Sarah Marquis: Son corps pour la science
Par Renata Libal / Photo: Magali Girardin
Avant même le départ de sa prochaine expédition, Sarah Marquis, la marcheuse intrépide, est suivie par une équipe médicale. Le but: comprendre les réactions du corps en conditions extrêmes.
Le professeur Claudio Sartori lève les yeux au ciel et se marre: comme d’habitude, Sarah Marquis ne veut pas entendre parler de ses pilules. Elle insiste: «Il y a quoi dedans? Des plantes, au moins?» Ben non. Les médicaments en question sont des antiinflammatoires, censés aider l’aventurière à combattre sa prédisposition aux maladies de l’altitude, quand elle sera, d’ici à quelques mois, en train de franchir des cols himalayens à 6000 mètres. Le départ de sa prochaine expédition est fixé au 20 juin et elle a 20 000 kilomètres à pieds au programme, à aligner en deux ans, entre le lac Baïkal et l’Australie. «Je me débrouillerai de manière plus naturelle! La dernière fois, j’ai mâché des feuilles de coca…» assure pourtant la sportive, en remuant son café d’un air déterminé.
Nous sommes donc à la cafétéria du CHUV, où Sarah Marquis a rendez-vous avec le superviseur médical de sa future épopée. Claudio Sartori est un expert: depuis une quinzaine d’années, il effectue des travaux de recherche sur la physiologie de l’effort, notamment sur les effets de l’altitude sur le système cardio-vasculaire et respiratoire. Il se penche aussi sur les problèmes de sommeil des navigateurs ou les difficultés d’hydratation des marathoniens des sables. Un jour, il a invité Sarah Marquis à l’un de ses cours, ils sont tombés en amitié, et l’aventurière refuse aujourd’hui de mettre un pied devant l’autre sans débattre avec lui des réactions possibles de son organisme. «Je suis fascinée par cette extraordinaire mécanique qu’est le corps humain, explique-t-elle. J’ai envie d’explorer, de mieux comprendre la magie de cette puissance: jusqu’où peut-on aller?»
Mais alors, si l’intrépide ne veut même pas avaler ses pastilles, à quoi rime cette collaboration? Les deux se regardent, complices: «Mon rôle est d’observer, dans le cadre d’une recherche scientifique, explique le médecin. En aucun cas je ne voudrais interférer avec la démarche philosophique de Sarah.» Et celle qui se définit comme son «meilleur cobaye» d’enchaîner: «Je n’attends pas de soutien médical immédiat. J’ai juste envie que mon expérience serve à d’autres.» Concrètement, Sarah Marquis est en train de se soumettre à une batterie de tests pour évaluer sa condition physique, ses performances et son état nutritionnel à la clinique lausannoise La Source, qui est aussi partenaire de l’épopée. Un étudiant en sciences des sports, Timothée Fontallier, suit toute la procédure, dans le cadre de son travail de maîtrise. Voilà pour les données de base, qui serviront de points de repère. C’est ensuite que les choses se corsent: dans son périple pédestre, outre son sac de matériel indispensable de 30 kilos, l’aventurière emportera un pulsomètre (comme celui qu’utilisent les sportifs pour surveiller leur rythme cardiaque, mais en version miniaturisée) et ces données seront transmises en Suisse par ordinateur, chaque fois qu’elle pourra se connecter. De même, un anneau au doigt, mis au point en collaboration avec le CSEM, le Centre Suisse d’Électronique et Microtechnique, à Neuchâtel, permettra d’enregistrer l’évolution du taux d’oxygène dans son sang. Ces informations seront ensuite recoupées avec son vécu sur le terrain (ascension, fatigue, froid, alimentation, etc.) et permettront d’analyser, sur les deux ans de l’expédition, la manière dont son organisme réagit aux conditions ambiantes. Reste encore, idéalement, à développer une version miniaturisée de la balance à électrode, celle qui permet de mesurer la masse liquide dans le corps…
«Ce suivi est intéressant, relève Claudio Sartori, car il permettra de voir dans quelle mesure un suivi médical à distance est possible et utile en conditions extrêmes.» Les données récoltées pourraient être déclinables dans d’autres situations d’exposition à des éléments hostiles comme, par exemple, des expéditions himalayennes, ou de scientifiques qui travaillent au pôle Sud ou au Nord. «Ce d’autant plus, ajoute le médecin, que nous connaissons peu les spécificités féminines en situations extrêmes, avec leurs incidences sur le cycle hormonal, par exemple, ou la densité osseuse.» Alors évidemment, Sarah Marquis ne représente qu’un seul cas, mais c’est déjà un premier pas pour déterminer dans quelle direction orienter les recherches. «L’objectif final est la télémédecine, explique encore Claudio Sartori. Aujourd’hui déjà, certains patients diabétiques peuvent prélever eux-mêmes leurs données pour les transmettre à leur médecin. Demain ce pourra être le cas pour tout individu actif dans des régions difficiles ou éloignées, nécessitant un suivi particulier.» Hé, et si l’aventure de Sarah Marquis aidait un jour à l’exploration de la planète Mars?
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