Famille recomposée: et si ça ne marchait pas?

Le modèle de la famille traditionnelle a du plomb dans l’aile. Au gré des séparations et des nouvelles unions, des liens familiaux se tissent, se distendent ou se défont...

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Par Elodie Arnaud / Illustrations: Stéphanie Cousin, www.stephaniecousin.com

 

Le modèle de la famille traditionnelle a du plomb dans l’aile. Au gré des séparations et des nouvelles unions, des liens familiaux se tissent, se distendent ou se défont. Chaque année en Suisse, beaucoup d’enfants sont confrontés au divorce de leurs parents. Nombre d’entre eux grandiront au sein d’une famille recomposée. Mais derrière l’image joyeuse de ces grandes maisonnées, le quotidien est souvent moins rose. Enquête sur l’envers du décor.

 

Les familles recomposées tendent à devenir un phénomène de plus en plus banal. En milieu urbain, c’est aujourd’hui près d’un mariage sur deux qui se termine par un divorce. Dans ce contexte, l’image de la recomposition familiale est très forte; il y a même une sorte de fascination pour ce cliché de la tribu, puzzle joyeusement rassemblé autour d’un couple d’amoureux. Du cinéma aux séries télévisées, des pages people aux biographies des stars, la famille recomposée s’est affichée en couleurs comme un modèle enviable. C’est que l’on met beaucoup d’espoir dans cette recomposition, alors que la séparation et la monoparentalitéparaissent tellement tristes! Pourtant, en pratique, il n’est pas simple de reconstruire une famille avec un autre partenaire qui a peut-être dans ses bagages, lui aussi, des enfants issus d’une union antérieure. «Faire passer la famille recomposée pour quelque chose de formidable, c’est nier le mal qu’on fait aux enfants», déclarait sans concession l’écrivain Alexandre Jardin l’automne dernier, dans un magazine français. Quels défis attendent ces nouveaux couples? Quelles difficultés doivent-ils surmonter? Quelle place accorder à chacun au sein des familles recomposées?

Des réalités différentes

En Suisse, de plus en plus d’enfants vivent aujourd’hui dans une famille recomposée, c’est-à-dire avec un couple dont l’un des membres n’a aucun lien de filiation avec eux. Selon les chiffres communiqués par le groupe de recherche de l’Université de Genève sur les Nouvelles formes de familles: quelles ressources et quels défis?, 14,3% des ménages familiaux de Suisse romande sont recomposés.

Ce taux avoisine même les 20% à Lausanne ou à Genève. Malgré cette réalité forte, aucune étude d’ampleur n’a été effectuée en Suisse sur les différents types de famille, la plupart de celles-ci ayant été menées dans les pays anglo-saxons. C’est pourquoi l’Université de Genève réalise actuellement des recherches sur un échantillon de 300?familles, sous la direction d’Eric Widmer, professeur de sociologie, et de Nicolas Favez, professeur de psychologie. «Les effets de la recomposition sont très variables, explique Eric Widmer, la notion même de famille recomposée recouvre en pratique des réalités très différentes. L’un des enjeux de notre étude est d’aller dans le détail pour mieux comprendre tous les réseaux de relations qui se tissent au sein des différentes formes de familles.»

Les familles recomposées n’ont pourtant rien de bien nouveau. Elles étaient même très nombreuses autrefois, lorsque l’on se retrouvait veuf ou veuve à la suite d’une guerre, d’une épidémie ou lorsque les femmes mourraient en couches. C’était l’époque des marâtres dont les contes n’ont retenu que la jalousie et la méchanceté (pauvre Cendrillon!)… Aujourd’hui, ce sont majoritairement les séparations qui donnent lieu aux recompositions familiales. Le beau-père ou la belle-mère n’est donc plus un parent de substitution, mais doit trouver sa place vis-à-vis d’un enfant qui a toujours ses deux parents. Comment réussir son couple et construire une harmonie dans ce labyrinthe de relations?

