Vers une école à temps complet

Poser son enfant à 7 heures et le reprendre le soir à 18 heures, c’est presque pour demain! L’accueil scolaire à temps plein se met en place, s’adaptant à l’évolution du travail féminin...

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Par Chantal Savioz / Photo: © Francesca Palazzi, www.francescapalazzi.com

«Cette année c'est bon, mais après?»

Marie-Laure, 36 ans, deux filles, architecte d'intérieur, Pully (VD)

 

 

Poser son enfant à 7 heures et le reprendre le soir à 18 heures, c’est presque pour demain! L’accueil scolaire à temps plein se met en place, s’adaptant à l’évolution du travail féminin. Car l’organisation familiale est souvent un casse-tête, comme en témoignent trois mères d’écoliers.

 

La rentrée s’approche, et le rythme s’accélère au pas de charge. Les familles le savent bien. Les cahiers neufs, l’odeur des mines de crayon ne sont que la pointe de l’iceberg. Avec l’école c’est la course qui reprend entre le travail, le petit à récupérer, les repas de midi à cuisiner, les inscriptions aux cours de musique, de sport ou au parascolaire… L’agenda trône à nouveau au milieu du salon. Les billets doux posés sur le frigo commencent tous par «N’oublie pas…». L’été est bel et bien fini.

Les écoliers neuchâtelois sont en classe depuis une semaine déjà. Les Vaudois et les Valaisans reprennent ce lundi 23 août. Les autres cantons suivront. Et chaque année, les mêmes questions d’organisation se posent. Pour cette rentrée 2010, aucune réforme en vue dans les hautes sphères des Départements romands de l’éducation et de la formation. De Vaud à Genève en passant par Neuchâtel ou le Valais, le constat est identique. «L’année scolaire 2010-2011 est une phase de consolidation», résume Charles Beer, conseiller d’Etat genevois en charge de l’instruction publique. «Les premières mesures prévues par HarmoS, le concordat d’harmonisation scolaire au niveau suisse, n’entreront en vigueur que lors de la rentrée 2011.» Même son de cloche dans le canton de Vaud: «Les réformes romandes et suisses vont être introduites progressivement dès 2011», note Jean-François Steiert, délégué aux affaires intercantonales du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture.

Une phase de consolidation où l’école à journée continue tient cependant la dragée haute. Le concordat HarmoS recommande vivement de mettre à disposition des parents une structure extrascolaire. Les partis de droite, comme les radicaux à Genève, ont, les premiers, lancé la mesure. «A Neuchâtel, l’économie est prête à investir 10 millions sur un montant global de 80 millions afin de créer des places d’accueil préscolaire et extrascolaire», souligne à son tour le conseiller d’Etat Philippe Gnaegi.

Les femmes sur le marché du travail

L’école suisse est en effet entrée dans une phase de réformes profondes. Une véritable lame de fond qui prévoit un rôle de plus en plus important des collectivités publiques au niveau de la prise en charge de l’écolier. Le système scolaire doit surtout se conformer aux nouvelles donnes économiques, à l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, et tendre vers la journée à horaire continu.

Pouvoir déposer sans souci son enfant à 7 heures le matin et le récupérer sur le coup des 18 heures, à la fin de son travail, n’est plus un privilège réservé à quelques citadins. Le phénomène se généralise et suscite de véritables levées de boucliers. Certains partis d’extrême droite, comme l’UDC, s’y opposent vigoureusement. Confier son enfant à l’école ne cadre pas avec les valeurs familiales traditionnelles. Malgré des campagnes plutôt musclées, ces mouvements traditionalistes parviennent mal à infléchir la tendance, tout au moins en Suisse romande. Les parents de plus en plus écartelés par leur travail, les horaires, et souvent l’absence de relais familiaux, veillent au grain. «Le 27 septembre dernier, les Vaudois ont plébiscité l’école à journée continue à 70%», rappelle Barbara de Kerchove, présidente de l’Association des parents d’élèves (APE-VD). «Comme chaque année, les demandes pleuvent. Mais au niveau de la mise en œuvre, ça temporise un peu. Les communes, l’ensemble des collectivités publiques, doivent mettre en place un accueil parascolaire de qualité, digne de ce nom.» L’APE-VD entend bien faire respecter la volonté populaire: «Un vrai parascolaire, ce n’est pas seulement mettre à disposition un micro-ondes dans un local. Pour les plus petites communes, il faut organiser l’accueil, trouver des locaux, des espaces correspondant à tous les âges de l’école primaire, recruter le personnel, veiller aux transports ainsi qu’à la qualité des repas servis.»

