Combat libre, la mauvaise réputation

«Free fight», MMA, combat libre… autant de noms pour une même discipline qui emballe les foules, suscite la controverse et commence à séduire les filles...

© Pierre Le Tulzo

Par Amélie Comte / Photos: Pierre Le Tulzo

«Free fight», MMA, combat libre… autant de noms pour une même discipline qui emballe les foules, suscite la controverse et commence à séduire les filles.

 

Brutal et machiste. A priori, l’univers impitoyable du combat libre, appelé aussi MMA (Mixed Martial Arts), est franchement masculin. On se bat au corps à corps, on se frappe, se tord, s’étrangle. Pas tendre. C’est aux Etats-Unis, en Europe de l’Est et en Allemagne que les fighteuses sont de plus en plus nombreuses. En Suisse romande, elles ne sont encore qu’une poignée à choisir cette discipline qui requiert un très bon niveau préalable dans un art martial (boxe thaïe, jiu-jitsu, kick-boxing…) «Le MMA mêle plusieurs formes de combats. Les filles trouvent souvent que c’est trop violent», résume Igor Araujo, professeur ceinture noire de jiu-jitsu brésilien à Genève et combattant professionnel de free fight. Dans ses cours, voilà Emily Geer, T-shirt rose fuchsia, 1,60?m de volonté et d’énergie. L’unique fille, parmi 25 garçons. Au programme de l’entraînement: échauffement musculaire hyper cardio, «pieds poings», amenées au sol, grappling (techniques au sol). C’est intense et sérieux. «Je n’ai pas la même force que les hommes. Je dois bosser encore plus qu’eux pour compenser techniquement, explique Emily. Je pratiquais le kick-boxing comme d’autres vont au fitness. J’ai eu envie d’essayer le free fight.» N’est-elle pas motivée à pouvoir se défendre en cas d’agression? «Pas du tout, ce n’est pas un sport de rue! Hors contexte, avec le stress, je ne pense pas que je saurais utiliser ce que je sais. Sauf si on me plaquait au sol pour me violer, le jiu-jitsu m’aiderait peut-être à m’en tirer.»

Cherchez... les filles

En Suisse, une vingtaine de clubs proposent des cours de MMA, dont une dizaine à Genève. A l’Eurotopteam, ouvert depuis juillet dernier, c’est Moïse Rimbon, un des plus grands champions européens actuels, qui enseigne l’art de combattre. «Sur 60 membres, nous avons déjà cinq ou six femmes, se réjouit-il. Elles doivent apprendre à se diversifier dans plusieurs arts martiaux. Pour exceller en MMA, on doit être bon en tout!» Même écho à la Fight Move Academy de Neuchâtel, où Carinne Richer, championne de France de boxe anglaise, est la seule femme à oser se frotter au free fight. «Je peux comprendre que cela fasse un peu peur, mais ce n’est pas de la violence gratuite, précise-t-elle. C’est une pratique très technique, très cardio, très exigeante. Il faut avoir un bon équilibre et une hygiène de vie irréprochable pour y arriver. Je regrette qu’il y ait si peu de femmes, mais je suis comme un coq en pâtes au milieu des garçons!»

Mais alors, pourquoi ce sport suscite-t-il tant de passions et de critiques à la fois? Il y aurait à cela au moins trois raisons, qu’évoquent les différents observateurs. La première est l’absence d’une réglementation mondiale homogène. La Fédération internationale de luttes associées (FILA) y travaillerait activement. A Genève, il serait également question d’introduire une limite d’âge, aussi bien pour pratiquer le free fight que pour y assister. Une question qui préoccupe, Charles Beer, conseiller d’Etat en charge du Département de l’instruction, culture et sport (DIP): «Le principal problème du combat libre est son influence néfaste sur les plus jeunes. Aujourd’hui, les pratiquants sont des sportifs expérimentés et adultes. Demain, nous risquons d’avoir des jeunes qui n’auront appris que les techniques de ce mélange des genres, sans réelle cohérence. Le combat libre en tant que «discipline» sportive n’a pas de valeur éducative ou sociale, bien au contraire. C’est une pratique dangereuse que nous devons combattre sous toutes ses formes, tout comme nous luttons contre la violence à l’école et d’autres dérives socialement annihilantes.»

