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    Une folle envie de fidélité

    Cinquante ans après mai 68 et sa fameuse libération sexuelle, la fidélité se révèle une valeur en forte hausse, notamment auprès des plus jeunes. Mais que lui trouvent-ils soudain de si désirable?

    Publié le 
    11 Février 2018
     par 
    Anne-Sylvie Sprenger

    «La fidélité, c’est la base.» A l’instar de Maureen, étudiante fribourgeoise de 23 ans, pratiquement tous les jeunes Romands que nous avons rencontrés ne jurent que par l’exclusivité amoureuse – et sexuelle: pour eux, cela va d’ailleurs forcément de pair. «A quoi ça sert de se mettre en couple si c’est pour ne pas être fidèle?», interpelle d’ailleurs Marco, 25 ans.

    Pour cet informaticien neuchâtelois, en couple depuis trois ans, le moindre faux pas de sa compagne serait totalement «inacceptable». Et si ce moment d’égarement se produisait de son côté? Inenvisageable. «Ce n’est pas une option», répond-il du tac au tac, presque effaré par l’audace de la question.

    Alors, terriblement prudes, les jeunes Romands? Plutôt représentatifs de la tendance actuelle chez les millennials, où la valeur fidélité est en train de s’imposer face à la liberté sexuelle prônée, voire défendue, par leurs parents. Selon l’enquête Génération quoi?, de France Télévision (2016), en effet, 75% des individus de la génération Y considèrent la fidélité comme «indispensable dans un couple».

    Plus largement, la valeur fidélité n’a cessé depuis plusieurs années de reprendre du galon dans toutes les classes d’âge. Si, en 1981, seuls 72% des Français jugeaient qu’elle était un critère de réussite du couple, en 2007, ils étaient 84% à le penser (cf. Enquête sur les valeurs des Européens, 2009).

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    Mais que s’est-il passé pour que, cinquante ans après Mai 68, l’infidélité perde autant de son sex appeal? Pour le sociologue Jean-Claude Kaufmann, le tournant s’est véritablement produit autour des années 2000.

    En cause, notamment, l’éclatement de la bulle internet et le séisme du 11 Septembre: «On est entrés dans un monde d’incertitudes, un monde angoissé.»

    Le changement de paradigme est alors brutal. «Dans les années 1960-1970, on veut conduire sa vie à son idée, vivre toutes les aventures possibles, réaliser des choses extraordinaires. C’est l’époque où l’individu brise le mur des contraintes institutionnelles, c’est l’époque des célibattantes, où la réalisation de soi paraît sans limites», expose l’auteur de Sociologie du couple (Ed. PUF).

    Et à présent? «Cette quête a fini par déboucher sur une certaine fatigue, et aujourd’hui le besoin est ailleurs, dans la quête de repères, de protection, de sécurité.»

    Un cocon rassurant

    Les années qui ont suivi n’ont rien arrangé à l’affaire. Avec les incertitudes liées au monde du travail et les vies professionnelles qui tendent toujours plus à se fragmenter, la stabilité du couple est devenue l’ultime valeur refuge, un gage de stabilité, une base arrière rassurante. «Les attentes ont évolué, le couple répond désormais à de nouvelles fonctions, stipule encore Jean-Claude Kaufmann. `

    Le couple est devenu ce cocon où l’on peut se restaurer. Dans une société si agressive et destructrice pour l’estime de soi, un des rôles du conjoint, c’est d’être notre premier fan.»

    Et la sexualité dans tout ça? «Pour que cela fonctionne, il faut une confiance mutuelle, allant de pair avec un pacte exclusif», explique le sociologue. Sans cette assurance, le couple ne serait alors plus «ce lieu loin du regard de la société où l’on peut se lâcher, notamment dans toutes sortes d’attitudes régressives». Les conjoints d’aujourd’hui, formule-t-il encore, «aiment à s’avachir dans le divan face à la télévision en ayant enfilé de vieux vêtements d’intérieur…»

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    Une jeunesse assagie?

