
Pas de secrets entre nous. Promis? Juré! Qui n’a jamais fait ce serment à sa meilleure copine, sans réaliser qu’il était difficile de tenir pareille promesse? Car, non, toutes les vérités ne sont pas bonnes à entendre. Trois duos de femmes racontent leur expérience.
Certaines femmes n’ont plus foi en l’amour, mais la plupart croient en l’amitié. Valeur refuge contre la solitude, sas de décompression, filet de protection en cas de coup dur. On idéalise l’amitié, on pense que ce lien, parfois moins exposé aux passions que l’amour, sera à la vie, à la mort. Faux, assurément! L’amitié suit une vraie dramaturgie, avec des téléphones qui valsent, des textos qui font rire mais qui peuvent aussi blesser. Ça casse pour une confusion idiote ou ça passe quand par miracle des retrouvailles inattendues cèlent un attachement durable.
Y a-t-il de l’amour dans l’amitié? Evidemment, comme il y a de l’amitié dans l’amour. Même sans désir charnel, l’amitié répond à des critères aussi sophistiqués que la confiance, la fidélité et l’honnêteté. D’où la nécessité de la cultiver… avec des pincettes! Car il suffit d’un commentaire déplacé pour être accusée de haute trahison. L’amie de l’adolescence devient soudain l’ennemie déclarée de l’âge adulte.
A toutes les étapes de l’existence et même si on n’ose l’avouer, les chagrins d’amitié font parfois des ravages plus profonds que des peines de cœur. Etonnamment, on pardonnera la tromperie d’un amoureux alors que l’on souhaiterait arracher les yeux d’une amie prise en flagrant délit de minaudage devant notre conjoint. Bref, la moindre incartade peut entraîner des réactions démesurées. Et l’ego en prend plein la figure parce qu’en amitié l’agression peut se lover dans des détails en apparence insignifiants – puisque justement on se sentait en terre conquise. Un mot de trop sur une soudaine prise de poids et c’est la guerre des tranchées, une critique sur une coupe de cheveux ratée et c’est une blessure d’orgueil mortelle. Surtout si personne ne fait le premier pas pour démêler ce qui n’était d’abord qu’un bête malentendu. On réalise soudain que non, vraiment non, on ne peut pas tout dire à ses amies ou du moins pas n’importe quand.
Liaisons dangereuses
A l’école primaire, l’affaire était entendue. On se jurait de dire la vérité, toute la vérité, en scellant ce pacte de fidélité avec une goutte de sang versée sur un cahier à spirale. Mais bon, les promesses enfantines ne sont pas toujours faciles à tenir avec les années qui passent. Comment, par exemple, dire à sa meilleure copine que ses enfants sont mal élevés? Ou qu’elle devrait rapidement reprendre sa silhouette en main? Et faut-il le dire? L’amie qui retient sa langue se retrouve vite dans un conflit d’intérêts, comme en témoigne la mésaventure d’Hélène, une Genevoise dans la quarantaine, plutôt directe: «J’ai réalisé un jour que la ville entière connaissait les liaisons du mari de ma meilleure amie. J’ai été scandalisée et je supportais mal qu’elle passe pour la cocue de service, la seule à ne pas savoir.» Ni une ni deux, Hélène fonce avertir la femme trompée, persuadée de lui rendre là un fameux service, persuadée aussi que, à son titre de meilleure amie, ce devoir de franchise lui incombe. Elle dut déchanter: «Non seulement elle ne m’a pas crue, mais elle m’a traitée de sale menteuse, et nous nous sommes brouillées définitivement. Pourtant, nous étions inséparables. Suite à cette dispute, je suis devenue une handicapée de l’amitié.» Sans doute, Hélène n’est-elle pas seule dans une situation de ce type. Une parole prévenante se retourne vite en arme de destruction sentimentale si elle intervient au mauvais moment et de la mauvaise manière. «Il faut toujours tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, dit le psychiatre français Serge Hefez. Et toujours se poser la question: est-ce qu’on agit pour le bien de l’autre ou pour se libérer du poids d’un secret?» D’autres cas de conscience sont plus faciles à trancher. Isabelle, éducatrice dans la trentaine, a appris un jour par hasard que la maman de sa meilleure amie avait un amant. Elle n’a rien dit à personne: «Cela ne touchait pas directement mon amie, je n’ai pas vu l’intérêt de le lui raconter.»
