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Fiancée alors qu’elle n’était qu’une enfant, Sara* quitte à 16 ans famille et pays pour échapper au mariage. A 23 ans, elle a coupé tous les liens qui la reliaient aux siens. Mais elle est devenue une femme libre.
J’ai grandi dans un village turc, pas loin de la ville de Çorum, près de la mer Noire
J’ai eu une enfance normale. Jusqu’au jour où l’on m’a fiancée à mon cousin. J’avais 11 ans. Nos deux familles se sont réunies pour célébrer l’événement. Moi, je ne voulais pas de ces fiançailles, encore moins d’un mariage. Ma mère m’a expliqué que c’était ainsi dans notre culture. Que j’allais être heureuse. Je ne comprenais rien. J’avais envie de continuer de jouer comme toutes les filles de cet âge-là. Du jour au lendemain, je n’y ai plus eu droit. Je devais être une femme. Ma voie était toute tracée.
Il a fallu que mon père, qui travaillait en Suisse, m’y fasse venir, à 13 ans, pour que tout bascule. Il voulait que je reste assez longtemps pour obtenir le permis?C. Ensuite, je retournais en Turquie, me mariais. Et nous revenions en Suisse. Tel était le projet des deux familles.
Pour moi, la découverte de la Suisse a été un choc culturel
Pour la première fois de ma vie, je voyais autour de moi des femmes libres. Pouvant s’habiller comme elles le désiraient. Dire ce qu’elles voulaient. Penser librement. Je voyais tout ça et je me disais: pourquoi, moi, je n’y ai pas droit?
A l’école, la première année a été difficile à cause de la langue. Et aussi parce que j’étais en marge. J’avais mon secret: encore une enfant et déjà destinée à un homme. Bizarrement, ce qui prédominait, c’était un sentiment de honte. Oui, j’avais honte. Honte de ne pas être comme les autres. De ne pas pouvoir avoir mes propres idées. D’appartenir à quelqu’un. De ne pas pouvoir sortir comme les filles de mon âge. Avoir un petit copain…
L’été de mes 16 ans, nous sommes retournés en Turquie, soi-disant pour les vacances. Quand je suis arrivée, on m’a parlé d’une grande fête, celle de mon mariage. Ils avaient tout prévu: à la fin de l’été, je serais mariée. Je me suis rebellée. J’ai dit à mon père que jamais je ne me marierais. Il est devenu fou, m’a frappée, menacé de me tuer. Il a cherché partout mes papiers pour les déchirer et ainsi m’empêcher de quitter la Turquie.
J’étais désespérée. Je voulais mourir
Mais ce soir-là, il y a eu un miracle. Ma mère. Toute sa vie, elle avait obéi à mon père. Pas là. Elle a caché mes papiers, et quand la nuit est tombée, elle me les a donnés et m’a dit de partir. Je crois que c’est l’instinct maternel. Elle m’a crue quand j’ai dit que je mourrais plutôt que de me marier. Je crois aussi qu’elle ne voulait pas que je finisse comme elle, soumise. Jamais je n’oublierai ce qu’elle a fait.
Je suis retournée en Suisse, sans savoir où j’irais habiter. Une amie suisse m’a conseillé de m’adresser à l’Office des mineurs. Etant justement encore mineure, ils m’ont renvoyée chez mon père.
Je n’avais pas peur. Vous comprenez, j’étais encore une enfant
Bien sûr, il avait menacé de me tuer. Bien sûr, j’avais entendu parler de ces crimes d’honneur faits par des hommes sur leur sœur ou leur fille. Mais ça restait abstrait pour moi. Ce que je savais, c’est que je ne voulais plus de cette vie-là. Peu importe ce qui allait arriver. J’avais passé toute ma vie sous l’emprise d’un homme, à ne pas pouvoir penser librement, à ne pas pouvoir disposer de mon corps comme je l’entendais, à subir des violences physiques et psychiques, et j’allais devoir perpétuer le même schéma avec un autre homme, mon mari, mon cousin, que je n’aimais pas. Pourquoi? Par tradition? Autant mourir. J’ai redit ça le soir où je suis retournée chez mon père. Ça et bien d’autres choses. Il m’a giflée, m’a à nouveau menacée de mort. Et puis il m’a ordonné de partir. «Si je pars, je ne reviendrai jamais», lui ai-je dit.
J’avais 16 ans. Et je suis partie
Je ne savais pas où j’allais dormir, comment et de quoi j’allais vivre. Mais j’étais plus heureuse que je ne l’avais jamais été. Je venais de me faire un cadeau, le plus beau: la liberté. Jamais je n’oublierai ce moment.
J’ai passé les trois années suivantes dans un foyer pour jeunes filles. Les plus belles années de ma vie. Rien que d’avoir une chambre à moi, mon jardin secret, ça a changé ma vie. Grâce aux éducateurs, je me suis construite, j’ai appris à devenir autonome, à avoir confiance en moi. Aujourd’hui, quand je marche dans la rue, je marche la tête haute.
Ma famille? Je n’ai plus aucun contact avec elle
Sauf avec ma mère, de temps en temps, au téléphone. On se parle dans la même langue, mais on ne se comprend plus. J’ai tant changé. Il faut comprendre que pour la communauté turque, j’ai passé dans l’autre camp. Je suis devenue une mauvaise fille, une putain. Quant à mon père, je le croise parfois. Je sens alors la peur, là, dans mon ventre. Il y a deux ans, il m’a suivie, m’a agressée et m’a menacée avec un couteau. Il m’a humiliée devant mes amis. J’ai porté plainte et depuis, il ne peut plus s’approcher de moi. Depuis, surtout, je n’ai plus de père.
Je suis heureuse d’avoir pu venir en Suisse et d’avoir échappé à mon destin. Avec le recul, je pense que c’était le bon moment. Trois ans de plus et je me serais résignée. A 16 ans, on sort à peine de l’enfance, il y a encore l’instinct de survie. On ne réfléchit pas. La seule chose que je reproche à ma famille, c’est de m’avoir volé mon enfance. Mais en même temps, je n’ai pas de regrets. Je suis devenue celle que je suis aujourd’hui grâce à ce que j’ai vécu.
La vie est devant moi
J’ai fait un apprentissage de coiffeuse mais j’aimerais devenir éducatrice. Je travaille dans un home pour handicapés. Avec eux, il n’y a pas de tricherie. Surtout, ils donnent de l’amour, sans attendre rien en retour. Ils me donnent ce qui m’a manqué durant mon enfance. Et puis, j’ai un ami. Un homme, un «chrétien» qui m’aime et me respecte. Sa famille est devenue ma famille. Celle que j’ai toujours rêvé d’avoir.»
* Prénom d’emprunt

























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