Mon homme, ses cris et son arme à feu

Enquête en Suisse, où vingt et une femmes sont tuées chaque année. Par leur compagnon ou leur ex.

Par Sylviane Pittet

 

A l’heure où l’on débat sur les armes militaires à la maison, les femmes victimes de violence conjugale savent le risque fatal qu’elles courent. Enquête en Suisse, où vingt et une d’entre elles sont tuées chaque année. Par leur compagnon ou leur ex.

Lilismiles ne sourit plus. Derrière son pseudo, sur Internet, cette Fribourgeoise de 29 ans se raconte. Son compagnon la harcèle, la frappe, la persuade qu’il l’aime. Ou menace de la tuer. Scènes typiques de violence dans le couple, sauf que la dernière fois, écrit-elle sur un forum il y a quelques semaines, son homme «avait posé un fusil pas très loin de lui. Inutile de vous expliquer l’effet dissuasif de ce geste et, après une longue discussion, il a réussi à faire sortir de ma bouche mon accord pour revenir!»

Les mots de Lilismiles font froid dans le dos. On imagine une fin catastrophe avec gros titres dans les journaux. Désormais, plus un mois ne s’écoule sans un drame où une arme à feu joue le premier rôle. Dernier en date, le meurtre de Francesca, 16 ans, abattue sans raison dans un abribus par une jeune recrue de 21 ans armée d’un fusil d’assaut. Cette agression a mis le feu aux poudres: deux conseillères nationales, Chantal Galladé et Evi Ellemann, viennent de dire leur ras-le-bol en lançant l’une une initiative, l’autre une motion pour réglementer le port d’armes. La première demande l’interdiction du fusil à la maison, la seconde souhaite que les soldats ne se rendent plus avec leur arme au stand de tir et effectuent leurs tirs obligatoires annuels avec des armes prêtées.

Musique d’avenir, peut-être. Mais, en attendant, comme d’autres femmes battues, Lilismiles doit croiser les doigts. Car ce sont les femmes qui, le plus souvent, sont prises pour cible quand un tireur est pris d’un coup de folie. En Suisse, un foyer sur trois abrite une arme: c’est énorme. Et très dangereux en cas de violence conjugale. «Pour une femme agressée, le fait que son conjoint possède une arme à la maison change tout», lâche Stéphanie Apothéloz, coordinatrice du site violencequefaire.ch. L’agresseur le sait, il en use. «Je me souviens d’un cas où le mari n’avait même plus besoin de parler de son arme, raconte-t-elle. Le fusil était à la cave, il lui suffisait d’en ouvrir la porte lors des disputes pour que sa femme prenne peur.»

Des récits pareils, Claudia Meyer, de Solidarité Femmes, à Fribourg, en connaît trop. L’an dernier, le centre d’accueil de cette structure qu’elle codirige a hébergé 70 femmes. Parmi elles, dix-sept avaient été menacées par l’arme de leur compagnon, directement portée contre elles ou «seulement» évoquée. «Une femme avait été violée avec un pistolet sur la tempe», se souvient Claudia Meyer, qui n’a de cesse de répéter que le port d’armes doit être contrôlé. Comme une soixantaine d’associations, Solidarité Femmes soutient d’ailleurs l’initiative fédérale populaire «Pour une protection face à la violence des armes».

«Je pète les plombs»

Dans les bureaux de Violence et Famille, à Lausanne, Christian Anglada n’en doute pas une seconde. «Une arme à proximité d’une personne violente représente un facteur de risque évident pour ses proches et pour lui-même», souligne-t-il. Certains hommes s’en rendent compte tout seuls. «Je sais que je pète les plombs parfois, souffle Mathieu, 26 ans. Je préfère savoir mon fusil à l’arsenal.» Contrairement à Genève, où le dépôt des armes militaires ne coûtera peut-être pas un centime dès le 1er janvier prochain, le jeune Vaudois débourse 50 francs par an pour abriter son fusil.