Un délicat partage

Se remettre en couple après l’échec d’une précédente union n’est pas chose aisée. Construire ce couple, tout en reformant une famille avec la progéniture de l’autre, est un véritable défi. Avec, bien sûr, en toile de fond, les anciens conjoints qui ne facilitent pas toujours les choses et continuent parfois de régler leurs comptes par enfants interposés. Car même séparés, les parents restent liés à vie par leurs enfants communs. Chacun sera donc prié de respecter la parentalité de «l’autre», cet ex dont il faut s’accommoder pour le bien des enfants. Des enfants qui sont trop souvent au cœur des conflits entre leurs parents et dont une recomposition familiale mal vécue accentuerait encore le malaise.

L’an dernier, les résultats d’une étude menée dans notre pays et dirigée par Marcelo Aebi, professeur associé de criminologie à l’Université de Lausanne, ont montré que les jeunes issus de familles recomposés commettent davantage d’actes de délinquance que ceux issus de familles dites «intactes», voire monoparentales. Ces résultats avaient fait vivement réagir certains spécialistes dénonçant notamment le risque de stigmatisation de ce modèle familial. Pour eux, ce n’est pas tant la (re composition qui est en cause, mais le fait que le cadre éducatif est affaibli par un partage de l’autorité mal défini entre parents biologiques et beaux-parents. En France, une étude de l’Inserm a, quant à elle, révélé une surreprésentation des familles  recomposées parmi les jeunes qui consomment de l’alcool de manière excessive, ou qui présentent un risque de dépendance. Ces jeunes seraient-ils donc plus enclins à adopter des conduites à risques? Pour Eric Widmer, qui commence à exploiter les résultats des entretiens qu’il a dirigés, ce n’est pas si tranché: «Il faut aussi chercher des éléments de réponse dans le parcours de vie des parents, car leur séparation ne définit pas à elle seule la configuration familiale. Il faut prendre en compte les éventuelles migrations, le niveau de vie, leur milieu culturel, etc.».

 

 

Un dédale relationnel

Impossible de faire table rase du passé, la recomposition implique beaucoup de compromis et de diplomatie pour rebâtir sur les ruines d’une ancienne famille. Les ex-conjoints doivent accepter de conserver un lien en tant que parents d’un enfant commun, quand bien même chacun souhaiterait refaire sa vie en faisant fi de cette relation passée. «L’ex de ma compagne ne nous facilite pas les choses, regrette Christophe, une fois sur deux, il prévient à la dernière minute qu’il ne prendra pas ses enfants pour les vacances s’il a d’autres projets.» Du côté des nouveaux compagnons, ceux-ci doivent, bon gré mal gré, accepter cet ex dont leur partenaire ne pourra jamais être totalement séparé; ils doivent tolérer, à côté de leur couple, la coexistence d’un couple parental auquel ils n’appartiennent pas. Véronique, en couple avec Alain depuis trois ans, est restée très proche du père de ses enfants: «Nous continuons de passer Noël ensemble, nous avons au moins réussi notre divorce!» Il est essentiel pour elle que son ex s’entende bien avec son «nouveau jules». Pour Catherine, «c’est un peu plus facile depuis que l’ex-femme de Gilles a refait sa vie, elle cesse de prendre ses enfants en otages et de pourrir notre relation».

Et les enfants? Ils sont parfois en proie à un véritable conflit de loyauté lorsqu’il s’agit de tisser des liens avec leur beau-père ou belle-mère sans trahir celui de leur parent qui a été «remplacé». Il peut également leur être difficile de participer à l’écriture de l’histoire d’une nouvelle famille, alors qu’ils n’ont pas fait le deuil de la relation de leurs parents et qu’ils nourrissent encore le fantasme de leur réconciliation. «J’ai bien expliqué aux enfants que je ne leur ai pas volé leur papa», raconte Catherine, qui ajoute qu’elle n’est pas à l’origine de la séparation de leurs parents: «Je leur dis qu’il faut faire avec cette situation que ni eux ni moi n’avons choisie.» Les enfants peuvent aussi percevoir le nouveau compagnon de leur mère ou la nouvelle compagne de leur père comme un intrus venant s’immiscer dans la relation exclusive qu’ils avaient gagnée au prix de la séparation de leurs parents.

