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    Décryptage: Dis-moi quelle barbe tu portes, et je te dirai qui tu es

    On la croyait vouée à disparaître très vite; cinq ans plus tard, elle est encore sur tous les visages. Et d'après les Cassandre, elle est là pour rester.

    Publié le 
    10 Avril 2018
     par 
    Julien Pidoux

    Vous rêviez d’un homme au menton glabre et aux pommettes soyeuses comme du tofu? Il va falloir vous armer de patience. Tous les indicateurs montrent que la barbe a encore de beaux jours devant elle. En Europe, d’après un sondage mené par le fabricant Braun, 54% des hommes l’arborent, principalement dans les grandes villes. Plus encore, un tiers d’entre eux ont juré qu’ils la porteraient toute leur vie. Même le Grand Moghol, Karl Lagerfeld, à la stupéfaction de la modosphère, vient de l’adopter, c’est dire. «J’en avais marre de ma tête», a-t-il simplement expliqué à Yann Barthès dans l’émission «Quotidien», sur TMC.

    Si, depuis 2013, la barbe n’a cessé de faire des adeptes, elle est désormais en train de convaincre les derniers récalcitrants. Banquiers, militaires, policiers, politiciens, professions libérales, animateurs télé… toutes les catégories socio-professionnelles cèdent à la déferlante. Dans le même sondage, 10% des interrogés estiment carrément que leur velu minois leur a permis d’avoir plus de succès au travail.

    Pilosité cache-misère

    «Avant 2013, on voyait surtout ce qu’on appelle la barbe de trois jours. C’est à partir de ce moment que la vraie barbe a commencé à apparaître», résume Jean Artignan, auteur du Guide pratique de la barbe (éditions Eyrolles). C’est d’ailleurs à cette époque qu’il lance son blog précurseur (Barbechic) sur le sujet.

    Olivier Giroud, nouveau visage pour les soins de la barbe

    En 2014-2015, le phénomène s’accélère vertigineusement grâce aux hipsters. La barbe est alors plutôt longue et la panoplie comprend souvent une coupe de cheveux vintage et des tatouages. Encore très fashion, la barbe commence alors tout doucement à se démocratiser, à s’assagir. Elle devient plus courte, mieux taillée. «Selon moi, 2018 sera l’année du combiné moustache plus barbe, résolument vintage, avec son adoption par un public encore plus large», prédit Jean Artignan. «La preuve? Même mon père, jusqu’ici récalcitrant, s’y est mis!» Une hyper-popularité comme un chant du cygne? Loin de là, estime l’expert. «On avait déjà annoncé la fin de la tendance quand les footballeurs ont commencé à la porter, mais il n’en a rien été. Les gens qui adoptent la barbe ont tendance à la garder, quitte à la faire évoluer en fonction de leur style.»

    Mais au fait, qu’est-ce qui plaît autant dans la pilosité faciale? Cristina Lejeune n’a pas de barbe, mais elle en connaît un rayon: elle ouvre la semaine prochaine son troisième Dandy’s Barber Lounge, à Lugano, après deux succursales genevoises. «La barbe permet une vraie affirmation de sa personnalité chez ceux que j’appelle les dandys, à l’image de mon grand-père, qui a inspiré ma démarche. Des gens naturellement élégants et raffinés.» Elle permet aussi, selon cette experte, ce petit supplément de virilité que certains recherchent si ardemment.

     

    Elle peut même, dans certains cas, se révéler un cache-misère très efficace. Ne nous voilons pas la face, quelques poils judicieusement disséminés sur les joues permettent aussi de modifier les contours d’un visage peu harmonieux, de cacher un bouton ou un grain de beauté. Sur les réseaux sociaux, on l’affirme haut et fort: la barbe, c’est le maquillage des hommes, photos avant/après à l’appui. John Hamm, Drake, Robert Pattinson viennent tous corroborer cette affirmation.

