Dossiers

Lorsqu’elle avait 6 ans, Joëlle a subi les attouchements du mari de sa mère. Pendant sept ans. Elle raconte comment elle est revenue à la vie.
Ma mère m’a souvent dit que j’aurais dû m’appeler «non désirée»
Lorsqu’elle est tombée enceinte de moi, cinq ans après la naissance de ma sœur, elle espérait récupérer l’amour de mon père. Rien n’allait plus entre eux, et il a fini par quitter le foyer quand même. J’avais 1 an. Quelque temps plus tard, ma mère a rencontré André. Je me souviens de ce premier contact car j’ai trouvé qu’il puait. Une odeur de sous-sol moisi, d’alcool et de cendre froide. Ma sœur et moi avons pouffé comme des idiotes quand il nous a fait un grand sourire. On voyait les yeux de notre mère qui pétillaient, on s’est dit que ce n’était pas si mal.
De toute façon, on n’avait pas notre mot à dire
Les enfants, dans notre famille, c’était: «Tu te poses là et tu te tais. Tu bougeras quand je te ferai signe.» Une éducation à l’ancienne, quoi. Pour le moindre truc, c’était une baffe et la question était réglée. On a emménagé avec lui et son fils de dix ans mon aîné dans un appartement moche. Je dormais dans le salon, mon lit était séparé de la pièce par un rideau que je n’avais le droit de tirer que le soir, quand j’allais me coucher.
Peut-être que j’avais 5 ou 6 ans la première fois
André a ouvert le rideau, il s’est assis sur mon lit. Comme j’avais été malade, j’ai supposé qu’il apportait un médicament ou venait voir comment j’allais. Ma mère venait de gagner sa chambre. Il a pris ma main et l’a posée sur son sexe. Il s’est masturbé ainsi, jusqu’au bout, et je ne savais pas ce que c’était, ce gel gluant. Puis il a soulevé la couette et a mis ses doigts dans mon sexe. Là, j’ai senti à l’intérieur que tout partait en miettes. Je voulais crier mais aucun son ne sortait de ma bouche. Pleurer, mais je n’y arrivais pas. Un peu comme dans ces cauchemars où l’on cherche à s’enfuir et que l’on n’y parvient pas.
Le lendemain matin, ma seule pensée était de me laver
Dans la salle de bains, j’ai pris du produit vaisselle et j’ai frotté tout ce que je pouvais avec une éponge en métal. Derrière la porte, ma mère gueulait: «Mais qu’est-ce que tu fabriques? Ma pauvre fille, on ne pourra jamais rien faire de toi!» Depuis ce jour, il est venu quasi tous les soirs pour le même rituel. Durant les vacances, il est allé plus loin vu qu’il y a eu viol. Je souffrais de maux de ventre dus à une diarrhée chronique. C’était dû, je l’ai appris bien plus tard, à l’anxiété. Nous étions dans une cabane minable dans les bois sans sanitaires. Comme je m’isolais pour aller aux «toilettes», il m’a suivie puis emmenée vers un rocher. Une fois assis, il m’a fait me poser sur lui. Et là, c’était fini, c’était comme si je me noyais. Je pleurais et ça le faisait sourire.
Par bonheur, ma mère m’a appelée à ce moment-là
André m’a lâchée en me prévenant: «Si tu dis un mot à ta maman, elle ne t’aimera plus.» Plus tard, il m’a dit qu’il me tuerait si j’en parlais. Je suis repartie dans ce taudis où l’on vivait les uns sur les autres et je n’ai rien dit. Il ne m’a plus jamais violée mais il a continué à trifouiller «là en bas». Imaginez: jusqu’à mes 13 ans, c’était lui qui me donnait le bain le mercredi et le dimanche. Ma mère trouvait ça normal. Il me savonnait avec le gant de toilette puis il s’y prenait avec les doigts pour les parties intimes. Le soir, il tirait le rideau pour se masturber sur mon lit. Presque tous les soirs.
