news société

    Les légendes urbaines se propagent sur Google

    Autrefois potins de comptoir, les légendes urbaines ont conquis la sphère publique. Enquête sur une société qui googlise trop vite ses peurs au lieu de les démystifier.

    Publié le 
    27 Avril 2015
     par 
    Nicolas Poinsot

    «Tu sais ce qui est arrivé à l’amie d’une amie?» Clémence et Julia, la vingtaine, sont dans un train CFF. L’une est tout ouïe, l’autre commence à tirer le fil d’une histoire incroyable. «Cette fille s’est mise à flirter avec quelqu’un pendant une soirée en boîte, et ils sont allés chez lui pour faire l’amour. Mais le lendemain elle a remarqué plein de cloques bizarres sur sa peau. Son médecin lui a dit que c’était dû à une bactérie qui ne se développe que sur les morts. Et plus tard, elle a appris que son amant d’une nuit était nécrophile, il violait des cadavres chez lui…»

    Etrange, ce scénario a aussi touché l’une de vos lointaines connaissances. Vous en êtes persuadé, sauf que les qui, où et quand vous échappent. Logique: ce sinistre épisode n’est qu’une légende urbaine. Comme les dents dissoutes par le Coca-Cola. Comme la dame blanche au bord des routes. Un récit fabriqué de toutes pièces qui nous vient du fin fond de l’inconscient collectif, de préférence étonnant, effrayant et… hautement improbable. Pourtant, tout le monde, ou presque, y adhère sans sourciller. Voire se l’approprie carrément. Dites, une telle crédulité en cette ère de l’hyperinformation et de la science toute-puissante, c’est grave docteur?

    Pour Linda Simon, psychologue qui a consacré une thèse, puis un livre, au sujet («Les rumeurs», Ed. De Boeck, 2015), ce n’est en tout cas guère surprenant. «Derrière leur façade sensationnaliste, ces mythes contemporains ont un point commun: ils expriment un sentiment d’anxiété face au changement. Nous nous sentons dès lors vite concernés, car ils font écho à ce qui nous inquiète.» Avec leur lot de crises économiques et de révolutions sociétales, ces dernières années ont donc été une vraie pouponnière à rumeurs. Voyant les anecdotes les plus abracadabrantes se balader dans la nature. «Les légendes urbaines sont souvent diffusées durant des périodes de stress, car elles permettent de verbaliser la peur de ceux qui les racontent, observe Aurore Van de Winkel, docteur en information et communication, et auteure de «Gérer les rumeurs, ragots et autres bruits» (Edi.pro, 2012). Lorsque l’atmosphère est préoccupante, elles deviennent alors davantage visibles.»

    Une morale conservatrice

    Soif du conte divertissant, plus bon sens anesthésié par la nervosité ambiante? Un peu de tout ça, selon Irene Becci, professeure assistante à l’institut de sciences sociales des religions contemporaines à l’Université de Lausanne: «Nous risquons plus de tomber dans la croyance durant les périodes de transformation de la société. En effet, devant des bouleversements, la disparition des certitudes prédispose les gens à croire que tout peut être possible.»

    Les rumeurs en circulation trahissent d’ailleurs les quelques points chauds du moment, parmi lesquels l’évolution des mœurs. «Nombre de légendes urbaines se montrent volontiers misogynes, remarque Aurore Van de Winkel. Leur morale invite généralement les femmes à rester sages au lit et à ne pas collectionner les conquêtes. C’est curieux, il n’existe pas de versions dénonçant une sexualité masculine libérée…» Même obsession réactionnaire envers les droits accordés aux homosexuels. Ainsi, pendant le houleux débat autour du mariage pour tous en France, des ragots de plus en plus influents laissent penser que l’enseignement de la théorie du genre à l’école va devenir obligatoire. On parle également d’une éducation sexuelle trash, avec cours sur la masturbation dès la classe enfantine et même démonstrations à l’aide de sex-toys… Mais voilà, tout est faux. Des SMS envoyés à des parents d’élèves ont permis de relayer le mythe.

    Des mygales dans la maison

    Quand elles ne tentent pas de restaurer la bonne vieille morale d’antan derrière les sous-vêtements, les «urban legends» ont une autre grande marotte: l’étranger. Qui apparaîtra toujours comme une menace mortelle, un barbare, voire un animal. En témoignent les variations inépuisables autour du «monstre» caché dans les fruits ou les plantes exotiques que l’on ramène chez soi. Des araignées, des scorpions, des serpents, «les plus dangereux recensés par le «Guinness Book des records», évidemment», sourit Aurore Van de Winkel, finissent toujours par jaillir d’une banane ou d’un cactus pour terroriser la ménagère. Une fable qui a la peau dure, puisque le premier «cas» de ce genre a été rapporté en… 1910!

