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    Décryptage: qui sont les nouveaux hippies?

    Ils sont exilés en forêt, «boho» stylés à Santorin ou «gypset» branchés à Cancun. 50 ans après l’apogée du summer of love, les Peace & Love n’ont jamais été aussi nombreux. Portrait à 360 degrés d’un mood mêlant luxe, calme et spiritualité.

    Publié le 
    6 Août 2017
     par 
    Nicolas Poinsot

    Et San Francisco créa le hippie. Il y a pile 50 étés, un quartier au pied du pont du Golden Gate voyait fleurir le Summer of Love, vaste mouvement utopiste prônant l’amour libre et le LSD gratuit. 1967 constitua le paroxysme d’une idée plus large qui prenait ses racines dans les décennies précédentes: vivre autrement, différemment; réconcilier les humains entre eux et avec la nature; solliciter des ressources nouvelles dans le corps et l’esprit. Un coup dans l’eau? Sans doute.

    Reste qu’en ce milieu des années 2010, après une traversée du désert un peu longuette, les hippies sont de retour… des néo-hippies car, on s’en doute, les buts et les préoccupations ont changé. Plutôt qu’une fuite dans les marges, ils préfèrent vivre l’alternative au cœur de la société, voire ne pas cracher sur le confort d’une existence bien rémunérée. Un Flower Power en pente douce.

    Et après des années de tentatives désespérées pour revenir dans la lumière, ce hippisme un peu chic, loin des retraites rustiques du passé, séduit la planète. Qui sont ces néo-hippies? Comment vivent-ils? Quel est leur message? Carte d’identité en 5 points.

    1. Les festivals

    Se rassembler par milliers à l’écart du monde, avec des génies du rock comme bande originale; laisser s’exprimer son style vestimentaire hors des codes; les hippies des sixties ont fait des festivals musicaux des messes païennes à l’audience planétaire: Woodstock (400 000 spectateurs!), Monterrey, cœur du Summer of Love, en 1967, Altamont… Dans les années 2010, après des décennies de flottement, le trend revient. Burning Man au Nevada, Coachella en Californie, le Electric Forest dans le Michigan, ou encore le Mystic Garden aux Pays-Bas sont devenus les nouvelles «places to be» pour les néo.


    Coachella Festival en Californie. ©Frazer Harrison/Getty Images for Coachella

    Certes, les dieux du riff de guitare électrique ont été remplacés par une ambiance plus esthétique, mais le festival à la cool demeure la colonne vertébrale du mouvement à travers les âges. La preuve avec le retour en grâce de la Rainbow Family, ce rassemblement emblématique organisé à chaque session dans un lieu différent. On célèbre toujours le mode de vie alternatif, à quelques paradoxes près: les membres de cette communauté utopique sont souvent avocats ou professeurs. Question antisystème, on repassera!

    2. La culture

    Il y a un demi-siècle, les apprentis beatniks ne juraient que par les odyssées suburbaines d’un Jack Kerouac ou le lyrisme cosmique d’un Allen Ginsberg. Les néo, eux, ont aussi leurs bibles. «Mange, prie, aime», côté film culte et, surtout, «Gypset Trilogy», de Julia Chaplin. En trois volumes parus en 2015, l’ex journaliste du «Times» brosse une étude quasi ethnologique des tendances néo-hippies, Gypset et Boho. On y croise les mêmes lunettes rondes iconiques et bracelets de chevilles qui ornaient le corps des aînés, ainsi que l’inoxydable combi VW (bientôt réédité en version futuro-électrique) prêt à crapahuter sur les cinq continents.


    Le combi VW. ©Getty Images/iStockphoto

    La peau de mouton a cédé la place au cuir végétal, ère de l’anti-carnisme oblige. Autre marque de ce rapport différent à la nature: le boom de la lithothérapie. Cristaux de citrine, galets de lapis-lazuli, géodes d’améthystes connectent l’individu à des énergies intangibles que les yeux de hippie de grand-papa ne savaient manifestement pas voir…

    3. Les muses

    Jimmy Hendrix, Janis Joplin, ou encore Mimsy Farmer (héroïne de «More»,  film culte de Barbet Schroeder sur la culture hippie en déroute au crépuscule des sixties), ont été les visages et les voix du Peace and Love. Quid des effigies vivantes du mouvement aujourd’hui? Exit le bon son, restent les visages. Et aussi les silhouettes sculpturales. Autrefois peu préoccupées par leurs capitons graisseux, les muses néo-hippies (masculines comme féminines) mènent avant tout leurs combats sur le plan esthétique et marketing: corps de rêve, style archi-étudié, sureprésentation dans les shootings et sur les réseaux sociaux.


    Bar Refaeli à sa bridal shower sous le signe de l’esprit hippie; la it-girl Gigi Hadid. ©DR; Getty Images

    A l’instar de Mary-Kate Olsen, de la it-girl Gigi Hadid ou de Hailey Baldwin (la très chou nièce d’Alec, devenue égérie de la collection Coachella de H&M). Bref, si révolution il y a, elle a d’abord lieu dans l’IMC acquise sur les tapis de yoga. Pour ce qui est du message idéologique hippie, on filtre les composantes politiques pour ne garder que la coolitude photogénique et la célébration de l’amour. Comme Bar Refaeli qui, en 2015, avait placé sa bridal shower sous le signe de l’esprit hippie: des robes gypsy, des fleurs à tous les étages, jusqu’à un symbole Peace and Love géant au cœur d’une villa de luxe avec piscine. Oui, de quoi faire hurler les beatniks crasseux de Woodstock.