On s’en doute, un fusil n’a pas besoin d’être «d’ordonnance» pour constituer une menace. Selon des estimations, la Suisse compte 2,225 millions d’armes à feu. Otez celles utilisées pour la chasse et le sport, soustrayez celles utilisées pour la défense nationale, et vous aurez encore 1,37 million de fusils et de pistolets dans les foyers suisses. Pour les spécialistes en criminologie de l’Université de Lausanne, cette grande quantité d’armes explique sans doute le taux très élevé d’homicides familiaux que compte la Suisse. Des chiffres? Aux Etats-Unis, 16% de la totalité des meurtres surviennent dans le cercle familial. Chez nous, c’est 46% des homicides qui sont le fait de proches. Et, le plus souvent, ce sont les femmes qui meurent.

Que fait la police?

Comment agir en amont? Faudrait-il confisquer d’office leur arme, lorsqu’ils en ont une, aux hommes violents? Pour l’heure, les agents lausannois de police secours jugent des situations au coup par coup, si l’on peut dire. «Les violences domestiques sont poursuivies d’office, explique Jean-Philippe Pittet, porte-parole de la police lausannoise. Dans la suite de la procédure, il appartient au juge de décider si l’arme doit être séquestrée ou non. Sur place, l’équipe d’intervention s’occupe d’éloigner le conjoint violent du domicile conjugal ou tente de placer la femme dans un foyer.» A en croire Jean-Philippe Pittet, pistolets et fusils ne sont pas seuls en cause. «Dans les familles, il y a d’autres armes, comme les couteaux de cuisine que l’on a sous la main.»

Les statistiques donnent sans doute raison au porte-parole de la police lausannoise, puisque 36% des femmes tuées par leur conjoint l’ont été à l’arme blanche, contre 34% par arme à feu. Reste que l’agression au couteau, pas facile à manier, est le fait de personnes brutales. L’arme à feu, au contraire, est souvent saisie sur une impulsion par des hommes sans antécédents de violence derrière eux. Et, avec une balle, le coup a toutes les chances d’être mortel… «A Solidarité Femmes, nous accueillons des personnes qui ont survécu à des coups de couteau, souligne Claudia Meyer. Nous n’avons jamais reçu une seule femme qui vive encore après un coup de feu.»

Du soldat au caïd

Derrière chaque Suisse sommeillait peut-être autrefois un soldat responsable et patriote, mais la réalité n’a plus grand-chose à voir avec cette image d’Epinal. Quand on évoque le meurtre de Francesca, dont le tueur portait une tenue d’assaut, on imagine bien que ce n’était pas pour défendre son pays… Stéphanie Apothéloz croit que cela ne serait «peut-être pas arrivé il y a cinquante ans». La société a changé. Le soldat toujours prêt à défendre famille et patrie s’est métamorphosé en frappeur individuel. Pour certains jeunes habitués aux flingues et aux jeux vidéo violents, empoigner un pistolet suscite une «réelle puissance sur le terrain», raconte Mehdi Messadi, consultant et formateur en prévention urbaine. Mehdi ne parle pas de terrain militaire, vous l’avez deviné. Exhiber un «joujou» comme ça à ses potes, c’est un peu jouer les gangsters. «C’est montrer qu’on est le roi et qu’on n’a peur de rien.» Et surtout pas de sa copine.

Besoin d’aide?
  • www.violencequefaire.ch
  • Police secours, téléphone 117.
  • Solidarité Femmes Fribourg, tél. 026 322 22 02
  • Solidarité Femmes Genève, tél. 022 797 10 10
  • Solidarité Femmes Bienne, tél. 032 322 03 44
  • Solidarité Femmes La Chaux-de-Fonds, tél. 032 968 60 10
  • Centre d’accueil MalleyPrairie, tél. 021 620 76 76
Plus de fusils au home sweet home

Lancée en septembre dernier, l’initiative populaire «Pour une protection face à la violence des armes» veut sortir «l’arme militaire du placard». Concrètement, rien n’empêchera les adeptes de tir sportif, les armuriers ou les chasseurs de conserver leurs armes moyennant une autorisation. Pistolets d’ordonnance et fusils d’assaut devront, en revanche, être entreposés dans des locaux sécurisés de l’armée en dehors des périodes de service militaire. De la cave au grenier, les armes inutilisées seront ramassées, toutes les autres étant enregistrées dans un registre fédéral. Conscients du risque potentiel des armes à la maison, le Syndicat de la police de sûreté valaisanne et celui de l’Association du personnel de la police judiciaire fédérale soutiennent cette initiative. A signer sans délai sous www.protection-armes.ch

 

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