    Toutefois, le philosophe Thibaut de Saint-Maurice allait bien plus loin sur les ondes de France Inter, en février dernier, pour expliquer le succès actuel de la barbe, parlant d’un genre de réaction à la reconnaissance d’une égalité entre les femmes et les hommes: «La pilosité est […] un élément de revendication de la différence sexuée. A mesure que les femmes deviennent progressivement les égales des hommes, les hommes réagissent par une sorte d’exhibition de leur pilosité.»

    Le sanglier à la rescousse

    Qu’il soit simplement esthétique ou carrément revendicateur, le poil devra malgré tout être soigné, chéri, lustré. Car si la barbe 3.0 cartonne, c’est aussi, et surtout, parce qu’elle est groomée. Du coup, on ne compte plus les ouvertures de barber shops et les nouvelles gammes de cosmétiques ad hoc. Cristina Lejeune, quant à elle, a carrément développé sa propre marque de produits, entièrement Swiss made. Quatre essentiels pour prendre soin du poil, mais aussi hydrater la peau qui se cache dessous, souvent négligée. Autant dire que quand on lui demande des conseils, elle ne se montre pas avare. «Premièrement, ne choisissez pas des produits cheap!

    Ensuite, si votre barbier brandit une tondeuse pour commencer la tonte de votre barbe, partez en courant!

    Elle doit rester un outil de finition. Les 3-4 poils qui dépassent sur le haut des joues seront éventuellement enlevés à la pince brucelles.» Ah! et une astuce supplémentaire: brosser sa toison avec du poil de sanglier pour ne pas subir les effets de l’électricité statique. Barbu oui, hirsute non.

    Figaros à gogo

    Et si, il y a encore quelques années, trouver un barbier n’était pas chose facile, l’offre est aujourd’hui pléthorique. Les anciens ont rajeuni drastiquement leur clientèle, alors que de nouvelles échoppes apparaissent à chaque coin de rue, de Genève à Porrentruy. «C’est plus qu’une mode, c’est une évidence, se réjouit Margaux Beaunez, du blog Bigmoustache. Les gammes de produits pour la barbe ne font que s’agrandir et les salons de barbiers ouvrent partout. Pour dire, des marques au départ 100% digitales comme la nôtre ouvrent leur propre barbershop.»

    Les grands noms de la cosmétique s’y sont mis aussi, à l’instar de L’Oréal, qui s’est adjoint les services de David Beckham pour lancer sa gamme House 99, ouvrant au passage un espace au cœur de Lausanne au look résolument british: plancher en bois et murs en briques noires. A côté des figaros officient même régulièrement un DJ et un… tatoueur. Une cohabitation finalement pas si saugrenue. Autrefois tous deux signes de rébellion face à la société, la barbe comme le tatouage sont devenus des attributs d’affirmation de soi presque comme les autres. Quoique, au contraire d’une licorne tatouée sur l’avant-bras, la barbe, elle, se rase lorsqu’on décide qu’il est temps de passer à autre chose.

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    Dis-moi quelle barbe tu portes, je te dirai qui tu es (par Bruna Lacerda) 

    Jared Leto, acteur et musicien, 46 ans


    © Getty images

    L’Américain, à la vie comme à la scène, joue avec son image et fait parler de lui via sa barbe. Il cultive depuis quelques années son look capillaire très travaillé à l’allure biblique. «C’est l’archétype même du barbu hipster, en quelque sorte le barbu zéro, celui qui aurait inspiré les autres», explique Stéphane Bonvin, consultant mode. «Les hipsters sont par définition des hippies ultra-connectés, plutôt riches et bourgeois. Jared Leto est totalement dans l’esprit des looks masculins que l’on voit aujourd’hui chez Gucci. Il incarne en quelque sorte le prophète d’un temps nouveau.» Toutefois, il vient de sortir un album avec son groupe, 30 Seconds to Mars, et a annoncé sur Instagram que s’il passait en tête des ventes US, il se couperait la barbe… 

    Karl Lagerfeld, créateur de mode, 84 ans


    © Getty images

    Karl Lagerfeld n’a jamais laissé son look au hasard. Pourtant, il s’affiche depuis peu avec une barbe blanche en bataille qui interroge. «Il a pendant longtemps déployé tous les artifices possibles pour cacher son âge et il se pare d’une coquetterie qui, en réalité, le vieillit. C’est très étonnant et contradictoire à la fois. ici, quelqu’un qui se veut en avance sur la mode en récupère une après tout le monde. C’est un mystère. Que veut-il cacher? Il commence à faire son âge et c’est finalement l’avouer en se montrant ainsi.»