    4. Les nouvelles mecques

    Si les rues de Goa, Katmandou, Marrakech ou Ibiza sont encore parcourues par des chantres nostalgiques du Peace and Love, la géographie mentale du néo-hippie a quelque peu évolué. Pas toujours sans raison: les dernières décennies n’ont pas été de tout repos en matière de géopolitique. Nombre de régions figurent désormais en orange inquiétant, voire en rouge alarmant sur les cartes du Département des affaires étrangères. Du coup, les épopées interminables en van à travers l’Asie centrale pour rejoindre l’Inde, puis Sumatra, puis Bali, très peu pour nos rêveurs pragmatiques. Les Boho et Gypset jettent plutôt leur dévolu sur des spots exotiques (ou du moins généreusement ensoleillés) mais pas encore transformés en coupe-gorge. Parmi ces nouveaux carrefours figure l’île de Koh Rong au Cambodge, le pays s’étant tout juste ouvert au tourisme balnéaire.


    Des expériences alternatives à Puerto Viejo au Costa Rica. ©DR

    Avec Montezuma et Puerto Viejo, le Costa Rica s’est également imposé comme l’un des récents édens pour expérience alternative. Idem pour le Mexique avec Tulum. Toujours sur le continent américain, la ville d’Eugene, dans l’état de l’Oregon, accueille une vaste communauté de néo-hippies conjuguant confort, solidarité et créativité. Mais c’est sur la Sunshine Coast australienne qu’on trouve le foyer le plus vivace: Byron Bay, capitale des bohèmes auto-entrepreneurs, et Nimbin, petite ville 100% hippie cachée dans les montagnes du Queensland, prouvent que le beatnik contemporain a enterré la hache de guerre avec la société de consommation.

    5. Les tribus

    La mouvance néo-hippie n’échappe pas à la manie moderne d’inventer des étiquettes qui différent d’abord par leur niveau de revenu. Les Gypset (pour «gypsy» et «jetset») sont la franche élitiste du mouvement. Mannequins, stylistes branchés, «enfants de» en quête de sens… ils arborent un style bohème, revendiquent le topless en ville, sans lâcher leur yacht des yeux. Les Boho, constituent la classe moyenne. Volontiers auto-entrepreneurs, créateurs de bijoux, végans et pro-bio, ils célèbrent l’alternatif par touches impressionnistes, des bungalows de luxe en front de lagon aux plaines des festivals stylés. Sans parler de leurs penchants néo-New Age qui les poussent à chercher le «recentrage» par les pierres et les pratiques ésotériques.


    Les discrets hippies. ©Getty Images

    Et les hippies purs et durs? S’ils existent bien, ce sont probablement les moins visibles, et pour cause: leur moindre souci de l’apparence et leurs lieux de vie en pleine brousse en font des créatures bien moins instagrammables…

    3 questions à Raphaël Rousseleau

    Professeur d’anthropologie sociale à l’Université de Lausanne.

    Quelles furent les bases du mouvement hippie?
    Les prémisses sont là dès les années 1940 et 50, mais la cristallisation a lieu au début de la décennie suivante aux Etats-Unis. Plusieurs revendications se rejoignent: le rejet des guerres de l’Amérique, la quête des droits civiques et la contestation d’un «American Way of Life» très formaté.

    Quels points rapprochent hippies et néo-hippies?
    Les deux mouvances se rejoignent sur la question du corps. Etre hippie, c’était célébrer une autre façon de vivre son corps: recherche de nouvelles perceptions du monde via la consommation de drogues; déconnexion du sexe et de la morale. Certes, les néo-hippies sont moins friands de substances expérimentales et se cantonnent pour beaucoup à des drogues dites douces, aux effets mieux contrôlés. Mais leur conception du corps demeure assez proche, puisqu’ils continuent de le revaloriser face aux religions dominantes qui l’ont longtemps déconsidéré. Ils partagent aussi un certain dégoût des excès de la société de consommation, bien que leur critique soit moins radicale. Elle est toutefois mieux construite, car elle apporte des solutions sans adopter un mode de vie complètement alternatif, tel que le végétarisme, le minimalisme. Les hippies modernes sont sans doute encore plus écolos que leurs aînés.

    On a cependant l’impression qu’ils prônent un certain confort de vie?
    L’impression d’une récupération commerciale de l’esprit hippie par la société dominante est justifiée. Reste que les néo-hippies ne sont sans doute pas plus aisés que leurs prédécesseurs, ceux-ci étant déjà largement issus de familles citadines au niveau d’éducation assez élevé. C’est sur le degré d’alternativité du mode de vie que les chemins divergent vraiment. Les hippies désiraient sortir d’une société dominante. Les néo-hippies, eux, choisissent de vivre des moments où les restrictions tombent. Sorte d’utopie non permanente vécue par intermittence. Un peu comme ces festivals, qui offrent un espace-temps à l’écart de la vie normale pendant quelques jours.


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