    La jeunesse ne serait donc plus la jeunesse? «Beaucoup de jeunes font l’expérience d’une réalité paradoxale», souligne la sexologue Laurence Dispaux. «En masse, ils ont des comportements qui sabotent la possibilité d’être en lien», pose-t-elle. Ainsi des rencontres en chaîne sur Tinder ou autre, des sex friends, «un rapport avec l’autre qui mise tout sur le paraître, une rapidité extrême dans une pseudoséduction qui n’en a que l’apparence, un sentiment d’interchangeabilité humaine car si le date de ce soir n’est pas parfait, il y a celui de demain… et on sait que la personne en face raisonne de la même manière».

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    Or, face à cela, poursuit la spécialiste, «quand le jeune se met en couple, il aspire à la stabilité, il surinvestit la relation et la fidélité, il tient à protéger ce statut, coûte que coûte.» Si libérés sexuellement lorsqu’ils sont single, les millennials ne semblent guère tolérer l’écart. «Mon chéri est ce qui compte le plus à mes yeux», assène Laura, étudiante genevoise de 24 ans.

    «Je ne supporterais pas qu’il me trompe, je serais au bout de ma vie.»

    Une intransigeance surprenante

    La génération Y est d’ailleurs beaucoup moins tolérante en matière d’infidélité que les précédentes. La moindre inconduite est perçue comme une haute trahison. Selon notre enquête sur la sexualité des Romandes (Femina, 11.06.17), un baiser est déjà considéré comme de l’infidélité chez la plupart des moins de 35 ans, alors que pour une majorité des plus de 50 ans il n’y aurait pas lieu d’en faire une histoire. Idem pour le flirt, jugé inacceptable par près de la moitié des millennials, tandis que moins d’un tiers des plus de 40 ans en prendraient ombrage.

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    Comment comprendre une telle différence d’appréciation? «Il me semble voir beaucoup d’angoisse chez ces jeunes gens, et une quête de la sécurité affective, avance Laurence Dispaux. Pour beaucoup, cela implique un contrat de fidélité, y compris sexuelle. S’il s’ouvre émotionnellement, s’il se rend vulnérable, il attend en retour de pouvoir faire confiance, et que l’autre s’investisse tout autant.»

    «Les gens en ont marre des relations sans engagement, abonde la sexologue Marie-Hélène Stauffacher.

    Les divorces de leurs parents, les familles recomposées, les jeunes n’en veulent pas. Ils ne veulent plus de ce modèle-là.» Julie, fleuriste lausannoise de 23 ans, l’affirme d’ailleurs haut et fort: «Ce qui est clair, c’est qu’être une femme libérée, ce n’est pas pour moi!»

    Une exigence de qualité

    La fidélité n’est cependant pas qu’une question d’exclusivité sexuelle, loin s’en faut! «Les sentiments de déloyauté, de solitude ont des sources qui ne sont pas forcément sexuelles, atteste Laurence Dispaux. En séance, j’entends des personnes assimiler à la tromperie des choses très diverses: une non-protection émotionnelle (Il ne m’a pas défendue face à sa mère), un partage émotionnel avec d’autres (des confidences faites à un ami, des vacances avec des amies), un mensonge, etc.»

    Même son de cloche du côté du sociologue Jean-Claude Kaufmann:

    «La sexualité n’est pas forcément la pire des trahisons. En effet, au cœur de ce pacte, la complicité, la compréhension, la présence, l’attention à l’autre sont également des attentes légitimes, sans quoi le couple ne remplit plus sa mission.»

    Ce nouvel attrait pour l’exclusivité amoureuse trouverait-il ses seules racines dans ce besoin sécuritaire? Que nenni! Selon les spécialistes, il s’agit d’un choix réfléchi. «Nos jeunes inventent une nouvelle forme de fidélité, pointe Marie-Hélène Stauffacher. Ils reviennent à ces valeurs non pas parce que c’est obligatoire, mais parce qu’ils se rendent compte que la qualité de leur vie et de leur relation en dépend.»

    Après des années de mise au placard, la fidélité ose donc à son tour sortir du bois. Contrairement à leurs parents, les millennials avouent sans fard leur nouveau penchant, exprime encore Marie-Hélène Stauffacher: «Dans les années 1970, la fidélité, c’était ringard.» Cinquante ans après Mai 68, on la revendique.

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