Voilà pour la mauvaise influence. La seconde raison, qui suscite la controverse, est que le MMA autorise un compétiteur à frapper son adversaire au sol. «C’est une pratique qui valorise la transgression des normes habituelles du sport, explique Fabien Ohl, directeur de l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne (ISSUL). Elle exacerbe la masculinité de l’homme toujours plus performant, agressif et musclé, prêt à prendre le risque de se blesser. Ce qui peut choquer, c’est qu’en apparence tous les coups sont permis, poursuit le sociologue. Alors qu’en réalité le MMA exige un grand contrôle de soi. Le combattant qui domine doit savoir s’arrêter.»

Pour Raïd Salah, promoteur du Strenght & Honor Championship (SHC3), qui a réuni récemment la crème des fighteurs d’Europe et d’Amérique du Sud au Théâtre du Léman, à Genève, l’argument des coups portés au sol n’a pas de sens: «En réalité, on perd 50% de la force de frappe quand on est au sol! Le MMA est bien moins violent que la boxe anglaise par exemple, où les combattants encaissent des coups à la tête durant de nombreux rounds. Les combats de MMA sont arrêtés très rapidement si le combattant en difficulté a encaissé quelques coups à la tête. Lors du SHC3, nous avions deux médecins et deux ambulances prêts à intervenir. Ils n’ont rien eu à faire!»

De nouveaux gladiateurs

Voilà pour la castagne. Reste le troisième point qui scandalise les détracteurs du MMA: la cage grillagée octogonale délimitant le ring, utilisée lors des combats en public. D’aucuns y voient un suspect retour aux temps des gladiateurs. «En fait c’est une mise en scène, pour le spectacle, explique le sociologue Fabien Ohl. Certes, la fonction de la cage est de rappeler les jeux du cirque. Mais ce n’est que pour mieux accentuer un côté bestial et transgressif qui plaît au public. En plus, en classant les participants - qui sont déjà tous des champions dans d’autres disciplines-, les compétitions de MMA renforcent la mythologie de l’homme le plus fort du monde.»

Alors, le pouvoir du mythe pourra-t-il s’affranchir du sexe? Sera-t-on bientôt ébaubi par une «Herculette»? Lors du récent SHC3, deux combats féminins ont eu lieu pour la première fois en Suisse. «Le public a été étonné de constater qu’il n’y a pas différence. Leur niveau professionnel est très élevé. J’en programmerai à nouveau en avril 2011, pour le prochain SHC4», précise Raïd Salah. En attendant, c’est à la TV que nous pourons voir des femmes participer aux shows américains de MMA… plus souvent déguisées en lapin pour chauffer le public que sur le ring pour combattre.

 

 

Les mots qui frappent

Combat libre C’est la discipline la plus complète des sports de combat. Pratiqué par des sportifs d’élite, le combat se déroule en trois phases: combat debout (boxe), amené au sol (judo, lutte) et combat au sol (jiu-jitsu brésilien, sambo). Il y a des règles restrictives, incluant rounds, limite de temps, cinq catégories de poids, une liste de 31 fautes et 8 façons différentes de remporter la victoire.

MMA L’abréviation en anglais de «Mixed Martial Arts» («arts martiaux mixtes»). C’est un autre nom pour parler du combat libre, souvent appelé «free fight» en anglais.

Octogone Lors de shows de MMA, les combats ont lieu dans une cage grillagée octogonale dénommée «octogone». Les détracteurs préfèrent le terme d’arène.

Ultimate Fighting Championship (UFC) C’est le premier tournoi d’envergure qui a eu lieu en 1993 à Denver, aux Etats-Unis. Le but était de faire s’affronter des adversaires de styles différents sans règles et sans limites. Depuis 2001, les compétiteurs sont devenus des professionnels. La chaîne RTL9 fait un tabac en Europe en retransmettant tous les samedis soir des matchs qui ont lieu sur le circuit de l’UFC. Le jeu vidéo «UFC Undisputed» arrive en tête des ventes, classé juste derrière les deux principaux jeux de football.

 

Carinne Richer, Cernier (Neuchâtel)

«Dans le MMA, on va au bout de soi-même»
Age 32 ans, célibataire
Profession Polisseuse dans l’horlogerie
Arts martiaux Boxe thaïe, boxe anglaise (Championne de France 2008), full-contact, jiu-jitsu, MMA
Entraînement 3 fois par jour, 7 jours sur 7

 

Emily Geer, Genève

«Pour une femme, le MMA est plus dur»
Age 27 ans, célibataire
Profession relation médias
Arts martiaux kickboxing, jiu-jitsu, MMA
Entraînement 3 à 5 fois par semaine

 

 

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