, composées de gens de tous âges et issus de tous milieux. Les 9 et 10 septembre 2017, 13 000 personnes se sont ainsi réunies à Yverdon pour célébrer la 20e Schubertiade d’Espace 2. De même, aux Variations musicales de Tannay, en août dernier, le violoniste Renaud Capuçon a fait salle comble tandis que le très audacieux Sinfonietta ravit de plus en plus de mélomanes atypiques. «Je pense que les gens apprécient le mélange des genres que nous proposons (ndlr: collaborations avec les chœurs et festivals de la région ou avec des artistes comme George Benson, Gilberto Gil ou Woodkid) , explique Catherine Zoellig, directrice exécutive de cet incontournable ensemble lausannois. Et puis, l’orchestre, qui est formé essentiellement de jeunes musiciens, a toujours eu la réputation d’être assez décontracté, ce qui peut être rassurant pour des non-initiés.»


    © RTS/Jay Louvion 

    Opérations séduction

    De leur côté, également soucieux de séduire des auditoires plus larges et populaires, le Grand Théâtre de Genève et l’Opéra de Lausanne ainsi que le Temple du Bas, à Neuchâtel, pratiquent une politique de prix favorisant la jeunesse et proposent toutes sortes d’actions de médiation culturelle, notamment en collaboration avec les institutions scolaires et les Hautes Ecoles de musique. Résultat de ces opérations séduction: emballés par les projets novateurs de l’Ensemble symphonique neuchâtelois, de plus en plus «de jeunes en jeans» se pressent aux concerts, se réjouit le délégué culturel de la Ville de Neuchâtel, Patrice Neuenschwander. Quant à Genève, «la jauge de remplissage est plutôt à la hausse» tandis qu’à Lausanne, la tranche des moins de 35 ans représente désormais quelque 30% des spectateurs et le spectacle jeune public programmé chaque saison est un incontournable pour de plus en plus de familles.

    Bref, on remballe les clichés: oui, la musique classique est à portée de tout le monde. Sans bémol(s) à la clé. A bon entendeur…

    Ils vous font aimer la musique classique

    Mozart in the Jungle Personnages truculents, situations dantesques et bande-son sublime: cette série, qui raconte la vie d’un orchestre philharmonique, a conquis des millions de fans qui attendent impatiemment la 4e saison, prévue pour novembre 2017.

     

     

    Pas si classique… Guillaume Benoît, 26 ans, poste régulièrement des vidéos décalées consacrées à des compositeurs sur sa chaîne YouTube Révisons nos classiques. Son but? Donner aux gens l’envie d’écouter de la musique. Il est suivi par 36 000 personnes et son clip Beethoven a passé les 44 000 vues.

     

     

    Vive la pub! Des airs classiques sont utilisés depuis longtemps dans la publicité. Que l’on pense par exemple à la Valse N° 2 de Chostakovitch – indissociable d’une assurance-vie. Ou à l’une des Danses hongroises de Brahms, utilisée pour faire prendre la mayonnaise (ci-dessous). 

     

     

    J’aime pas. Quoi que… Déclinaison scénique de la collection de CD Je n’aime pas la musique classique…, le spectacle de Gaspard Proust et de son septet offre une belle tranche de rigolade en chair et en notes. A (re)déguster en février 2018 à Genève, puis début mars 2018 à Lausanne.

     

     

    Autodérision Pour sa saison 2017-2018, l’Opéra de Lausanne a choisi de se moquer des clichés dont souffre la musique classique. L’idée de cette campagne est née d’un graffiti sprayé en rouge sur les murs du théâtre: «Opéra = bourgeois».


    © DR

     

    Avner, la passion  Ce youtubeur de 27 ans totalise près de 500 000 abonnés – notamment fous de ses caméras cachées. Lui, passionné de musique classique depuis qu’il a entendu une pièce de Chopin à 21 ans, a décidé de prouver que «cette musique est accessible et utile à tous.» Son clip Mozart a ainsi été vu 507 000 fois et celui sur Bach, 371 000 fois. 

     

     

    6 questions à Renaud Capuçon, violoniste virtuose et superstar du classique


    © Warner Classics

    FEMINA On dit la musique classique réservée à un public globalement âgé et argenté. Info ou intox?
    RENAUD CAPUÇON
    Ça fait 20 ans qu’on me dit: C’est une catastrophe, le public est trop âgé, il se meurt. Et ça fait 20 ans que je joue devant des salles pleines! Est-ce à dire que les nouveaux vieux remplacent les plus vieux? Non, cela dépend bien sûr des programmes et des salles, mais je vois tout de même pas mal de jeunes.

    Les choses bougent, donc…  
    Disons que nous, musiciens, devons y mettre du nôtre: ce n’est pas en étant sinistres ou coincés dans des attitudes rigides que nous pourrons faire comprendre que le classique s’adresse aussi bien à l’ouvrier qu’au prof de gym ou au banquier! A la Philharmonie de Paris, entre autres, je vois arriver un nouveau public qui n’est pas pétri de conventions ni de codes. Du coup, des gens applaudissent entre les mouvements, par exemple. Or, contrairement à ce que peuvent penser les puristes traditionalistes, c’est super car ça part d’un plaisir enthousiaste. Ces réactions spontanées montrent que nous avons réussi à faire passer de l’émotion… ce qui est notre but!

    Ce renouveau se remarque-t-il dans l’habillement?
    On voit aussi bien des nœuds papillons que des jeans et, aux Etats-Unis, par exemple, j’ai aussi vu des hommes en shorts. Mais tout le monde cohabite sans problème!

    Reste l’aspect financier, non?
     Non! On peut parfaitement proposer de l’excellence abordable. Au festival de Pâques d’Aix, que j’ai cofondé, il est possible d’écouter les plus grands musiciens du monde pour des prix allant de 12 à 60 euros. Un concert des Vieilles Canailles est plus cher. Franchement, qu’on veuille en écouter ou en faire, la musique est accessible à tout le monde.

    Vous en êtes une preuve…
    En effet. Mon père, fonctionnaire des douanes, et ma mère, femme au foyer, sont devenus mélomanes grâce au Grand Échiquier de Jacques Chancel. En constatant que les artistes qu’ils admiraient tant à la TV étaient programmés au Festival des Arcs, tout près de Chambéry, où nous vivions, ils se sont dit: On y va, pour voir comment c’est en vrai. Et ça les a bouleversés. Du coup, ils ont fait faire de la musique à leurs enfants et j’ai commencé le violon vers 4 ans. Comme j’ai tout de suite croché et que j’étais aussi passionné que consciencieux, la suite est venue tout naturellement.

    La suite, justement… Quand vous êtes entré au Conservatoire de Paris, à 14 ans, votre statut de non-bourgeois-non-parisien a-t-il posé problème?
    Vu mon jeune âge, ma petite taille et mes airs de provincial qui débarque à la capitale, j’ai subi quelques moqueries. Mais à vrai dire, je suis surtout tombé sur des gens un peu plus âgés que moi qui se sont montrés bienveillants et sympas.

     


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