Un jour j’ai eu trente ans. C’était l’heure du bilan. Classique. Je me souviens m’être remémoré les fêtes réussies, les carrières avortées, les amours dégommés (souvent consécutives). Le sport était devenu une langue étrangère. A trente ans, on ne se dépense plus, on dépense. Du treizième salaire à son cota de graisses saturées, les mouvements se contentent d’être monétaires et caloriques.
Le rock n’est plus sur le manche de sa guitare mais, au mieux, au fond d’une salle de concert, si possible pas trop loin, pas trop fort, pas trop debout. On envisage tout de même un tatouage pour réveiller son système nerveux et on s’autorise quelques plans sur la comète. Mais soudain les slogans dilatés des couvertures de l’Hebdo nous concernent et le terme anxiogène n’est plus réservé aux best-sellers de psychologie publiés par France Loisirs. On a peur de demain, de l’autre, de soi, puisqu’on figure en bonne place dans la plupart des statistiques nationales.
Et voilà que je couche avec mon épouse, un soir d’octobre particulièrement aviné, entre deux états d’âme d’adolescent soudain courbaturé. Classique, aussi. Sauf que dans son corps à elle, quelque chose se passe. Elle le sait déjà. Elle sent ses choses-là. En fait, les femmes sentent les bébés et les maîtresses (de préférence pas en même temps). Elle n’avait pas sauté au plafond au moment de l’annonce et ça ne m’avait pas étonné (et pas seulement parce qu’elle ne saute jamais au plafond). Moi, j’ai bondi, appelé ma mère et enchaîné les bilans dans le noir. L’homme fait des bilans la nuit pour atteindre l’aube en rappel plutôt qu’en chute libre.
Neuf mois plus tard, on n’a plus vraiment peur de soi, de l’autre, mais pour l’autre. Et on se dit que le bilan, le vrai cette fois, c’est maintenant, là, tout de suite. Et sans l’aide d’un gâteau étouffé sous le poids des bougies ou d’une poignée de cheveux blancs. Hormis quelques irréductibles collègues sans enfant se souciant de la qualité de mes nuits, je ne suis plus la star du feuilleton. Les scénaristes m’ont collés un texte inédit et un nouveau prénom: papa. Et on ne se demande plus si on a la tête assez pleine pour paraître, mais l’esprit assez clair pour être. Bon anniversaire, ma fille, petite comète. Tu peux souffler ta bougie mensuelle. Pour le bilan, laisse tomber, c’est des conneries tout ça.