Vers l’adolescence, ça s’est arrêté parce que j’étais trop grande
C’est là que j’en ai parlé à ma sœur, qui m’a dit qu’il avait fait pareil avec elle sauf qu’elle avait dit stop avant vu qu’elle était plus âgée que moi. Mon mal-être ne faisait que commencer. Je me suis mise à boire dans les toilettes publiques avant l’école, à fumer des joints, à m’automutiler au cutter. Cette souffrance, au moins, je la maîtrisais, je la contrôlais. A 12 ans, j’ai dû remplir les tâches ménagères à la place de ma mère qui a été hospitalisée durant deux ans. Ménage, lessive, repas, je faisais tout. Ma sœur était en ville où elle effectuait sa formation et ne revenait que le week-end. Dès qu’elle l’a pu, elle a emménagé avec son copain.
Le jour où j’ai découvert ma mère par terre suite à une dispute avec son mari, j’ai pris peur pour elle. J’avais 17 ans, je me suis dit que j’allais me venger. A peine avais-je empoigné un bougeoir pour taper sur André que celui-ci m’a envoyé gicler contre le buffet. Sous le coup, j’ai tout dit à ma mère. Tout ce qu’il avait fait pendant ces années, à ma sœur et à moi. Elle s’est retournée vers lui qui fumait sa clope dans la cuisine pour savoir ce qu’il avait à répondre. Il a nié en bloc: «Cette gamine ne reconnaît pas ce que j’ai fait pour elle. Elle raconte n’importe quoi», qu’il a fait. Ma mère l’a cru et m’a fichée hors de la maison.
En larmes, j’ai appelé mon petit copain de l’époque
Un garçon très gentil qui m’a accueillie chez lui avec mes affaires. Le temps a passé et j’ai fait la gentille fille. Jusqu’à l’âge de 33 ans, j’allais quelquefois à la maison, je faisais un bisou à André que j’appelais papa. Et puis, j’ai rencontré mon mari et nous avons eu un fils. C’est là que je n’ai plus pu aller voir ma mère. Je ne voulais pas qu’André s’approche de lui. Deux ans plus tard, j’ai eu une fille et ce sentiment de protection a été plus fort encore. Impossible d’imaginer revoir ce tortionnaire. A cette période, je me suis mise à écrire mon histoire et j’ai recherché mon vrai père, qui vit en Valais. Cela a été très fort, émotionnellement parlant. De le voir, de m’approcher de lui, de réaliser à quel point on se ressemble. J’ai su qu’il s’était battu pour notre garde, mais en vain. Lui m’a acceptée telle que j’étais et encouragée à porter plainte contre André.
Quand j’ai empoigné mon téléphone pour contacter la LAVI, l’association d’aide aux victimes d’infraction, j’étais pleine d’espoir. Qui s’est vite envolé quand on m’a dit qu’il y avait prescription. Les faits remontent à 1988 et la nouvelle loi sur l’imprescriptibilité des crimes pédophiles ne peut statuer sur des situations si anciennes. Le type de la LAVI m’a dit brutalement: «Cela ne sert à rien de me rappeler. Ni dans un mois ni dans six mois. C’est trop tard.» J’ai reposé le téléphone et fondu en larmes avant d’aller avaler tous les médicaments qui me tombaient sous la main. Mon mari m’a trouvée ainsi, dans la salle de bains, et il m’a emmenée aux urgences.
Lui, c’est un ange tombé du ciel
On s’est rencontré par hasard, à Lausanne, voilà sept ans. Il a pris le temps de m’apprivoiser car il a senti d’emblée qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas avec moi. Il y a cinq ans, nous sommes partis vivre en France, dans sa région. Mettre des centaines de kilomètres entre ma famille et moi a été la seule façon d’aller mieux. De renaître de mes cendres. Aujourd’hui, je peux dire que je suis heureuse et que je vais bien. Il y a encore des périodes où je me fais du mal au cutter, où je tombe dans la boulimie ou l’anorexie pour quelque temps, puis ça passe. Je crains d’être dangereuse parfois. Je dis à mon mari: «Si tu vois que je me comporte mal avec nos enfants, tu me fais interner tout de suite!» A l’intérieur, je porte une haine pure pour André, qui n’est même pas un homme, mais une bête, une créature venue d’un autre monde.