Doris et sa fille ont vécu seules toutes les deux pendant plusieurs années et Claude a perturbé ce duo très fusionnel. «Ma fille le tolère», dit Doris. Les enfants doivent enfin s’adapter à des situations familiales diverses: papa et maman ensemble, papa et maman séparés, papa et maman refaisant leur vie chacun de leur côté. Pour Nahum Frenck, pédiatre et thérapeute familial, il est important que les enfants comprennent, dès la séparation de leurs parents, qu’ils auront désormais deux chez eux: chez leur mère et chez leur père. L’arrivée d’un nouveau conjoint ne doit pas remettre en cause l’existence pour l’enfant de ces deux foyers distincts.

Une harmonie complexe

L’équilibre est bien fragile, à cheval sur deux ou trois familles qui se croisent… Un équilibre régulièrement ébranlé par la gestion du quotidien dans les familles recomposées. Il faut commencer par offrir une place dans sa maison, ce qui n’est pas forcément bien vécu du côté des occupants qui ne voient pas toujours d’un bon œil ce débarquement. Les arrivants peuvent, de leur côté, avoir du mal à se sentir chez eux. «Nous avons acheté une commode pour que les  enfants de mon compagnon y rangent leurs affaires lorsqu’ils nous rendent visite tous les quinze jours, et il est hors de question d’y mettre quoi que ce soit en leur absence!», s’amuse Christelle. Pas facile ensuite de partager une intimité avec des enfants que l’on n’a pas élevés. «Ma fille et moi avons l’habitude de nous balader à poil, explique Doris, les enfants de Claude s’enferment à clé pour se brosser les dents, alors on s’adapte!» Pas facile non plus de s’accorder sur des règles de vie communes à cette nouvelle fratrie dont les membres ont pu être éduqués de manière très différente. D’autant que chaque parent défend sa progéniture et qu’il a parfois du mal à céder à son partenaire un peu d’autorité. «Ça m’agace quand Alain me reproche de laisser mes fils traîner au lit alors que ses enfants sont debout au premier coup de sifflet, avoue Véronique, il doit accepter que mes enfants aient reçu une éducation différente des siens.» Doris, de son côté, regrette que Claude la désavoue systématiquement lorsqu’elle tente de s’affirmer vis-à-vis de ses belles-filles dont elle ne partage pourtant le quotidien que pendant les vacances. «Un gros clash l’été dernier a d’ailleurs failli mettre un terme à notre relation. Depuis, j’ai décidé de ne plus partir avec elles.»

 

 

L’art de désamorcer

Pourtant, être «officiellement» investi du statut de beau-père ou de belle-mère permet de désamorcer bien des conflits et peut éviter de se trouver pris entre deux feux en tentant de ménager à la fois son enfant et son partenaire. Eric Widmer explique  ainsi que le «coparenting», ou coparentalité, est l’élément-clé d’une recomposition efficace: «Le coparenting est essentiel au développement de l’enfant et il doit non seulement être exercé par les deux nouveaux conjoints, mais aussi avec l’autre parent biologique.»

Préserver la place du parent absent serait-il le secret des recompositions réussies? «Plus l’ex est intégré, plus la recomposition a des chances de fonctionner», affirme Eric Widmer. C’est aussi l’opinion de Nahum Frenck (lire l’interview ci-contre). Selon Eric Widmer, l’intégration de l’autre parent dépendrait de nombreux facteurs sociologiques, notamment du milieu socioculturel des acteurs de la recomposition. «Il faut beaucoup de prudence et de discussions pour mettre en place des règles communes», relève Catherine, qui ajoute que «l’instauration de rituels est très importante, cela permet d’ancrer notre nouvelle constellation familiale». Elle tient également à ce que son compagnon passe du temps seul avec ses enfants, de même qu’elle apprécie de pouvoir partager des moments de complicité avec chacun d’eux. Car la pression est souvent énorme. «On veut réussir là où l’on a échoué une première fois. Mais réussir n’est pas uniquement une question de volonté, il faut une stratégie intelligente pour y arriver. Il faut mettre toutes les chances de son côté, en préservant avec respect la place de chacun», conclut Nahum Frenck.

