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    Faut-il être sa propre patronne pour être heureuse?

    Etre indépendante: le statut fait rêver. Mais se lancer et devenir entrepreneur est-il un gage de bonheur? Comment s’y prendre et quels sont les écueils à éviter? Enquête.

    Publié le 
    4 Septembre 2016
     par 
    Muriel Risse

    Pas d’horaires fixes, ni de supérieur, aucun collègue pour nous tacler en réu’: devenir sa propre patronne, on y a toutes un jour songé. «De nombreuses études suggèrent en effet que les indépendants sont plus satisfaits de leur job que les employés, relève le professeur Laurenz Meier, docteur en psychologie du travail à l’Université de Neuchâtel. Cela est dû au degré accru d’autonomie et de flexibilité, ainsi qu’au sentiment d’être en mesure d’exercer une activité qui compte. Ça affecte positivement le rapport au travail, mais également à la vie de manière générale.» Alors, qu’est-ce qu’on attend pour se lancer… et être heureuse?

    1. C’est pour moi si…

    Premier constat? Non, nous ne sommes pas toutes faites pour devenir cheffe d’entreprise, y compris d’une structure constituée de soi seule. Avouons-le, on s’y attendait: un tempérament de battante ascendant superhéroïne est nécessaire. «Il faut avoir un certain caractère, note Nissia Gunter, business coach et créatrice de plusieurs start-up. On se rend vite compte si l’on est fait pour cela. Il ne faut pas avoir peur de l’échec ni de se remettre sans cesse en question.» Les moments euphoriques et ceux de dépression profonde s’enchaînent, on doit alors rester solide, positive et ne pas craindre l’inconnu. Etre patronne, c’est miser sur l’avenir sans avoir toutes les cartes en main, ni aucun «joker voyance» à abattre au moment opportun. Bref, beaucoup de rêveuses, peu d’élues: «Passer du rôle d’employée à celui d’employeuse n’est pas évident, note Nadine Reichenthal, présidente du Club des femmes entrepreneures. Je le vois dans mes cours: sur une classe de soixante-cinq, seule une dizaine se lance dans l’aventure entrepreneuriale. Beaucoup sont incapables de décider dans l’incertitude et donc de prendre des risques.»

    Les femmes sont malgré tout de plus en plus nombreuses à se lancer. En 2006, 1500 entreprises suisses étaient créées par une entrepreneure. En 2013, elles étaient plus de 2200. Cela reste encore loin des 11 715 et 12 440 firmes fondées, sur les mêmes périodes, par des hommes. Le contraire nous aurait étonné. On ne compte pas en effet les obstacles «extérieurs» auxquels ces dames se heurtent – l’un d’entre eux, mais non des moindres, étant le fait que les investisseurs font davantage confiance aux projets menés par des hommes. Mais il y a aussi les barrières intérieures, cette bonne vieille dose de non-confiance en soi, notamment… «Avant de créer un petit business, une femme va se poser 350 000 questions, pour finalement ne pas se lancer, constate Nadine Reichenthal. C’est bien souvent du déni de compétence.» Sans compter la gestion de la vie familiale, qui incombe encore communément à madame. «La société change petit à petit, les pères s’investissent toujours davantage, poursuit la spécialiste. Mais rien n’est fait en Suisse pour nous aider à gérer vie professionnelle et vie privée.»

    2. Quand se lancer?

    Spoiler alerte: il n’existe aucune échéance magique. Le parcours, la formation, les étapes de vie de chacune diffèrent, impossible de délivrer une formule mathématique permettant d’aboutir à l’instant T. Mais nos experts esquissent plusieurs pistes. Pour David Talerman, créateur de la plateforme Travailler en suisse, plus on est jeune, mieux c’est: «Même si la confiance est difficile à gagner, les idées, l’énergie, la fraîcheur que l’on a en sortant de formation sont inestimables. La preuve: Facebook, Google ou Snapchat ont été fondés par des étudiants.» Pour Laurenz Meier, mieux vaut avoir œuvré en entreprise durant quelques années avant de sauter le pas: «On bénéficie ainsi d’un plus large réseau et d’une capacité à travailler de manière autonome, deux facteurs clés. Plus on acquiert de l’expérience, plus on développe ses connaissances métacognitives: on sait quels sont nos points forts et nos faiblesses. Une étude récente a démontré que les entrepreneurs plus âgés avait une meilleure gestion du stress lié à une activité indépendante.» Fabrice Serey, fondateur de l’entreprise Inkoservice et membre du Réseau Entreprendre, conseille lui aussi de faire ses armes durant plusieurs années avant de créer son propre business. «On n’a aucune certitude de pouvoir se payer un salaire à la fin du mois, note-t-il. Il est nécessaire d’avoir de l’argent de côté, d’autant plus si l’on a une famille à charge.»