    C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques de ces rumeurs: se baser sur des racontars parfois ancestraux, sur un vague fait divers ou sur une scène de fiction, puis se transmettre dans le temps, avec des bonds significatifs sur l’échelle de l’horrible et du vrai. Elles revêtent au passage de nouvelles formes, resurgissant à n’importe quel endroit de la planète pour répondre à une inquiétude locale. Oui, la légende urbaine est un peu le prêt-à-porter du paranoïaque moderne.

    De source sûre?

    Exemple parmi d’autres, on songe à ces rumeurs sordides qui visent la communauté turque au Danemark, et qui se révèlent être d’anciens mythes scandinaves sur les méfaits des trolls, simplement réactualisés en réponse au sentiment xénophobe d’une partie de la population. A l’heure où l’extrême droite progresse inexorablement en Europe, les fameuses légendes prennent tout à coup des airs beaucoup moins amusants…

    Certes dopées par le climat anxiogène de l’époque, ces histoires le sont aussi à travers la nouvelle donne technologique imposée par le net. Réseaux sociaux et blogs en tête «vendent» ces mythes farfelus. «La nouveauté, c’est que la rumeur se propage bien plus vite qu’avant grâce à ces outils, souligne Linda Simon. Elle peut être appuyée par des photos ou des vidéos recueillies hors contexte, ce qui fausse la perception des internautes et donne encore plus de crédit à l’histoire.» En clair, la légende urbaine n’a jamais été aussi virale.

    Il n’a ainsi suffi que de quelques jours pour qu’à l’automne dernier la moitié du globe se persuade que des clowns agressifs s’en prenaient à des passants avec des tronçonneuses ou des sabres japonais dans la rue. En Suisse, des témoins affirmaient avoir bien assisté à ces scènes. Petit épisode de panique mondialisée, pourtant parti d’une caméra cachée filmée aux Etats-Unis puis diffusée sur le web, et totalement inoffensive en réalité. Le souvenir du roman fantastique de Stephen King, «Ça», dans lequel un serial killer à nez rouge et ballons multicolores s’en prenait à des adolescents, n’a fait que nourrir la psychose.

    Rumeur numérique

    La légende urbaine a ainsi pris du muscle. Passant du traditionnel bouche à oreille au haut débit 2.0, elle a également gagné un pouvoir inédit grâce aux soi-disant preuves avancées sur la toile. «Les rumeurs sont désormais adossées à de nombreux arguments techniques qui les rendent très performantes, constate le sociologue Gérald Bronner dans son ouvrage «La démocratie des crédules» (Ed. PUF, 2013).» D’autant plus que le risque est grand de ne récolter que des informations qui vont confirmer la rumeur, note Aurore Van de Winkel: «Sur les réseaux sociaux, on a tendance à aller vers les gens ayant les mêmes préoccupations que nous.» Ceux qui doutent et ceux qui ne doutent pas se croisent rarement. Au final, «le web favorise la croyance plus que la connaissance», diagnostique froidement Gérald Bronner. Nous voilà avertis.

    Sans parler de la presse d’aujourd’hui qui, surfant sur le torrent venu d’internet, est en quête constante de sujets accrocheurs. «La toile a permis d’internationaliser les légendes, relève Aurore Van de Winkel, et il n’est pas rare que la presse en fasse des articles sans prendre le temps de les vérifier. J’en vois passer environ une chaque semaine dans les médias, présentée comme une info véridique.» Mais l’ère 2.0 n’a pas que des effets obscurantistes sur nous: elle offre aussi une sorte de contre-pouvoir inédit avec des sites tels HoaxBuster et Les Décodeurs, entièrement dédiés à l’analyse rationnelle des rumeurs. «Pour croire une légende urbaine, il faut se sentir impliqué par sa morale, précise Linda Simon. Cela affaiblit tout sens critique, même face à des faits peu probables.» Et si le web nous apprenait aussi à ne pas nous laisser prendre de vitesse par nos fantasmes?

     

    A lire également
    La jeune chanteuse belge fait littéralement le procès du sexisme ordinaire.
    O
    notre dame paris incendie flammes
    Détruite par les flammes, la cathédrale sera reconstruite, a promis Emmanuel Macron.
    O
    Voyage
    Vous aspirez davantage à des vacances plus green, sans (trop) de traînées de kérosène pour y arriver? Cette sélection de lieux est faite pour v(n)ous.
    O
    Cuisine
    Dans les Grisons, une ferme salmonicole durable offre un poisson de qualité qui se retrouve sur la table des restaurants.
    O
    Cuisine
    «Est-ce que cette branche de céleri m'apporte de la joie..?»
    O