Mémoire vivante
C’est que l’amitié est un terrain mouvant: la sincérité n’y est pas forcément une preuve de fidélité, le silence n’est pas fatalement un mensonge. Quant à la franchise, elle est souvent entendue comme un jugement. Combien de mères n’ont-elles pas apprécié que leur confidente émette, même avec des gants, une critique sur l’éducation de leur progéniture? Quelle femme n’a pas piqué la mouche au sujet d’une pique visant son mari? A l’inverse, que cela fait mal de voir une amie se fourvoyer dans des chemins qui ne lui ressemblent pas, alors que l’on se sent dépositaire d’un rôle de garde-fou. Alors quoi? Faut il dire la vérité quand on nous la demande ou se doit-on de l’imposer au nom d’anciennes promesses? Là encore, il s’agit d’évaluer les risques encourus. La psychanalyste française Claude Halmos prône le plus grand doigté: «Une révélation peut être vécue comme une violente intrusion, souligne-t-elle. Surtout si, en face, la personne n’a pas envie d’entendre ce que l’on a à lui dire.»
En couple, on partage le même rythme. En amitié, on vit en différé, il s’agit donc de se réajuster en permanence. Comment? Par la parole et surtout par une qualité d’écoute hors norme. Patience donc, mieux vaut éviter de jouer la carte de la transparence d’autant qu’en amitié on n’est pas pressé, on n’a pas besoin de s’agiter, il suffit seulement d’attendre le bon timing. Entre hésitations et empathie, on saura repérer le signe qui montre que là, oui, cette amie est prête à tendre l’oreille. A cet instant précis, et juste à cet instant, un échange bénéfique nous permettra d’avancer ensemble, entre personnes de bonne intelligence qui se sont choisies comme le Petit Prince et le renard.
Comment lui dire?
Six questions à se poser, plus quelques maximes... avant de décider s'il vaut mieux parler ou se taire.
1. Un petit non-dit vaut-il mieux qu’une grande vérité? Tout est question de mesure. Certains détails ne méritent pas qu’on s’y arrête, d’autres doivent retenir toute notre attention. Surtout quand il s’agit d’assistance à personne en danger. En cas d’urgence, il faut agir, pas discuter. Car «les seuls amis dignes d’intérêt sont ceux que l’on peut appeler à 4 heures du matin», comme disait Marlene Dietrich.
2. A qui profite le crime, à moi ou à l’autre? Ça sert à quoi la sincérité? A se libérer d’un poids, à régler un vieux compte ou à prévenir une amie du péril qui l’attend si elle n’ouvre pas les yeux? Détenir un secret offre une position de supériorité qu’il est bon de savoir gérer sans blesser. Oser un mensonge permet de préserver aussi l’autre… On médite: «Vivre sans amis, c’est mourir sans témoins» (George Herbert, poète anglais).
3. Quelles sont les conséquences d’une révélation? Le pire si l’autre n’est pas prête à l’entendre ou le meilleur si l’autre est prête à l’entendre. Dans ce cas, on pense à la devise de l’écrivain française Diane de Beausacq: «Votre véritable ami est celui qui ne vous passe rien et qui vous pardonne tout.»
4. Qui suis-je pour juger une amie? On a tous des exigences, mais encore faut-il savoir les doser. Personne n’est parfait, non? On retient la phrase de Jim Morrison: «Un ami est celui qui vous laisse l’entière liberté d’être vous-même.»
5. Est-il temps de lancer une perche? Une amie aborde du bout des lèvres un sujet délicat, alors on se rend illico disponible pour l’accompagner dans sa parole. Sinon, on ne se précipite pas, on attend le bon moment, le temps de l’autre n’est pas forcément réglé sur le nôtre. Surtout que «l’amitié double les joies et réduit à moitié les peines», selon Cicéron.
6. Comment conseiller sans critiquer? En choisissant un ton bienveillant et pourquoi ne pas avancer: «Voilà ce que je pense, mais tu fais ce que tu veux.» Sans oublier que «l’amitié, ce n’est pas d’être avec ses amis lorsqu’ils ont raison, c’est d’être avec eux même quand ils ont tort» (André Malraux).
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