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    Morningophiles: l’avenir appartient à ceux qui se lèvent (très) tôt

    C’est le trend du moment: se réveiller aux aurores pour offrir un «supplément de vie» à nos journées surbookées. Recette miracle ou néotyrannie?

    Publié le 
    3 Avril 2016
     par 
    Anne Sylvie Sprenger

    C’est un rituel qui ressemble furieusement à un réveil aux aurores dans un monastère. Se lever tôt, très tôt, si possible avant les poules, pour aller prier dans la froidure du matin. Sauf qu’ici les psaumes ont plutôt l’allure de hashtags. #EarlyBirds, #EarlyRisers, #EarlyMorning ou encore #5am: autant de mantras modernes qui, écourtant la nuit, déferlent sur les réseaux sociaux. Et on ne compte plus les posts de selfies en plein running ou en salle de fitness dès 5 h 31, histoire de bien faire passer le message: tomber du lit quand 95% de la population est encore en train de baver sur son oreiller, c’est cool.

    Ces drôles d’oiseaux humains qui gazouillent dès l’aube ont un nom: les morningophiles. Qui sont ces superhéros autoproclamés de la matinée précoce? Des moines? Des insomniaques? Des masochistes? Pas vraiment. Chefs d’entreprise, mères au foyer, it girls ou artistes bobos, tous, sans distinction, succombent à cette nouvelle mode cultivée chez nos amis anglo-saxons, véritable revival 2.0 du bon vieux dicton: «L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt.» Leur but: démarrer sur les starting-blocks entre 4 h et 6 h du matin, histoire de profiter d’un moment de tranquillité avant le tsunami de leurs journées survoltées. «Cette injonction de contrôle sur notre vie remonte au XVIIe siècle, dans l’univers protestant des Etats-Unis», rappelle le sociologue Nicolas Marquis, auteur de «Du bien-être à la société du malaise» (Ed. PUF). A la différence près qu’aujourd’hui l’éthique protestante (travailler, vivre chichement et économiser) a été remplacée par l’idéologie du plaisir: «Désormais, une vie bonne est celle que vous avez choisie, où vous faites ce qu’il vous plaît.»

    Un plaisir pour performers

    Pas question donc de foncer au travail dès le saut du lit. Place au yoga, à la lecture et au footing matinal! Cette communauté qui se veut trendy a même ses apôtres, incarnés par des performers célèbres tels Richard Branson (PDG du groupe Virgin), Tim Cook (patron d’Apple), Robert Iger (PDG de Disney) ou encore Anna Wintour (rédactrice en chef de «Vogue» US). Et, carrément, sa bible: «The Morning Miracle», de Hal Elrod. Publié aux Etats-Unis en 2012, l’ouvrage est sorti le 10 mars 2016 en français (Ed. First). Il figure depuis en tête des ventes dans sa catégorie. Il faut dire que l’éditeur n’a pas lésiné sur les promesses, le présentant comme «une méthode simple et lumineuse» pour s’offrir «un supplément de vie»! Ou, plus justement: une période de substitution.

    Car le réveil à l’aube ressemble à s’y méprendre à ces moments quotidiens de détente que constituaient, il n’y a pas si longtemps encore, nos soirées. Vous savez: le fameux repos du guerrier. Celui qui est trop souvent phagocyté par les enfants, le gavage télévisuel, notre perpétuelle connectivité ou encore – surtout? – parce que l’on remonte de plus en plus tard de la mine – ou de sa version moderne: l’open space. «Le propos clé des ouvrages de self-help, c’est l’idée que nous avons plus de marge de manœuvre que nous l’imaginons. Que ce que l’on croit déterminé peut en fait être modifié par un travail sur soi, analyse le sociologue. La morningophilie obéit à cette logique adaptative en ce qu’elle pousse à prendre sur soi les conséquences d’un rythme de vie de plus en plus soutenu. En gros, ce n’est pas au système de changer, mais à vous de vous adapter.»