    3. Mompreneurs

    Maman + patronne? Nombre de jeunes femmes refusent de se laisser effrayer par l’équation. A l’image d’Aline Muller Guidetti, psychologue du travail FSP à Lausanne: «Mes trois enfants étaient petits quand je me suis lancée, la dernière avait 3 ans. C’est à ce moment-là que j’ai pris le temps de me poser, de me demander ce que je souhaitais faire de ma vie professionnelle dans les années à venir. L’envie de me mettre à mon compte, de gérer les choses à ma façon s’est vite imposée.» Si la jeune femme a pu se lancer, c’est aussi grâce à son conjoint: «L’équilibre des tâches au sein du couple est capital pour que chacun puisse se réaliser. Mon mari travaille à 80%, il est très présent pour les enfants, s’occupe beaucoup des repas. Pour mener à bien un tel projet, une bonne logistique et une organisation bien rodée sont nécessaires.» Lydie Lecoultre, fondatrice de Winds of Change, entreprise proposant du coaching en management durable, est elle aussi une mompreneur: «Le besoin en termes de flexibilité lorsque l’on est jeune parent est important. J’ai ainsi pu concilier plus facilement présence auprès de mes enfants et vie professionnelle épanouissante.» Si elles doivent faire face à la nécessité d’accorder leurs horaires avec ceux de leur progéniture, les mompreneurs n’en recherchent pas moins des postes à responsabilités, lesquels leur sont rarement proposés si elles travaillent à temps partiel. «De plus en plus éduquées, frustrées dans les emplois qu’elles trouvent à leur retour de maternité, elles sont nombreuses à se lancer à leur compte, ajoute Nadine Reichenthal. C’est souvent très dur. Pour elles, ce sont vraiment deux vies qui se superposent. Mais elles sont de plus en plus nombreuses à tenter l’aventure.»

    4. Les avantages…

    Depuis un an, Melissa Amez-Droz, 25 ans, est propriétaire de l’institut de beauté M & Vous, au Landeron. Travailler à son compte? Elle n’y voit que des points positifs: «Ça a complètement changé ma vie. C’est une façon de prétendre à un meilleur salaire, ainsi qu’à une liberté dans les horaires. Certaines de mes amies m’ont dit que j’étais folle, qu’elles-mêmes n’oseraient jamais. Pour ma part, je ne regrette en rien ma décision, bien au contraire. Je fais tout comme je le veux et, sauf lorsque je reçois des factures, je n’ai pas le sentiment de travailler, les journées filent à une telle vitesse!» Toutes les entrepreneures interrogées soulignent le bonheur de gérer leur temps comme bon leur semble. Et expriment la joie sans pareille d’œuvrer par et pour soi-même. «Signer un contrat au nom de sa propre entreprise n’a pas du tout la même saveur que lorsque l’on est employée, souligne Nissia Gunter. C’est beaucoup plus fort.» ~ «Il y a davantage de satisfaction personnelle dans le travail, de sentiment de se réaliser, c’est extrêmement positif pour l’estime de soi», abonde Aline Muller Guidetti.


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    5. … et les inconvénients

    Oui, ils existent. Le plus cité? La solitude. Passer d’un open space à son mur, pour tout collègue, ça peut faire mal. «Etre son propre patron, c’est d’abord être isolé: on est seul à prendre les décisions, à orienter son entreprise dans telle ou telle direction», explique Séverine Chapalain, directrice du Réseau Entreprendre Suisse romande. En fondant Sérendipité, boutique en ligne spécialisée dans les magazines indépendants, Céline Debray a dû «prendre seule une multitude de décisions. J’ai toujours adoré mes anciens patrons, j’aime travailler avec quelqu’un qui sait, qui m’inspire, c’est une interaction très enrichissante. Avoir des collègues, un boss, ça me manque.» Et pour celles que le «sans hiérarchie» fait rêver, David Talerman assure que ce n’est qu’une illusion: «On n’a certes plus de supérieur direct, mais d’autres patrons qui ne se disent pas: les clients à satisfaire, les banques, les investisseurs. Il y a toujours une forme d’aliénation, la liberté n’est jamais totale.» Autre point noir: la rémunération. Durant les premières années, il est souvent difficile de se verser un salaire décent. Enfin, il n’est pas si facile que ça de concilier vie pro et vie perso. «Les deux vies sont imbriquées, explique Corentin Orsini, coauteur de «Créez le job de vos rêves et la vie qui va avec». Responsable de sa propre structure, on ne coupe jamais totalement, on ne débranche pas du boulot le soir ou le week-end.»