La prise en charge des devoirs

Autre canton, même combat. C’est le 28 novembre prochain que les Genevois votent sur l’accueil à journée continue. La campagne s’ouvre dès cet automne. «L’offre parascolaire est très développée dans notre canton, fait remarquer Charles Beer, si la loi est acceptée cet automne, l’offre sera encore étendue. La nouvelle loi prévoit aussi que toutes les familles puissent y recourir et que l’Etat veille à la diversité et à la qualité de l’offre sur l’ensemble du territoire.»

Quelle sera donc cette école de demain? Calquée sur le modèle des pays nordiques? Une chose est certaine, une majorité de familles souhaitent aujourd’hui donner davantage de pouvoir à l’Etat dans la prise en charge de la formation et de l’éducation de l’enfant. Et ce de plus en plus tôt dans la vie, dès 4?ans, comme le prévoit HarmoS.

Sur les préaux, les discussions vont bon train. En cette rentrée 2010, la question des études surveillées apparaît centrale. «Il faut qu’il y ait des devoirs surveillés dans le cadre du parascolaire, ce qui n’est pas le cas actuellement, poursuit Barbara de Kerchove. Ils ne nécessitent pas d’accompagnement pédagogique puisque, théoriquement, les enfants sont censés assumer leurs devoirs de façon indépendante.» La présidente de l’APE-Vaud estime que ne pas offrir cette «surveil-lance» est un dangereux facteur d’iniquité: «Les devoirs sont discriminatoires. Comment voulez-vous que les familles monoparentales ou immigrées prennent en charge la somme des exercices à faire, le soir tard à la maison?»

Des millions et des millions

Au chapitre des coûts, les infrastructures parascolaires sont gourmandes. Les parents prennent certes en charge une partie de la facture. Mais tant l’école obligatoire à 4 ans que la mise sur pied du parascolaire nécessitent des investissements massifs de la part des collectivités. Au beau milieu du processus d’harmonisation nationale, la Confédération apparaît d’ailleurs plutôt en retrait sur ce thème (voir ci-contre). Dans le canton de Vaud, l’UDC a sorti sa calculette et brandi le chiffre d’un milliard par an supplémentaire. «Difficile d’estimer les coûts, car pour l’heure aucun calcul n’a été réalisé dans le canton», indique de son côté Jean-François Steiert. A Genève, si l’école à 4 ans n’occasionnera pas de coûts, Charles Beer évoque quelques millions supplémentaires pour le parascolaire à charge du canton et des communes si l’accueil à journée continue obtient les faveurs du peuple en novembre.

Une école à temps complet, certes. La mettre sur pied relève cependant encore de la quadrature du cercle. Les enseignants se montrent sceptiques. «On nous demande d’augmenter les horaires scolaires. Mais on ne sait pas très bien ni pour qui ni pourquoi. Ni surtout avec quels moyens», note Olivier Baud, président de la Société pédagogique genevoise. Le syndicaliste préconise un temps d’étude intégré dans l’horaire scolaire et davantage d’accompagnement pour les premières années enfantines.

Dans le canton de Vaud, les enseignants se montrent eux aussi attentifs. Jacques Daniélou, président de la Société pédagogique vaudoise, accuse le coup. «La journée à horaire continu correspond à une demande massive. Comment s’opposer? Cela dit, on ne peut pas rajouter des tâches aux enseignants. Le débat doit avoir lieu entre communes et canton pour parler désormais financement.»

«La structure ne fait pas fondamentalement changer l’école», souligne encore le représentant syndical. «La concertation entre élèves, enseignants et parents demeure essentielle. Sans elle, toute réforme apparaîtra comme le calendrier Pirelli.» Ah bon? «Mais oui. Ce papier glacé qui fait apparaître de belles images. Mais qui ne change profondément rien aux jours qui passent.»

 

 

Adhésion acceptée

Adhésion refusée

Adhésion en cours

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HarmoS, un processus au très long court

Le terme est incontournable. HarmoS figure à l’enseigne de toutes les réformes scolaires. Et il est désormais brandi comme une bible par l’ensemble des conseillers d’Etat en charge de la formation. Il s’agit de l’accord intercantonal sur l’harmonisation de la scolarité obligatoire. Ce concordat a été mis en place par les 26 cantons au sein de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP).