    La morningophilie ne serait dès lors qu’une manière de récupérer un peu de temps pour soi. Et rien que pour soi. «Le petit matin est souvent le seul moment de la journée où l’on est sûr de pouvoir réellement le faire», explique Jordana Le Gall, animatrice du site www.wakeup.coach. Pour peu que l’on soit parent, en couple ou «workaholic», les fins de journée se révèlent en effet peu propices à la méditation

    Car justement il ne faudrait pas se méprendre: ce trend du «matin miraculeux» est prioritairement une pratique de développement personnel pour, selon les termes de Hal Elrod, «dédier un moment à la personne que nous souhaitons devenir». En résumé: on ne crée la vie que l’on désire qu’en s’en donnant les moyens.

    Seul, oui, mais avec public

    Si cette tendance rassemble de plus en plus d’aficionados, il reste difficile de les dénombrer avec exactitude. Ce qui frappe cependant, c’est leur ultravisibilité. Sur les réseaux sociaux bien sûr, mais aussi dans la blogosphère, qui regorge de témoignages narrant comment cette méthode a révolutionné le quotidien de leurs auteurs. On s’en revendique bruyamment. On fait le reportage en direct de ses épopées sportives ou méditatives à grands coups de selfies fleurant bon la sueur. «Se lever à 4 h du mat ne va pas sans la joie et le prestige que l’on tire à le partager», résume Nicolas Marquis.

     

     

    Julien Perriard, psychologue du travail, souligne le paradoxe: «Le but de cette philosophie est de trouver du temps pour se recentrer. Or on en occupe une partie à se photographier et à s’afficher sur les réseaux sociaux.» Serait-ce un début de preuve que le morningophile vise d’autres buts? «On ne peut nier que cet étalage public peut aussi s’inscrire dans une logique de compétition, remarque-t-il. Afficher l’heure matinale à laquelle on se lève et tout son programme minuté revient à signifier aux autres que l’on est maître de soi, donc performant.» Le lever aux aurores a d’ailleurs souvent été perçu comme l’apanage des génies, ces derniers se servant de cette morningophilie avant la lettre pour affirmer leur différence. Voire forger leur légende, telle celle de l’écrivaine Amélie Nothomb disant à qui veut l’entendre qu’elle est debout à 4 ou 5 h chaque matin depuis le début des années 90 pour écrire. Ainsi, à l’heure où l’on sait Facebook fortement arpenté par certains RH, ces manifestations ne peuvent plus apparaître comme totalement désintéressées…

    Une zénitude stratégique

    Le psychologue du travail dénonce à ce titre une véritable dérive langagière: «Le vocabulaire de gestion a envahi la vie privée. Désormais, on est censé s’appliquer à soi-même tout l’outillage des managers: se fixer des objectifs, évaluer ses résultats, etc.»


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    Vous vous sentez effrayé par l’ampleur de la tâche? Pas de panique! Une nouvelle catégorie de professionnels a justement éclos: les wake-up coaches. A l’instar de Jordana Le Gall, ils peuvent vous «aider à sauter le pas vers le changement». Pour la jeune femme, ces instants dédiés au bien-être personnel n’ont d’ailleurs pas à être vécus dans la solitude. Elle-même anime des ateliers dans les fameuses matinées «She is Morning», qui se multiplient à présent chez nos voisins français. Planifiés entre 6 h 30 et 9 h 30, ces événements se présentent comme de stimulants «before works», entre yoga, petit-déj’ sain et musique zen. Histoire de prendre du temps pour soi, mais en bonne compagnie.

    Si ces démonstrations d’autodiscipline inspirent les uns et suscitent l’admiration de certains autres, force est de constater qu’elles tendent aussi à culpabiliser ceux qui ne s’y livrent pas. Ce qui commence à hérisser le poil de nombreux observateurs. Nicolas Marquis fustige d’ailleurs cette nouvelle tyrannie moderne: «'Miracle Morning' ne propose rien d’autre que de rogner sur notre capital sommeil pour faire fructifier notre capital professionnel.» Et le spécialiste de souligner le focus actuel mis sur le repos des travailleurs: «Etre actif est socialement prestigieux, certes. Mais aujourd’hui, c’est le sommeil qui cristallise ce reproche d’inactivité: le sommeil est devenu du temps perdu.» Ce que décrient en chœur, évidemment, tous les médecins. Lesquels s’inquiètent de cette incitation à prendre sur ses heures de sommeil pour, comble d’ironie, être au top de sa forme.

