Décryptage: scientifique, l’étude?

Dans les pubs, cités dans les journaux ou à la radio, les chiffres sur tout et n’importe quoi déferlent. Enquête sur les dessous de la statistique fantaisiste...

© Illustrations: Marie Perron

Par Aline Jaccottet / Illustrations: Marie Perron

 

Dans les pubs, cités dans les journaux ou à la radio, les chiffres sur tout et n’importe quoi déferlent. Enquête sur les dessous de la statistique fantaisiste et examen de trois études exemplaires.

 

Si vous gagnez plus de 75 mille francs par an, attention: vous risquez fortement de devenir alcoolique. Votre enfant louche? Il ne se fera pas inviter aux goûters d’anniversaire de ses petits camarades. Et puis, si vous êtes parti en vacances à la mer, banzaï: vous êtes bien plus productif au travail que vos collègues qui ont fait du trekking en montagne.

Des gags? Non. Simplement le résultat de trois études qui – parmi des milliers d’autres – tentent de vous convaincre, chiffres à l’appui, de vérités tirées par les cheveux ou de lapalissades. Car l’heure est à la science. Ou plutôt, à la dérive scientiste, celle qui pousse à la conso, qui fait peur, qui agite. En somme: qui fait la pluie et le beau temps. «La science permet d’affirmer quelque chose de manière autorisée. Il existe un risque d’en faire un usage autoritaire…», estime Philippe Gonzalez, maître-assistant en sociologie de la communication à l’Université de Lausanne. «Auparavant, la religion ou la patrie faisaient autorité. Aujourd’hui, ce sont les chiffres qui, dans nos sociétés mondialisées, sont devenus un vecteur de communication nous permettant d’évaluer le monde et de nous situer. Un argument qui repose sur des chiffres semble plus réel, plus évident.» Et pour lui, le phénomène comporte des dangers. «Les statistiques sont importantes, elles ont leur utilité. Par contre, l’usage qu’on en fait parfois est problématique: les données chiffrées semblent tellement évidentes qu’elles n’ont pas besoin d’être interprétées. On s’y fie donc, puisqu’en plus, elles incarnent l’efficacité et le rendement, valeurs de nos sociétés occidentales. Cette confiance aveugle est dangereuse: elle mène à une vision fondamentaliste de la science!» Le fait d’exhiber pourcentages et graphiques a, pour Philippe Gonzalez, un autre inconvénient: «On fait comme si tout le monde était capable de comprendre des études complexes sans l’intermédiaire d’un savoir spécialisé. Mais si c’était le cas, nous serions tous des Prix Nobel!»

Spécialisée dans l’analyse de données quantitatives, Swetha Rao Dhananka sourit des résultats simplistes auxquels on arrive parfois. «Un bel exemple de cela est une étude qui, selon la manière dont on la lit, nous fait croire que regarder la télévision fait grossir. Absurde: c’est plutôt la consommation de chips qui pourrait en être responsable…» La doctorante recommande de toujours vérifier la source de l’étude, ainsi que la publication où elle a été reprise: peu de chances qu’une recherche faite par l’Université d’Harvard et reprise par le magazine Science soit totalement erronée… A l’inverse, méfiance envers les résultats d’études produites par des firmes ou des corps de métier. Voyez le florilège de miracles chiffrés qu’on nous balance à la pause publicité ou dans la rue. Exemple criant, l’étude sur les enfants qui louchent (lire ci-contre) commanditée par... des ophtalmologues. Risible? Oui, jusqu’au moment où les politiques de tout poil en font un usage abusif pour affoler ou scandaliser leur électorat. «La publication, sans recul, de ces pseudo-études par les médias fait n’aide pas à garder un esprit critique», déplore Swetha Rao Dhananka.

 

 

3 études sous la loupe d'une experte

Comment repérer les pièges d’une intox qui ne dit pas son nom? Les pistes de Swetha Rao Dhananka assistante à la faculté des Sciences politiques à l’Université de Lausanne.

 

Etude 1: «L’âge apporte le bonheur»

Une étude faite par l’université de Michigan, reprise par le Washington Post, puis lue sur le site Yahoo (le 20 août), soutient que l’être humain est heureux à la fois quand il est jeune et quand il est parvenu à l’âge de 70 ou 80 ans. A la quarantaine, ce serait le désespoir…

L’éclairage de l’experte

«On pourrait penser que l’étude est sérieuse, car elle a été faite par une université. Mais l’article paru dans le Washington Post est trop condensé, donc vague. L’échantillon est-il composé d’Américains seulement? Sont-ils aisés? On n’a aucune donnée sur leur niveau socio-professionnel, alors qu’on peut imaginer qu’un cadre a une retraite plus confortable que celle d’un mineur… Enfin, ils lient bonheur et sagesse, mais en quoi les deux sont-ils dépendants? On peut aussi se demander comment interpréter en Europe une étude faite aux Etats-Unis.»

 

Etude 2: «Pas d’invitations pour les enfants qui louchent»

Un must! Une étude faite par l’hôpital de Saint-Gall et reprise par le British Journal of Ophtalmology, parue le 22 août dans le Sonntagsblick, conclut que les enfants de six ans qui louchent sont quasi systématiquement écartés des goûters d’anniversaire de leurs petits camarades…

L’éclairage de l’experte

«Cette étude se termine sur une recommandation pour le moins pénible: au lieu de dénoncer la discrimination envers les personnes différentes, les scientifiques conseillent aux parents de corriger la vue de leur enfant avant six ans! En plus, le résultat est très peu fiable. Les chercheurs ont évalué les enfants en leur montrant des photos d’inconnus alors que dans la réalité, l’amitié qu’on peut ressentir pour quelqu’un change tout. Ils leur ont montré des photos de jumeaux: un qui louche, l’autre pas. Or, la probabilité d’avoir ce cas de figure dans la vraie vie est quasi nulle! Imaginez, une personne un peu naïve pourrait arriver à la conclusion que son enfant, s’il louche, sera isolé toute sa vie. C’est lamentable!»

 

Etude 3: «Les vacances à la plage sont bonnes pour le travail»

On apprend, dans cette étude réalisée par la firme informatique Hewlett-Packard et Strategy One et parue le 24 août s ur le site du journal Libération , que les employés qui vont à la mer ont «trois fois plus de chances d’être efficaces à la rentrée».

L’éclairage de l’experte

«Premier problème: si l’étude n’a été faite que sur des employés de HP – on parle d’informaticiens dont le métier exige qu’ils  restent assis devant un ordinateur toute la journée – il faudrait que ce soit précisé. Or, là on fait comme si les résultats étaient généralisés à tous les salariés. Secundo: se mettre en maillot de bain et aller à la plage ne fait pas partie de la culture de tout le monde. Enfin, qui nous dit que ce n’est pas l’air frais, l’humidité ou le soleil qui ont une influence bénéfique, plus que la mer elle même? On peut donc se demander comment les chercheurs établissent leur lien de causalité.»

 

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