Depuis que j’ai écrit mon histoire à compte d’auteur, je suis passée à la télé. Tous les gens de mon village en Suisse m’ont vue. Depuis, je reçois des e-mails de parents qui s’inquiètent pour leurs enfants. On me soutient depuis là, j’ai appris que mon beau-père était interdit d’entrée dans certains bistros. J’ai totalement coupé les ponts avec ma mère qui n’a jamais reconnu ce que j’avais vécu. Elle ne m’a pas crue. Comme ma parole était celle d’une folle, à ses yeux, il n’y avait pas de raison de continuer. Elle est très malade, je risque de ne pas la revoir avant sa mort, mais c’est fini. J’ai des nouvelles d’elle par ma sœur, avec qui je m’entends très bien, et cela me suffit. Une mère, c’est là pour protéger ses enfants. La bonne nouvelle, c’est qu’un grand éditeur parisien a décidé de me publier. J’ai écrit mon histoire pour une seule raison: dire aux autres victimes qu’il y a une vie après cet enfer.»
A lire
J’avais 6 ans…, de Joëlle Menoud a été publié à compte d’auteur. The Book Edition.
On est prisonnière de son propre corps. On se sent sale et on en a honte.

























8 commentaires
nous sommes désolés de vous faire part du décès de notre amie. Notre chère joëlle, tu nous manquera par ton courage, ta détermination et personne ne t'a attendu crier car tu le faisais en silence. Nous ne pouvons pas te juger mais t'admirer d'avoir (peut-être) fait avancer les choses. Toutes nos condoléances à la famille. Merci à Femina d'avoir pris du temps quand elle est encore parmi nous. A son tortionnaire et sa mère, vous avez gagné !
cette personne est décédée. Toutes nos condoléances.
Oui,pour moi aussi il y a prescription mais j'ai retrouvé la trace de ce pharmacien de Limoges qui m'a violée à 15 ans la veille de son mariage.Je lui ai écrit une lettre en lui disant tout ce que je pensais de sa pédophilie car je ne veux pas qu'il meurt sans savoir quelle ordure il est.J'ai voulu qu'il sache que si j'avais bougé à temps, il en aurait pris pour 20 ans de prison.C'est fou ce que cela m'a fait du bien malgrè que je sache que des êtres aussi abjectes n'ont aucune conscience.Pourtant pendant 35 ans j'avais oublié jusqu'à son nom.....
Bonjour, je vous admire pour avoir réussi à vous en sortir, J'ai moi-même vécu l'abus de l'âge de 10 ans jusqu'à mes 19 ans, et aussi du 2 ème mari de ma mère et un peu comme vous moins je voyais ma mère mieux je me portais, maintenant elle est décédée depuis peu et je dois admettre que je n'ai qu'un seul regret, qu'elle ne m'ai jamais dis pourquoi elle m'avait abandonné à ce monstre tout en sachant ce que je vivais, le plus dure pour moi c'est que maintenant qu'elle est morte ma haine pour elle est encore plus forte qu'avant car jamais elle n'a admit ce qui ce passait sous son toit et que sa fille vivait un enfer. J'ai 37 ans et depuis peu je suis une thérapie aussi elle m'aide à ne pas me détruire plus que ce qui a déjà été fait par ce monstre et ma mère, une chose est sûre c'est que je ne peux et ne pourrais jamais lui pardonner cet abandon je la hais autant que je l'ai aimée jusqu'à mes 13 ans. Merci d'avoir osé ce que tant d'autres ont peur de dire, je vous souhaite beaucoup de bonheur. Moi le bonheur je l'ai trouvé avec mon fils de dix ans et mon conjoint depuis 7 ans mais je dois admettre que je ne vis pas ce bonheur à 100% car depuis 27 ans ( quand tout à commencé) je survie mais je ne vis pas.... je m'excuses si mon texte est incohérent mais écrire ces choses est pour moi plus difficile que d'en parler de vive voix..