    Trouver un havre de paix matinal pour mieux retourner au charbon. Le message ne serait-il pas un tantinet manipulateur? Les ficelles deviennent encore plus visibles lorsque des «before works» sont organisées directement par l’employeur. Self-médiatisée et récupérée à des fins de productivité, la morningophilie n’est-elle pas finalement en train de s’autodétruire? S’il est vraiment «pour soi», le temps ainsi arraché ne devrait-il pas s’éviter de devenir public? Sans compter qu’une partie de la population se lève déjà très tôt pour... aller travailler. Et non pour méditer à côté d’une tasse de thé. «C’est là toute la naïveté de ce type de message, qui se prétend universel alors qu’il rencontre des situations fondamentalement inégales en termes de possibilités», dénonce encore le sociologue.

    Sur son blog du Monde, sa consœur Anne Dujin ironise sur cette tendance de privilégiés: «Se lever à 5 h du matin reste une réalité pour nombre de travailleurs, moins qualifiés, qui nettoient notamment les bureaux des lecteurs potentiels de «The Morning Miracle» pendant que ceux-ci dorment encore…»

    Et pour finir, une question simple: si la journée, la soirée et désormais la matinée s’apparentent à autant de cours de crossfit, quand allons-nous pouvoir souffler?

    Before Works à gogo

    Sortez, rencontrez-vous et trémoussez-vous dès l’aurore! Voici ce que proposent les «before works», ces rencontres organisées, comme leur nom l’indique, avant le travail. Il en existe aujourd’hui de toutes sortes et pour tous les goûts. Surgissent de plus en plus de véritables «soirées» du matin, plus couramment appelées «wake up parties».

    Ainsi, à Paris, les fêtes Wakatepe rassemblent des centaines de fêtards de l’aube sur des rythmes electro, l’alcool et les drogues y étant tout de même remplacés par le café et les smoothies. La tendance a un tel succès que nombre d’entreprises ou de sociétés événementielles se lancent à leur tour dans l’organisation de «before works» spécialement conçues pour les collaborateurs. Une étrange dérive de ce fameux «temps pour soi» que l’on voulait tant récupérer…

    «Le sommeil n’est pas facultatif!»

    Quatre questions au Dr José Haba-Rubio, du Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil.

    En tant que spécialiste du sommeil, de quel œil voyez-vous cette mode?
    Préserver du temps pour soi en début de journée, c’est très bien. Mais ce temps ne doit pas être enlevé au sommeil, qui est une fonction biologique essentielle, nécessaire au bien-être physique et psychologique. Le sommeil n’est pas facultatif. Si on veut se lever plus tôt, il faut réorganiser sa journée pour pouvoir se coucher plus tôt.

    Quels sont les risques liés au manque de sommeil?
    Notre cerveau a besoin de sommeil pour sa restauration et pour éliminer toutes les toxines générées par l’activité neuronale au cours de la journée. Les recherches montrent également de nombreuses conséquences sur le fonctionnement de la mémoire, l’immunité ou encore le système cardiovasculaire.

    Quel est le nombre d’heures à respecter?
    C’est là une des grandes difficultés: nous ne sommes pas tous égaux face au sommeil. Notre horloge biologique ainsi que notre besoin de sommeil sont déterminés très fortement par nos gènes. On ne choisit pas d’être un petit ou gros dormeur, pas plus que d’être un lève-tôt ou un couche-tard.

    On ne peut donc pas s’éduquer à dormir moins?
    Non, et cette mode peut même se révéler contre nature. Lutter contre son horloge biologique est un supplice. Certes, culturellement et socialement, on valorise le fait de dormir peu et les gros dormeurs culpabilisent. Or le sommeil n’a rien à voir avec la productivité ou l’intelligence: Einstein, par exemple, avouait avoir besoin de dormir douze heures…

     

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