Pour l’essentiel, il vise à harmoniser l’enseignement obligatoire. Parmi ses principales dispositions: l’entrée obligatoire à l’école enfantine dès 4 ans, la durée des degrés d’enseignements (huit ans de primaire, trois ans de secondaire), des plans d’étude par région linguistique. Au niveau des langues en Suisse romande, l’allemand est enseigné dès l’actuelle 3e primaire (en 5e dans le décompte HarmoS). L’anglais sera généralisé dès la 5e primaire (en 7e selon HarmoS). Le concordat recommande, par ailleurs, l’encadrement des enfants hors de l’horaire scolaire.

L’harmonisation au niveau suisse de l’enseignement obligatoire ne sort pas uniquement des cogitations de la CDIP. HarmoS est l’aboutissement d’un vote populaire. Le 21 mai 2006, 86% des Suisses ont approuvé une modification de la constitution, définissant ainsi un rôle accru de la Confédération et une meilleure organisation au niveau des cantons. HarmoS complète l’actuel concordat daté de 1970. Officiellement, HarmoS est entré en vigueur le 1er août 2009. L’instruction étant essentiellement un fief cantonal, chaque canton doit soumettre le Concordat à une procédure de ratification. Les parlements cantonaux l’approuvent ou non. Ils fixent le rythme et les délais, tout en sachant qu’à l’orée 2015, le système doit être en place sur l’ensemble de la Suisse. A Fribourg et à Berne, le plan d’harmonisation a soulevé la controverse et été accepté suite à une votation populaire. «Aujourd’hui plus de 70% de la population se situe déjà dans un canton qui a adhéré au plan d’harmonisation», précise Christian Berger, secrétaire général de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin. HarmoS divise davantage en Suisse alémanique dans les cantons ruraux. Zurich et Bâle-Ville ont adhéré. Quant aux Romands, ils font figure de bons élèves. Une Convention scolaire romande a été mise sur pied en renfort.

 

Isabelle Chassot , le bras d’HarmoS

Dans le canton de Fribourg le concordat HarmoS a fait parler de lui. Au mois de mars 2010, la population l’acceptait à une très nette majorité avec plus de 60% de oui.

Un résultat sans appel qui conforte aujourd’hui doublement la ministre de l’Instruction publique Isabelle Chassot. Tout d’abord, parce qu’elle peut briguer ainsi une seconde présidence à la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique. Et puis surtout, parce que la position nette des Fribourgeois a mis fin à une campagne haineuse. Le Zurichois Rudolf Schmidheiny, fer de lance de l’opposition à HarmoS au niveau suisse, avait en effet relevé qu’Isabelle Chassot n’avait pas d’enfants. En clair, qu’elle ne pouvait pas s’exprimer sur HarmoS du point de vue d’une mère. «J’ai toujours refusé d’évoquer ma vie privée en politique et je ne changerai pas de ligne», avait rétorqué Isabelle Chassot, plaidant pour un débat digne. Les Fribourgeois ont visiblement peu goûté aux attaques personnelles des défenseurs des valeurs traditionnelles et, au moment du verdict, plébiscité l’harmonisation scolaire.

 

Berne sabre dans le parascolaire

La Confédération ne veut plus donner un sou pour les accueils parascolaires. L’alerte a été lancée par les socialistes suisses. Dans son dernier budget, le Conseil fédéral a réduit sa ligne budgétaire concernant l’aide au parascolaire, au moment même où le concordat HarmoS est entré en vigueur. Un crédit d’environ 30 millions, sur 120 millions pour tous les accueils (de 2011 à 2015), sera voté lors de la prochaine session au Conseil des Etats.

«L’enjeu est tout sauf une bagatelle», vitupère aujourd’hui le conseiller national socialiste Jean-François Steiert. «Il s’agit d’une enveloppe précieuse qui permettrait aux collectivités publiques de créer des postes et de maintenir le cap de l’école à journée continue, comme le recommande HarmoS.»

Le Gouvernement a en effet décidé de réduire à 80 millions de francs son aide à l’accueil extrascolaire. Les crèches sont ainsi sauvées des mesures d’économie. Le parascolaire, lui, passe à l’as. Au mois de juin, le Conseil national a rétabli in extremis le montant global à 120 millions, soit environ 90 millions pour les crèches et 30 millions pour le parascolaire. «Les besoins sont immenses», note aujourd’hui Jean-François Steiert. «Une aide fédérale donne aussi une cohérence à la politique familiale que Berne entend mener.» Dès la session d’automne, le conseil des Etats décidera du maintien ou pas de son aide au parascolaire.

 

 

Lire nos témoignages sur l'édition électronique du dimanche 22 août 2010

 

 

 

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