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27 mai 2010. Dans son atelier. |
L’enfance saccagée par des parents irresponsables et la vie professionnelle constellée d’échecs, Estelle, sexagénaire, a survécu grâce à la peinture.
Il ne faut pas me raconter qu’on peint mieux quand on est mal
Je n’y crois pas. Souvent, je parle de mon école de dessin en disant que c’est un centre thérapeutique de jour pour personnes saines d’esprit. On s’amuse beaucoup dans mes classes qui s’adressent aux enfants, aux adolescents ou aux adultes. A travers l’enseignement, je construis ce que je n’ai pas vécu: une enfance, une adolescence, une vie de femme pondeuse et une vie de grand-mère. Car mon histoire n’est pas banale. Il m’est arrivé un tas de choses et beaucoup de mes expériences ont mal tourné.
Je n’ai pas eu d’enfance
Je suis née en 1944, à Zurich, d’une mère berlinoise, infirmière, et d’un père suisse allemand, représentant de commerce. Je n’ai aucun souvenir affectif de cette période. J’ignore ce que signifie fêter Noël ou partir en vacances. J’avais, malgré tout, une grande affinité avec mon père. Mais il buvait. Aujourd’hui, je comprends pourquoi il se consolait avec l’alcool. Son mariage était foutu et ma mère devait avoir un caractère épouvantable. Nous nous sommes installés à Lausanne quand j’avais 4 ans. Curieux de tout et très farceur, mon père savait faire un tas de choses. Il était radioamateur. Il avait construit un émetteur-récepteur et communiquait en morse avec le monde entier. Il m’a appris à taper mon nom. Je me suis bien amusée avec lui, mais il n’y avait aucun échange sentimental. Très vite, ma mère a commencé à faire des bêtises. Avec une copine et avec ma sœur aînée, elle se livrait au vol à l’étalage. Une fois, elle a été arrêtée par la police et a passé deux jours en prison. Cet événement lui a donné un petit coup sur la tête.
A sa sortie de prison, ma mère a fait une tentative de suicide. J’avais 12?ans. Cela m’a beaucoup marquée. Elle s’est ouvert les veines. C’est moi qui l’ai trouvée dans la salle de bains. Je me souviens très bien du tableau. Le sol était plein de sang et j’ai dû tout nettoyer. Ce choc m’a forgé une carapace supplémentaire. A cette époque, le dessin était déjà présent. Je dessinais comme tous les enfants: des princesses, les sept nains ou des dessins animés. Puis ma sœur a eu des problèmes. Je n’en parlerai pas. Reste que, par la suite, son parcours a été extrêmement difficile et douloureux. Quand j’ai eu 14?ans, mes parents ont divorcé. Ensuite, je suis entrée à l’école de commerce et j’ai décroché un apprentissage dans une étude d’avocat. Vers l’âge de 18-20 ans, j’ai commencé à vraiment dessiner. Pendant mon temps libre, je reproduisais des images de filles piquées dans des numéros de Playboy. Je faisais des nus et des portraits. J’enviais ceux qui pouvaient vivre de leur dada. Puis j’ai dû abandonner le dessin pour me consacrer à ma carrière professionnelle.
Durant mon apprentissage, j’ai appris les choses de la vie
C’était ma première activité rémunérée. Je me suis acheté un parapluie avec mon premier salaire. C’était significatif: j’avais les moyens de me protéger. Jusqu’à 24 ans, j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler dans cette étude. Mon patron me faisait confiance et me laissait être autonome, mais il empochait certains honoraires gagnés grâce à mon activité. Un jour, je me suis rebellée et je lui ai de mandé de m’augmenter. Il a refusé. J’ai quitté l’étude.
Là, j’ai monté une société de placement de personnel à Lausanne. A 25 ans, j’avais mon fauteuil directorial, mais les fonds ne m’appartenaient pas. Ça marchait bien, j’ai acquis une excellente notoriété. Ensuite, j’ai pris un congé sabbatique d’un an pour aider ma sœur et son mari à monter un restaurant. Au bout de neuf mois, ils m’ont poussée dehors pour se partager les bénéfices entre eux. Se faire trahir par sa sœur, c’est difficile à avaler. Plus tard, elle a voulu m’entraîner dans sa déroute. Je n’ai jamais pu lui pardonner tout ce qu’elle m’a fait. Après cet épisode, j’ai réintégré la société de placement pour quelque temps, mais elle a été vendue par son propriétaire.
Je me suis retrouvée sans travail
J’ai voulu créer une agence matrimoniale, mais j’ai vite abandonné. Après, j’ai vécu d’autres expériences professionnelles qui ont à chaque fois mal tourné. En 1981, j’ai rencontré mon mari, on s’est mariés deux ans plus tard. Le dessin est réapparu dans ma vie en 1986, lorsque nous avons emménagé à Nyon. Je faisais des portraits et des mains. Un galeriste m’a incitée à tenter le pinceau. J’ai essayé. Mon mari, qui est mon meilleur critique, m’a encouragée à continuer la peinture. Il s’est produit une nouvelle cassure professionnelle. J’ai vécu un véritable chemin de croix, pendant le chômage. Pour tenir le coup, je peignais.
J’allais régulièrement au supermarché pour acheter des toiles. Un jour, une dame du service clients a voulu voir mes tableaux et m’a demandé: «Seriez-vous d’accord de m’apprendre le dessin?» Je lui ai donné une première leçon. Elle m’a rappelée très vite. Une amie m’a soufflé l’idée de monter une école. J’ai mis des annonces et distribué des prospectus. L’école s’est construite comme ça, petit à petit. Aujourd’hui, j’arrive à en vivre. Si on m’avait dit un jour que j’ouvrirais une école de dessin, je ne l’aurais jamais cru! Récemment un gamin que j’ai eu dans mon école à 12 ans m’a rendu visite pour me présenter sa copine. Cela m’a beaucoup touchée. Quand je parle de ça, je commence à pleurer. Je donne énormément à mes élèves. Et je reçois encore plus d’eux.
Désormais, je baigne dans le dessin tout le temps
J’apprends en permanence. C’est comme si je grimpais sans cesse à une échelle. L’enseignement m’enrichit car les élèves me posent des questions auxquelles il faut bien que je réponde. A l’école, je donne. C’est de la transmission. Lorsque je peins, c’est un acte égoïste. Il serait bon que je freine mon activité, peut-être qu’un jour je chercherai quelqu’un pour prendre le relais. Mais j’adore mes élèves. J’ai aussi envie de me lancer dans l’écriture, car j’ai un tas d’histoires à raconter. J’ai eu une vie absolument fantastique. Je suis fière de tout ce que j’ai fait, j’ai croqué la vie à pleines dents et je suis restée sur le bon chemin. Grâce au dessin et à la peinture, j’ai été replâtrée dans le bon sens.»
Désormais, je baigne dans le dessin tout le temps. J’apprends en permanence. C’est comme si je grimpais sans cesse à une échelle.


























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