Des clés pour réussir sa recomposition

Le Dr Nahum Frenck, pédiatre et thérapeute familial, voit de nombreuses familles recomposées en consultation. A leurs problèmes, il voit des solutions.

Quelles sont les difficultés récurrentes des familles recomposées que vous recevez en consultation?

Il s’agit souvent d’un problème de place du parent génétique «absent» et de sa disqualification par l’ancien conjoint et son nouveau partenaire. Les difficultés sont d’autant plus fortes que cet «ex» est ignoré: l’enfant a l’impression de trahir la moitié de son patrimoine et va torpiller le nouveau couple.

Vous parlez de famille «reconjuguée», non pas de famille recomposée…

C’est un mauvais terme. Il y a dans ces deuxièmes unions un nouvel élément à intégrer, le nouveau conjoint du père ou de la mère. Cette conjugalité naissante prime dans la nouvelle famille et le couple a la lourde tâche de consolider son union en tenant compte de la présence d’enfants d’une union antérieure. Il est ainsi important que les nouveaux conjoints se ménagent du temps pour eux seuls, en faisant coïncider les week-ends où ils n’ont pas leurs enfants par exemple. Il est aussi essentiel qu’ils s’affichent comme couple conjugal aux yeux des enfants.

Que faire quand ça se passe mal?

C’est une bonne indication pour entamer une thérapie familiale afin de protéger le couple et les enfants. Chacun est entendu avec ses enfants et, si possible, avec son ancien conjoint dans son rôle de parent. Dans le processus thérapeutique déjà avancé, on demande à ce parent «absent» de donner son feu vert – en tant que parent et non en tant qu’«ex» –, c’est-à-dire d’autoriser ses enfants à tisser des liens avec le nouveau compagnon de leur mère ou de leur père. Les choses peuvent se pacifier du jour au lendemain!

La loyauté de l’enfant vis-à-vis de ses parents est donc très forte…

Oui. Et plus son parent absent sera ignoré ou critiqué, plus les difficultés seront grandes. Je m’efforce toujours, en consultation, de faire en sorte que l’on rende hommage à cet autre parent, au minimum dans sa qualité de géniteur, ceci indépendamment de ce qu’il est ou de ce qu’il a fait. Même dans le cas où il ne s’est jamais intéressé à son enfant, laissons à l’enfant la possibilité de s’intéresser à lui!

Comment le nouveau conjoint peut-il trouver sa place auprès des enfants?

Il n’a que la légitimité que sa compagne ou son compagnon veut bien lui accorder. Et ce dernier a tout intérêt à lui déléguer un rôle, c’est plus confortable pour tout le monde! Mais quelle que soit cette légitimité, il sera mis en difficulté, par les enfants, s’il critique le parent absent auquel il faut vraiment laisser une place. Je recommande toujours de mettre dans la chambre des enfants une photo de celui-ci à laquelle ils peuvent dire bonsoir avant d’aller se coucher. C’est symbolique mais très important pour eux.

Le Dr Nahum Frenck est pédiatre et thérapeute familial, directeur médical adjoint de la Consultation Interdisciplinaire de la Maltraitance Intrafamiliale (CIMI) et Centre de Thérapie de famille, à Lausanne.

 

Lisez nos témoignages sur l'édition électronique du dimanche 11 avril 2010

 

1 commentaire

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Anonymous | le 25 avr. 2010 à 15:44

cela fait bien 30 ans qu'on le sait que les familles recomposées cela ne marche pas. souffrance des enfants, stress sans fin des parents, etc. il faut se faire une raison : mieux vaut être bien avec ses enfants que d'être mal avec quelque'un qui ne les aime pas comme vous et ne les éduque pas comme vous. jamais je n'aurais choisi cette solution.
de plus c'est à mon avis de l'égoïsme, car l'enfant a encore moins de temps de la part de sa mère.

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