«J’ai avorté d’un enfant que je désirais»

Norah, 27 ans, s’est retrouvée il y a une année face à un terrible dilemme: assumer un bébé seule ou interrompre sa grossesse. Elle raconte comment cette épreuve l’a fait grandir...

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Par Aline Jaccottet

 

Norah, 27 ans, s’est retrouvée il y a une année face à un terrible dilemme: assumer un bébé seule ou interrompre sa grossesse.  Elle raconte comment cette épreuve l’a fait grandir.

 

Jusqu’à l’année dernière, j’avais une vie sexuelle très libre

Je flirtais avec des hommes qui me plaisaient sans trop me poser de questions. Bien sûr, j’ai aussi eu des histoires sérieuses, mais jusqu’à cette nuit de la Saint-Valentin, je vivais ma vie amoureuse sans trop réfléchir.

Parmi les hommes que je fréquente à l’époque, il y a Florent, que je connais depuis trois ans. Il est un peu plus âgé que moi. On s’adore mais on se voit peu. Il me répète, quand il me rencontre, que je suis la femme de sa vie, mais je ne le prends pas trop au sérieux. Je suis étudiante à l’université, j’ai mon boulot, ma vie. Pour les choses sérieuses, on verra plus tard.

A la Saint-Valentin, on se retrouve chez moi, au petit matin, pour une étreinte rapide. J’ai passé toute la nuit à attendre ce moment. Je suis épuisée, mais j’ai envie de lui. Florent quitte mon appartement en promettant qu’il m’appellera plus tard. En effet, c’est ce qu’il fait… paniqué. Il me dit que le préservatif a craqué, que je dois passer prendre la pilule du lendemain – ce que je fais, confiante.

Ensuite, plus de nouvelles pendant plusieurs jours

Je pars en voyage – je suis malade dans les transports publics et très fatiguée, mais je mets ça sur le compte du stress. Environ trois semaines plus tard, j’ai rendez-vous chez mon gynécologue pour un contrôle annuel. Je lui décris mes symptômes. Là, très tranquillement, il me regarde et dit: «Vous êtes peut-être enceinte.» Je crois que je vais tomber de la chaise. Il me propose de faire un test de grossesse, je me précipite, tremblante, aux toilettes, le test est positif et ma vie bascule. Je ne tiens pas sur mes jambes en sortant de son cabinet. J’appelle Florent au téléphone, et c’est le choc. Il m’accuse de l’avoir manipulé pour avoir un enfant de lui, je hurle que j'attends autre chose de sa part que ce genre d’insulte. Et dès ce moment, c’est le cataclysme: si tous mes amis, stupéfaits, m’assurent de leur soutien, Florent répond à peine à mes appels. Je ne le vois qu’une fois pour discuter. Il me dit que je n’assume pas, il met tout sur mon dos pour ne pas voir ses responsabilités et je suis dégoûtée par son comportement.

Mon monde intérieur change radicalement

Alors que j’étais si active, si tournée vers les autres et mon avenir professionnel, rien ne compte plus que cet enfant que je porte. Je ne pense qu’à lui, je ne vis que pour lui, je ne dors plus, je mange à peine. Est-ce que je suis capable d’élever un enfant seule, à vingt-six ans? Plus encore: est-ce qu’il sera heureux? Je n’arrive pas à communiquer avec Florent qui se mure dans un silence terrible et si ma famille proche me soutient, mon père, lui, est catégorique. Pour élever un enfant, il faut être deux, et stables à tous points de vue. Il m’écrit une lettre bouleversante, ma grossesse le rend  malade. Alors que ma famille est sous le choc, je trouve un peu de paix auprès d’un ami extraordinaire, qui accueille avec amour toutes mes angoisses et mes peines.

Je lâche tout, études et travail, je ne vis plus

Parcourant administrations, bureaux de conseil et consultations de pédopsychiatres, je me bats comme une lionne pour imaginer une vie avec cet enfant qui, s’il n’était pas prévu, est finalement aimé et désiré. J’ai toujours été favorable à l’avortement… Pourtant je découvre que pour moi-même, il me fait horreur. Je suis croyante, et la vie est un cadeau de Dieu. Mais l’idée de vivre ma grossesse toute seule, de faire subir à mon enfant un contexte si difficile, avec des parents qui ne s’entendent pas et des sacrifices dont il pourrait se sentir coupable, est aussi aux antipodes de toutes mes valeurs. Alors, un triste matin du mois de mars, je prends rendez-vous pour une IVG dans une clinique…

Au moment de revêtir l’infâme pyjama blanc, je fonds en larmes et pars en courant

Je suis déchirée entre l’envie d’avoir cet enfant et la terreur de me retrouver seule et de le rendre malheureux. Cet enfer d’indécision continue encore deux semaines. Florent refuse toujours le dialogue et se montre très agressif, je ne comprends rien à son comportement, le temps se met à presser. Je suis enceinte de deux mois et demi quand, un matin, je réalise que ce que je vis n’a rien à voir avec ce que je veux pour moi-même et pour un enfant. Peu importent tous les efforts que je fais: il manque l’amour et l’entente avec le père, qui représente la moitié de l’équation, et je ne peux pas occulter ça. Me rendre à la clinique est une torture, je suis à bout de forces et tout ça doit s’arrêter. Le réveil est affreux.

Une année s’est écoulée, pendant laquelle je me suis reconstruite.Un mois pile après l’avortement, j’ai rencontré le grand amour. J’essaye d’aller de l’avant et d’assumer cette mort que j’ai décidée. Ce n’est pas facile…

Il y a quelques jours, Florent m’a recontactée, en larmes

Nous nous sommes vus, ce qui m’a demandé un immense effort. Mais je voulais comprendre pourquoi il avait été aussi absent, aussi agressif, aussi peu à la hauteur de ce que j’attendais de lui – j’ai  toujours su qu’au fond, ce n’était pas un sale type. En l’écoutant, j’ai compris mes torts mais aussi qu’il avait de graves problèmes et que nous ne nous serions jamais vraiment entendus. Je n’ai pas eu de regrets. Mais il y aura toujours un absent entre nous, quelque chose qui aurait pu être et grandir… Florent, en fait, voulait cet enfant, il a paniqué, fui, et au final, il sort de cette histoire bien plus mal en point que moi. Moi, je suis en paix avec moi-même: j’ai tout fait pour sauver mon enfant, j’ai été jusqu’au bout de mes possibilités et de ma réflexion. Alors, quand Florent m’a demandé pardon, je lui ai pardonné.

Rien ne sert d’ajouter à la souffrance, et puis, je crois au pardon, il libère. Cette histoire m’a immensément appris. J’ai réalisé que je voulais des enfants, et que je n’avais pas de doutes sur mes capacités de mère. Ma vie amoureuse a totalement changé, et c’était le moment. Alors, je n’ai qu’un message à faire passer: femmes, pour éviter cette épreuve et pour tant d’autres raisons, ne faites pas n’importe quoi, respectez-vous. J’avais peut-être oublié de le faire. Je ne l’oublierai jamais plus.»

 

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