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    Comment survivre à la mort d’un enfant?

    Morgane a perdu son fils, Diego, suite à une erreur de diagnostic il y a 8 ans. Depuis, elle a dû réapprendre à vivre.

    Publié le 
    21 Décembre 2015
     par 
    Catia Zorg

    Quand on perd un enfant, on perd sa propre vie

    Je crois que c’est impossible d’imaginer l’impact que ça peut avoir. Au moment où notre fils est mort, son père et moi aurions préféré mourir à sa place. Diego est décédé en juillet 2007 à l’âge de 5 semaines, suite à une erreur de diagnostic. Le personnel hospitalier pensait qu’il faisait un très mauvais rhume, ils l’ont gardé en observation toute une nuit, plus par prudence que par réelle inquiétude. Mais en fait, mon fils faisait une méningite foudroyante et son état n’a fait qu’empirer toute la nuit.

    Depuis le début, j’ai senti que quelque chose n’allait pas, c’est ce que Diego me transmettait. J’ai pourtant insisté auprès des infirmières, mais elles m’ont assuré que je ne devais pas m’inquiéter. Au matin, l’état de Diego était alarmant, il était couvert de boutons et avait une forte fièvre, et lorsque je l’ai vu ouvrir les yeux, j’ai compris. J’ai compris qu’il partait et qu’il m’adressait un au revoir. J’ai été obligée de l’accepter. Je l’ai accompagné du mieux que je pouvais, je lui ai dit de suivre les petits anges, je lui ai dit qu’on l’aimerait toujours et il est mort dans mes bras.

    Ma force vient de lui

    Peu après, nous avons été reçus par un médecin responsable et il m’a demandé comment j’allais. La seule réponse qui m’est venue, c’est «bien». Il a affirmé que ce n’était pas possible, car je venais de perdre un enfant. «Non, je vais bien, parce que maintenant il est en paix», ai-je rétorqué. C’était vraiment mon ressenti. Quand son cœur s’est arrêté de battre dans mes bras, j’ai été propulsée dans une bulle, une bulle de force qui anesthésiait la douleur, quelque chose d’assez surhumain dont on ne peut pas vraiment parler avec n’importe qui car on risque de passer pour une folle. Mais je l’ai réellement senti, et aujourd’hui je vis avec ça, avec la force qu’il m’a transmise.

    Mon premier déclic a été le lendemain de sa mort. Je me suis réveillée à l’aube et suis restée assise sur le bord du lit. J’ai réalisé que depuis l’endroit où il était il nous voyait et ne souhaitait qu’une seule chose: que l’on sourie tous les jours. Aujourd’hui, chaque fois que je souris, c’est à lui que je souris. Chaque chose que je fais, je le fais en me disant que j’aimerais qu’il soit fier. Ce jour-là, je me suis autoconditionnée à aller bien. C’est la seule manière de survivre. Je ne pense pas être exceptionnelle, je pense que cette détermination nous l’avons tous en nous, il faut juste aller la chercher.

    Un besoin de materner très fort

    Après la mort de Diego, j’ai eu besoin de comprendre, c’était vital. Je voulais que l’on m’explique, étape après étape, le cheminement qui avait conduit à son décès. Quel était le ressenti de chaque personne qui l’a eu dans les bras, pourquoi le médecin-chef n’avait pas été appelé. Le premier entretien avec l’hôpital s’est plutôt bien passé, mais lors de la deuxième rencontre, l’atmosphère était totalement différente. Le livre de protocole était ouvert sur la table, et le médecin-chef nous assurait que tout avait été suivi à la lettre et que «si c’était à refaire, on referait la même chose». J’ai trouvé que ce n’était pas acceptable, qu’on me prenait pour une conne, qu’on me mentait. Mon ex-mari et moi avons décidé de porter plainte. Si le médecin nous avait dit: «Oui, c’est vrai, ça nous a échappé», jamais je n’aurais entrepris quoi que ce soit.

    L’année qui a suivi a été très dure. Socialement déjà, puisqu’en Suisse le décès d’un enfant n’est pas concrètement reconnu, comme si ça n’allait pas dans l’ordre des choses. Si l’on ne parvient plus à travailler, il faut s’inscrire au chômage, l’aide sociale n’entre pas en matière. On m’a annoncé que «si vous aviez perdu votre mari, on aurait pu vous aider, mais suite à la mort d’un enfant, on ne peut rien faire». Dans ma vie de couple, ça a également été très difficile avec mon ex-mari. Nous ne sommes pas restés très longtemps ensemble après la disparition de notre fils. Il faut dire que c’était le brouillard total, puisque je suis tombée enceinte très vite après la mort de Diego. On avait choisi d’avoir à nouveau un bébé: pour moi, le besoin de rematerner était très fort, vital. Mon troisième enfant, Noemi, est né moins de douze mois après son frère.

    Au bout d’une année et demie de procédure, nous sommes parvenus à un arrangement avec l’hôpital, le médecin-chef admettait l’homicide par négligence. Cette reconnaissance a été décisive, comme si l’étau autour de mon cœur se relâchait et que je pouvais commencer à essayer de me reconstruire. De mon côté, je n’éprouvais pas de culpabilité, j’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir, je voulais juste la reconnaissance de cette erreur. Je pouvais enfin prendre du recul, un mouvement essentiel pour acquérir de la sérénité et de la sagesse.

    Pas de haine, mais de la rage

    En fait, tout ce processus m’a donné la rage. Pas la haine, la rage de faire en sorte que les choses changent. Si je suis là pour en parler, ce n’est pas pour rien, je pense avoir trouvé mon chemin. Alors si ça peut aider d’autres personnes, j’ai les bras grands ouverts, surtout si ça peut leur éviter de passer par où je suis passée. Cette envie de témoigner et, qui sait, de pouvoir aider, c’est une manière de donner un sens aux cinq semaines d’existence de mon fils.

    Professionnellement, je me suis complètement réorientée, je travaillais dans le domaine cosmétique, mais j’ai eu besoin de me diriger vers un monde moins superficiel. Je suis aujourd’hui secrétaire médicale dans un service de pneumologie, je suis en contact direct avec les patients et les médecins, c’est un réel échange. Je m’implique beaucoup, mes proches me disent d’ailleurs que je devrais parfois prendre de la distance, sauf que si je me détache je ne suis plus Morgane. J’ai besoin d’être en lien avec des écorchés. Du côté de ma vie personnelle, par contre, je suis avec quelqu’un qui a eu la chance de ne pas subir de grosses épreuves, mais qui m’a acceptée telle que j’étais, avec mon deuil et mes enfants. Romeo, notre petit garçon, est né il y a deux ans et demi. Mon quotidien, c’est ma famille, mon travail et le sport. Voilà ce qui me tient debout.

    On ne fait pas le deuil d’un enfant, jamais, on apprend simplement à vivre mieux. Je dis toujours que ma souffrance c’est ma force et ma force c’est ma souffrance… Voilà pourquoi ma force est si grande.

     

    A lire aussi: «Remember my Baby»: un site pour aider au deuil

     

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