Bonjour, je vous admire pour avoir réussi à vous en sortir, J'ai moi-même vécu l'abus de l'âge de 10 ans jusqu'à mes 19 ans, et aussi du 2 ème mari de ma mère et un peu comme vous moins je voyais ma mère mieux je me portais, maintenant elle est décédée depuis peu et je dois admettre que je n'ai qu'un seul regret, qu'elle ne m'ai jamais dis pourquoi elle m'avait abandonné à ce monstre tout en sachant ce que je vivais, le plus dure pour moi c'est que maintenant qu'elle est morte ma haine pour elle est encore plus forte qu'avant car jamais elle n'a admit ce qui ce passait sous son toit et que sa fille vivait un enfer. J'ai 37 ans et depuis peu je suis une thérapie aussi elle m'aide à ne pas me détruire plus que ce qui a déjà été fait par ce monstre et ma mère, une chose est sûre c'est que je ne peux et ne pourrais jamais lui pardonner cet abandon je la hais autant que je l'ai aimée jusqu'à mes 13 ans. Merci d'avoir osé ce que tant d'autres ont peur de dire, je vous souhaite beaucoup de bonheur. Moi le bonheur je l'ai trouvé avec mon fils de dix ans et mon conjoint depuis 7 ans mais je dois admettre que je ne vis pas ce bonheur à 100% car depuis 27 ans ( quand tout à commencé) je survie mais je ne vis pas.... je m'excuses si mon texte est incohérent mais écrire ces choses est pour moi plus difficile que d'en parler de vive voix..
Bonjour à vous,
Tout d'abord je tenais à vous remercier sincèrement pour votre courage à vous dévoiler ainsi telle que vous êtes aujourd'hui avec vos souffrances et toute les conséquences qui y sont liées.
Pour ma part, j'avais 13 ans quand mon oncle m'a volé mon enfance, j'ai 38ans aujourd'hui et cela affectes ma vie, mes relations avec les autres et comme vous le décrivez si bien et cela est le pire... l'automutilation en effet, nous avons l'impression que le bonheur n'est pas pour nous et lorsqu'il surgit, nous fuyons en pensant qu'il y a certainement une tuile derrière.
Tout comme vous ma famille n'a pas reconnu les faits et je n'ai eu aucun soutien bien au contraire de victime je suis passée à bourreau. Je suis des thérapies comportementales depuis plus de 13ans avec des hauts et des bas, je souhaites vraiment qu'un jour la délivrance de la culpabilitée arrivera, car malgré tout j'y crois encore et toujours.
Je suis de tout coeur avec vous et vous envoies mes sincères voeux de bonheur pour votre avenir.
Si vous voulez, je laisserai mes coordonnées à Femina et nous pourrons peut-être correspondre. Sachez que la route est parfois longue et la seule chose que nous pouvons faire c'est accepter notre différence d'avec les autres et en apprécier les ombres et les couleurs.
Bien à vous
Daniela
réaction a l'article de joelle. de juin 2009, comme bcp de pourcentages de petites filles..... Nadine
comme beaucoup de pourcentages de petites filles, j'ai aussi subit l'innomable a l'age de 8 ans.j'ai aujourd'hui 53 ans et en suis guerri. mais avant cela, on traverse des turbulances intérieur voir dépressions, et des envies suicidaires a répétitions.il faut bcp de temp pour se reconstruire intérieurement, mais cela prend des années voir jamais pour certaine.a travers son témoignage dans femina No 25 de juin 2009 Joelle c'est guerri merci pour son témoignage et son courrage. shaga
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