    6. Et si je restais employée?

    Le bonheur au travail n’est pas l’apanage du gang des indépendantes. Qu’on se le dise: être heureuse en étant employée, c’est bien sûr possible. Pour Fabrice Serey, «un salarié ne sera jamais au firmament, mais il ne tombera jamais aussi bas qu’un entrepreneur pour qui rien ne va. Et il oublie souvent que, quoi qu’il arrive, il touche chaque mois un salaire, même s’il n’est pas satisfait.» Plus optimiste, Nadine Reichenthal met en avant le plaisir que l’on a à travailler pour une entreprise «pour qui l’on a de la valeur. Tout est une question de sens et de reconnaissance: être collaboratrice dans une équipe qui fonctionne peut être extrêmement épanouissant.»

    Témoignages

    «L’une des plus belles expériences de ma vie» Céline Debray, 37 ans, créatrice de Sérendipité, e-shop de magazines indépendants, Chexbres .

    «J’ai fondé mon entreprise un peu par hasard: je me suis retrouvée au chômage durant plusieurs mois. Etant une grande consommatrice de magazines, j’ai créé Sérendipité pour pouvoir m’en procurer plus facilement. C’était un loisir, je n’avais pas du tout l’idée d’en faire un job. Puis la librairie, le magasin sont venus. Ça s’est fait petit à petit. Au début je travaillais à la maison mais, très vite, j’en ai eu assez: j’avais besoin de sortir, de voir du monde. Je me suis donné un cadre, j’ai arrêté de faire tout, n’importe quand, n’importe où. Créer mon entreprise est probablement l’une des plus belles expériences que j’ai vécues. C’est tout un univers qui s’est ouvert à moi, j’ai rencontré des gens formidables, cela a changé ma manière de concevoir le monde... Parfois, j’ai un peu de mal avec les salariés qui ne se rendent pas compte de la chance et du confort qu’ils ont. Quand on démarre de zéro, rien n’est acquis, ni la machine à café, ni la photocopieuse, ni la pile de cahiers. Je suis en décalage avec les gens qui n’ont pas vécu cette expérience et croient que tout tombe du ciel.»

    «Je me couchais à 3 h pour me relever à 6 h 30» Claire-Marie Avot, 35 ans, fondatrice de The Box by Les Loges du Chic.

    «Au lancement de ma box de créateurs, j’ai reçu deux commandes, puis vingt, puis cent. Aujourd’hui, j’en livre deux cents par mois. J’ai toujours eu la fibre entrepreneuriale, mais je suis aussi maman de deux enfants de 3 et 5 ans. Il y a eu des moments compliqués, je me couchais à 3-4 h du matin pour me relever à 6 h 30. J’ai du mal à me détacher de ma boîte, c’est tellement fort et prenant! J’ai su que j’allais trop loin lorsque, le mercredi, je me suis vue n’attendre qu’une chose: que mes enfants aillent à la sieste pour que je puisse travailler. Désormais, j’arrive à mieux gérer mon entreprise tout en étant là pour eux. Au début, mon mari n’était pas emballé par mon idée de me lancer. Avancer sans son soutien a été dur. Mais il s’est ensuite rendu compte du potentiel et, maintenant, c’est lui qui me booste lors de mes moments de doute. Car oui, il m’arrive de me dire: «J’arrête tout et je remets mon CV en ligne.» Mais la reconnaissance de mes clients n’a pas de prix: chaque mois, je reçois des petits mots pour me remercier. Le plus difficile? Trouver de l’argent, des investisseurs, pour développer davantage le projet. C’est malheureusement le lot de toutes mes amies entrepreneures…»

    5 conseils à suivre avant de se lancer (et après aussi...)

    Analyser la demande Etre passionnée par son domaine, c’est bien. Répondre à un besoin du marché, c’est mieux. Il est recommandé de tenter l’expérience en restant employée et travaillant sur son projet le week-end. Le but: s’assurer que des rentrées d’argent sont possibles.

    Avoir le soutien de son chéri Se lancer dans une telle entreprise sans l’accord de son compagnon? Impossible. Ce doit être un projet commun au couple, il faut le mûrir ensemble. En effet, les premières années sont si prenantes que cela impactera forcément la vie privée.

    Apprendre à décrocher A force de flouter la frontière entre vie pro et perso, l’épuisement guette. Des phases de repos sont essentielles pour se régénérer et repartir de plus belle. Passer des instants en famille, organiser des sorties, prendre du temps pour se faire du bien: il est essentiel de penser à soi.

    Etre persévérante On a toutes tendance à sous-estimer les effets à long terme, obnubilées que l’on est par le court-terme. Or, pour que le business soit pérenne, il faut souvent bien plus de temps que ce qu’on avait imaginé. La clé du succès? Etre capable de travailler sur la durée.

    Se faire confiance Suivre ses instincts et ne pas (trop) écouter les milliers de conseils qui nous tombent dessus sans qu‘on les ait sollicités. Tenir bon… et miser sur soi!

     

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