    Antonio Hodgers, conseiller d’Etat, 42 ans


    © Lucien Fortunati /TDG

    La barbe n’est pas un effet de style courant chez les politiciens. Même si son image évolue en fonction de la mode, elle reste associée aux mouvements contestataires et révolutionnaires. «Ici, c’est une barbe entretenue, taillée, ni sauvage, ni contestataire. Il n’a pas l’air d’un imposteur, ce qui est assez rare avec les politiciens barbus, ni l’air déguisé pour se donner une image à la mode. La barbe était un signe de contestation écolo hippie dans les années 70 et il est intéressant de voir qu’aujourd’hui un écolo adopte le même type de barbe qu’un jeune cadre dynamique dans une banque.»

    Frédéric Beigbeder, écrivain, 52 ans


    © Getty images

    L’auteur de 99 francs, Parisien pur souche et oiseau de nuit, se met au vert et se consacre à sa famille. «Il a passé beaucoup de temps à montrer qu’il était jeune et insoumis. À son âge, il se rend peut-être compte que l’insoumission découle d’un autre type de posture. Il va jusqu’au bout de l’exercice avec son poil non taillé et non symétrique en termes de couleur. C’est une barbe qui dit: Avez-vous vu comme je suis devenu un ermite et un sage?», analyse Stéphane Bonvin. D’ailleurs, les philosophes grecs la portaient longue, en signe de sagesse et de savoir, d’où le proverbe, La barbe ne fait pas la philosophie.

    Lewis Hamilton, pilote de Formule 1, 33 ans


    © Getty images

    Le Britannique, quadruple champion du monde de Formule 1, a un look qui détonne dans le milieu de l’automobile. «Il essaie de passer de la catégorie champion de sport à celle de figure inspiratrice. Sa coiffure est finalement plus apprêtée que sa barbe et certains éléments, comme les brillants des piercings, sont ambigus et plus de l’ordre du féminin. Il veut échapper aux stéréotypes en mélangeant des signes totalement hétérogènes. Fait-il un effort pour sortir des carcans de l’univers automobile ou est-ce une façon de dire je suis un mec», s’interroge le consultant mode.

    Conchita Wurst, chanteur et drag Queen, 29 ans


    © Getty images

    Comment oublier ce personnage révélé lors de l’Eurovision 2014? Il bouscule tous les codes des genres. «Il y a à la fois cette barbe qui revendique une forme de virilité, mais toute une série de signes féminins qui la contredisent. L’attitude de Conchita Wurst, dans une Autriche conservatrice, est totalement scandaleuse. Tout en brouillant les pistes elle questionne les catégories par rapport à une morale très genrée. En termes de télescopage des symboles c’est une initiative intéressante et un bon instrument de communication.»

    LeBron James, basketteur, 33 ans


    © Getty images

    Il a le look de l’emploi: 2,03 m, des tatouages et beaucoup de muscles. Le basketteur de la NBA assure en tant que capitaine des Cavaliers de Cleveland. «Si on ne regarde que sa barbe, la façon dont elle est taillée renvoie à la religion musulmane. C’est bizarre de voir comment il recycle l’imagerie du prêcheur, ainsi associée à son allure générale. Est-ce par conviction ou par calcul? Aujourd’hui, les grands sportifs, par exemple ceux de la NBA, sont des produits calibrés et cette barbe particulière le fait ressortir du lot.»

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